PUBLICATION SUR INTERNET: copyright: Ron Haleber
LE DÉSARROI DE LA RAISON ISLAMIQUE FACE À LA MODERNITÉ OCCIDENTALE RON HALEBER
Les médias ne sont pas les seuls à sous-représenter
l'islam libéral, les publications scientifiques, pour la plupart, choisissent
elles aussi, pour sujet, l'islam intégriste. A l'heure actuelle, Mohammed
Arkoun, islamologue et historien, enseignant entre autres, aux universités de
Paris et de Princeton, doit être regardé comme le représentant le plus connu de
l'islam libéral en France. Des critiques approfondies et une évaluation de ses
propos font cependant défaut. Or, contre les «fondamentalismes» qui dominent de
plus en plus l'imaginaire occidental et lui fait faire des cauchemars de
violence, la question se pose de savoir quelle est l'alternative offerte par un
islam libéral.
DÉCONSTRUCTION DE LA PENSÉE DE MOHAMMED ARKOUN.
Il s’agit du manuscrit inédit en français de la traduction en langue arabe du livre :
éditeur Al Ahali, Damas (Syrie) 2001:

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TABLE
DES MATIÈRES
Introduction.
1. NATIONALISMES.
La protestation d'Arkoun contre les «étatisations» du champ religieux.
a. Arkoun accusé d'intégrisme: le défi de l'affaire Rushdie.
b. L'islam libéral face aux traditions laïques de l'État-nation.
c. Monopolisation du «fait coranique» par l'État, depuis la naissance de
l'islam orthodoxe jusqu'aux «étatisations» modernes.
d. L'islam comme idéologie de lutte: substitution de l'ijtihâd rationnel par le jihâd idéologique dans le nationalisme
arabe et l'islamisme.
e. Imaginaire islamique et doctrine étatique en Algérie.
-- entretien avec Mohammed Arkoun (1).
2.
(POST)MODERNISMES.
La foi islamique éclairée par la raison scientifique: projet de culture
arabo-islamique dans un contexte (post)moderne.
a. Conceptions mythologique et rationnelle du croyant.
b. Déconstruire l'islam: questions en marge du programme d'Arkoun.
c. Les ruptures épistémologiques dans l'histoire: Arkoun et Foucault.
d. Le contexte de l'impensé
du texte sacré.
e. Arkoun en lutte contre le «logocentrisme arabo-islamique».
-- entretien avec Mohammed Arkoun (2).
3. ARTICULATIONS.
L'épistémologie de la raison islamique en face de la foi prophétique.
a. Rupture entre pensées prophétique sémitique et ontologique grecque:
Emmanuel Levinas.
b. Défense de la métaphysique occidentale: Derrida et Arkoun contre
Levinas.
c. Le déchirement entre la raison grecque et la raison prophétique.
L'Ithaque de la raison arkounienne.
d. Aux origines de l'herméneutique orientaliste: Spinoza contre Levinas et
Arkoun.
entretien avec Mohammed Arkoun (3).
4. IDÉOLOGIES.
L'islam en tant que ciment théologico-politique, mis au défi par la crise de
l'État-nation.
a. Arkoun et le champs politico-religieux au Maghreb.
b. L'islam face à la crise de l'État-nation.
c. Le discours islamiste actuel comme idéologie de l'État-nation.
d. Islamisme comme nationalisme.
e. Évaluations du puritanisme islamique. La thèse de Weber revisitée.
f. Droits de l'homme ou droits de Dieu?
entretien avec Mohammed Arkoun (4).
5. RÉVOLUTIONS.
Conformités du programme de réforme libérale avec la révolution islamiste:
Mohammed Arkoun et Abdessalam Yassine.
a. Indignation à propos de l'injustice et rejet des idéologies
nationalistes.
b. Analogies épistémologiques: rejet de la rationalité positiviste.
c. Réintroduction de l'ijtihâd.
d. Rupture épistémologique radicale.
e. Référence centrale au «fait coranique», et l'«expérience de Médine».
f. Attitude modérée et ambiguë envers les oulémas traditionnels.
g. Rôle exemplaire d'une élite islamique nouvelle.
h. Intégration positive des traditions soufistes populaires.
i. Refus du marxisme.
entretien avec Mohammed Arkoun (5).
6. BRICOLAGES.
Contextualiser l'islam populaire maghrébin: refus d'Arkoun et des islamistes.
a. Position d'une culture minoritaire face à l'islam dominant:
«l'appropriation berbère de l'expérience de Médine».
b. Épistemologie de la culture populaire. Critique de la thèse de Paul
Pascon sur la société composite.
c. Le «bricolage» traditionnel: critique de la raison islamique populaire.
Claude Lévi-Strauss.
d. Le «bricolage» idéologique: apparition de la raison politique. Olivier
Roy.
e. Clivage entre le «bricolage» de culture populaire et le «bricolage»
islamiste.
f. Sous le voile religieux des islamistes: laïcité de l'État-nation.
g. La condamnation par Arkoun des efforts bricoleurs de la culture
populaire et de l'islamisme.
h. Résumé des épistémologies bricoleuses du sacré.
entretien avec Mohammed Arkoun (6).
7. LECTURES.
Lecture arkounienne du texte coranique:exclusion des orientalistes et exclusion
de l'orthodoxie.
a. Un exemple de lecture coranique de Mohammed Arkoun: de l'ijtihâd à la critique de la Raison islamique.
b. Lecture de narrativité contre lecture orthodoxe et lecture orientaliste.
c. Dans le «champ de ruines» des orientalistes.
d. Les «ruines» déconstruites: confrontation avec l'interprétation
existentiale de la théologie allemande.
8. RUPTURES.
Trois ruptures épistémologiques qui fonctionnent comme clefs pour l'œuvre
d'Arkoun.
a. Le «fait du Coran» comme événement oral: l'islam comme objet de
l'anthropologie.
b. Trois ruptures épistémologiques qui fonctionnent comme clefs pour
l'œuvre d'Arkoun.
c. Arkoun piégé par les notions contradictoires du postmodernisme.
d. Les avatars du «logocentrisme» de Jacques Derrida.
9. COMPARAISONS.
Évaluation de la prise de position d'Arkoun face aux modèles des penseurs
musulmans contemporains.
10. EXCLUSIONS.
Sur l'universalité scientifique et la spécificité de la raison islamique. Débat
entre Mohammed Arkoun et Ron Haleber.
a. La critique de la Raison islamique
est-elle le successeur de l'ijtihâd?
b. La réception par Arkoun du «logocentrisme» de Derrida.
c. Différences et préjugés.
d. Épistémologie scientifique versus épistémologie prophétique?
e. Structure composite de l'«univers arabo-berbère»?
f. L'islam maghrébin comme facteur d'intégration ou d'exclusion?
g. Nécessité de transformation de notre langage actuel sur le racisme.
h. Relativisme versus universalisme. Le concept de «bricolage».
11. MIROIRS ET HORIZONS.
a. Commentaire polémique de Mohammed Arkoun: «La communication impossible».
b. Réponse de Ron Haleber: «Épistémologie de l'islam comme clef aux portes
fermées».
1. Les classifications contradictoires d'une condamnation.
2. Le manque d'une argumentation scientifique nécessaire pour une
discussion entre «adversaires».
3. Réfutation brève des fausses accusations personnelles.
4. L'épistémologie actuelle de l'islam autour l'islamisme libéral d'Arkoun:
Robert D. Lee, Armando Salvatore et Farid Esack.
Annotation sur l'islamologie.
Liste de quelques orientalistes et
d'autres personnes inconnues.Bibliographie.
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Pour en juger à partir de l'œuvre d'Arkoun, il nous faut
vérifier les implications de l'utilisation qu'il fait des notions de la
philosophie contemporaine courante, implications qui constituent une partie
essentielle de son programme de réforme, et qui déterminent sa lecture
coranique. Après avoir publié en langue néerlandaise, une introduction à
l'œuvre de Mohammed Arkoun, - dont la parution coïncidait avec la période de
ses cours à l'université d'Amsterdam, je poursuis la présente recherche en
proposant une appréciation critique de l'islam dit libéral dans le contexte contemporain.
Elle est augmentée d'un appendix.
Étant moi-même connu aux Pays-Bas par mes publications
sur l'affaire Rushdie et sur la sociologie de l'islam, je traite en
introduction, de la critique faite par Arkoun du laïcisme et des différents
phénomènes de l'étatisation du champ politico-religieux. Dans le cas de
l'affaire Rushdie, la prise de position d'Arkoun, sa critique sur le système
laïque en France, a même éveillé de vives émotions dans l'opinion publique.
L'application des notions postmodernistes à l'héritage
culturel de l'islam, demande une analyse comparée des discours philosophiques et
prophétiques. La discussion entre Levinas et Derrida est exemplaire à cet
égard. Le reproche d'«idéologie» adressé par Arkoun à l'intégrisme actuel,
oblige à situer sa critique dans le cadre de l'origine religieuse des
idéologies politiques de l'État-nation, comme l'a fait Max Weber. Il s'agit
d'un processus qui, analogiquement, semble se répéter actuellement dans le
monde non occidental.
Les reproches d'Arkoun envers l'islamisme actuel,
poussent également à comparer au niveau de la systématique interne, son
approche avec les propos d'un islamiste, le Marocain Abdessalam Yassine. En
détectant sans parti pris politique, les affinités cachées qui existent entre
les deux orientations islamique et islamiste, les différences entre ces deux
orientations paraîtront limitées.
La problématique de l'interprétation des données de
l'islam telle qu'elle se pose aux musulmans dans le contexte de la modernité,
oblige à une nouvelle lecture du Coran. Je m'essaierai aussi à l'exposé de
cette problématique, suivant en cela l'exemple que nous offre Arkoun. Prendre
au sérieux les impensés et l'impensable des discours du passé implique
notamment qu'on se rende compte du rôle joué par la culture populaire, poussée
par la modernité à ne jouer qu'un rôle minoritaire et à n'opérer qu'un
bricolage culturel. J'aborderai donc, en discutant avec Arkoun, - lui-même
originaire de la région berbère d'Algérie -, la question du rôle de sa culture
berbère, ce qui implique la contextualité culturelle de l'islam.
Notre étude se veut introductive, et c'est la raison pour
laquelle nous avons largement laissé la parole à Arkoun. Le lecteur pourra lire
dans le présent ouvrage nombre d'extraits traduits en français, d'articles
publiés en anglais par Arkoun. Nous avons encore laissé la parole à Arkoun en
suivant ce qu'il tient pour l'idéal d'un échange d'idées à la mounazara classique. Ainsi avons-nous
cité des extraits des lettres que nous avons échangées avec Arkoun, ainsi que,
en fin de chapitre, des extraits d'entretiens avec Arkoun à propos de sujets
divers.
Sabotage de la part de Mohammed Arkoun concernant la publication de cet étude-ci:
La plupart des échanges d'idées ont été publiée déjà dans la
publication introductive en langue néerlandaise en 1991. Arkoun montrait un vif intérêt
aussi pour la présente étude augmentée en langue française, et il m'avait promis depuis
des années de répondre aux nouvelles questions posées et d'écrire un longue
commentaire. Pourtant, depuis le mois de mars 1995, la date que lédition Harmattan et lui ont reçu le manuscrit définitif de cette étude-ci, Arkoun avait changé d'opinion. De ma
part, je l'avais encouragé d'écrire en grande franchise et en forme de
polémique son jugement sur mes propos scientifiques que je considère comme
contribution à un débat (j'ai évité prudemment d'analyser ses démarches
politiques). Je l'avais encouragé d'écrire son jugement également parce que mon
étude-ci était la première étude approfondie et critique publié en langue
française sur son œuvre. Hélas, d'un temps à l'autre, Arkoun a reporté sa
promesse d'écrire un commentaire malgré que nous deux sommes restés en contact
régulier, et par correspondance et par rencontres personnelles.
Finalement, en octobre 1997 Arkoun envoyait comme
réaction sur mon étude un commentaire à mon éditeur à Casablanca (Maroc), M.
Camille Hoballah qui l'avait prié d'écrire une «préface». Vous trouvez ce
commentaire d'Arkoun la communication impossible dans le chapitre 11 suivi
d'une réponse de ma main. Malheureusement son commentaire amer ne traite aucun
argument scientifique de mon étude et se trouve donc sur un tout autre niveau
que celui de la science impartiale. Son commentaire se limite à critiquer tant
l'auteur que l'islamologue Van Koningsveld dans le cadre d'une incompréhension
de presque toute la monde occidentale pour l'oeuvre d'Arkoun. S'agit-il donc de
la part d'Arkoun d'une impuissance à confronter mes objections contre ses démarches
scientifiques...? Je souhaite que le lecteur soit notre arbitre impartial...!
Pourtant, j'espère en effet qu'en critiquant la pensée
d'Arkoun et en la confrontant à des approches différentes, j'aurai mis en
évidence, aux yeux des lecteurs, l'importance et la valeur des vues
arkouniennes. Mon analyse envisage après une présentation objective et
impartiale des idées importantes d'Arkoun aussi une mise en question
fondamentale et déconstructrice de son œuvre, tout dans le cadre de l'attitude
ambiguë des musulmans devant le défi de l'Occident.
Je remercie M. Jamal Chehayed pour son excellente
traduction en langue arabe de la présente étude paru à Damas en 2001. Et je
remercie tout particulièrement l'islamologue dr. P.S. van Koningsveld de
l'Université de Leiden aux Pays-Bas pour ses nombreuses contributions et
discussions autour de l'œuvre et de la personne de Mohammed Arkoun. Je regrette
beaucoup que cet éminent islamologue, admiré pour ses conseils concernant la
loi musulmane par nombreux musulmans et organisations de mosquées dans la
migration, reculait pour voir paraître sa contribution de la publication
néerlandaise en langue française et arabe. Si ce collaborateur de mon ouvrage
en langue néerlandaise n'avait pas partagé avec moi sa vaste connaissance de
l'Islam, cette étude n'aurait pas vu la lumière.
Ron Haleber,
Amsterdam.
1.NATIONALISMES. La protestation d'Arkoun contre les «étatisations» du champ religieux.
a. Arkoun
accusé d'intégrisme: le défi de l'affaire Rushdie.
La prise de position d'Arkoun dans l'affaire Rushdie, son
intervention dans une interview parue dans Le
Monde en 1989, lui ont valu, de la part de certains intellectuels
d'être dénoncé comme intégriste. Diffamé en Orient comme hérétique et même
athée, en Occident comme intégriste, tel est le sort d'un islamologue «beur»
enseignant aux universités de Paris et Princeton, qui définit sa position en se
proclamant contre les idéologies régnantes. Comment et pourquoi Arkoun,
islamologue connu par son libéralisme, a-t-il encouru, de la part de ses
collègues, le reproche d'avoir rejoint les rangs des intégristes, alors qu'il
les considère lui-même comme ses pires adversaires?
Dans cette interview par trop fameuse, Arkoun attire
d'abord notre attention sur le fait que chaque société présuppose un fondement
du sacré, qui, bien qu'il soit diffus, délimite le domaine de ses impensés.
Parlant du livre de Rushdie, les «Versets Sataniques», Arkoun explique: «il
s'agit d'un roman, et il appartient d'abord à la critique littéraire de se
prononcer; mais ce livre touche à cette région du sacré essentielle à toute
existence humaine, constitutive de toute société. Je ne connais pas de société,
ancienne ou moderne, qui n'enracine la réalité de son existence dans un sacré
nécessairement diffus, changeant, opaque, mais toujours extrêmement actif» (Le
Monde, 15-3-1989). Et Arkoun conclut de ces prémisses:
«Je refuse l'a priori
facile et réducteur qui consiste à dire qu'un écrivain a le droit de tout dire
et de tout écrire. Salman Rushdie a commis plus qu'une légèreté. La personne du
Prophète est sacrée pour les musulmans et elle doit être respectée comme telle,
même dans une fiction littéraire ou pour exprimer une situation politique
donnée, car ce livre est lié par bien des aspects au destin politique des musulmans
indo-pakistanais.
De là à utiliser des symboles et des figures qui ne sont
pas propres seulement à l'histoire identitaire d'un groupe, mais qui se
réfèrent aux événements inaugurateurs de l'islam et aux paradigmes de
l'existence humaine, je dis non. Car le Prophète est un paradigme de
l'existence humaine, et je comprends la réaction. favorable aux musulmans, de
certains catholiques ou juifs: la fonction prophétique traverse toutes les
théologies dérivées de la Révélation» (Le Monde, 15-3-1989).
En ce cas, Arkoun, en 1989, pour reprendre ses propres
termes, «a commis plus qu'une légèreté», en mettant en question la base
essentielle de la démocratie libérale, la liberté d'expression, qu'il impute au
fondement, dit sacré, de cette société. Il interdit qu'on mette en question les
«événements inaugurateurs» d'une religion, dont la personne de son fondateur
prophétique. Confronté à une telle transgression, il confesse clairement «je
dis non», et accueille volontiers, pour justifier un refus aussi catégorique, le
secours des autres croyants dont les catholiques. Arkoun les rejoindra plus
tard explicitement, eux qui, en 1988, seront à leur tour choqués par le film du
catholique Martin Scorsese, «La dernière tentation du Christ». Faisant allusion
aux protestations suscitées par ce film, il déclarera: «ce qui est permis au
christianisme, est également permis à l'islam» (dem: 109). Paradoxalement, ce
qui choque les chrétiens dans ce film concerne exactement l'essence du dogme
islamique: dans la religion du Prophète, le Messie, une fois crucifié, ne meurt
pas. Selon l'histoire de Kazantzakis, il descend de la croix et, comme les
autres prophètes de l'islam, mène une vie heureuse d'homme marié, conformément
aux prescriptions du Coran. Faut-il en conclure qu'Arkoun, soupçonné déjà par
Albert Memmi de vouloir abolir le laïcisme et de conspirer avec le cardinal de
Paris à la réintroduction de l'enseignement religieux dans les écoles
publiques, recevra bientôt le baptême des mains du cardinal? Non, il ne s'agit
que d'un excès de «dialogue» entre des croyants qui se défendent apparemment
contre l'agnosticisme croissant. Il faut constater que les divergences
ethniques exercent actuellement une telle influence sur les représentants
intellectuels des différentes religions, qu'ils en arrivent à défendre pour les
religions auxquelles ils n'appartiennent pas, des dogmes, que leur propre
religion interdit ou réfute. Situation de solidarité internationale et
inter-religieuse bizarre, où les malveillants ne manqueront pas de soupçonner un
complot contre la laïcité, acquis et paradigme de la modernité?
Heureusement, tout en se plaignant des critiques dont il
est l'objet, Arkoun, en disant «non», se trouve en opposition flagrante avec ce
qu'il écrit en 1994: «La tempête était si violente, les passions étaient si
brûlantes, les menaces physiques étaient si angoissantes que mon propos a été
arbitrairement classé dans le courant intégriste: moi qui depuis trente ans
n'ai cessé d'œuvrer pour une critique de la
raison islamique afin de rendre possible justement, auprès des
publics musulmans, non seulement l'accueil d'œuvres comme Les Versets sataniques ... Je souhaite
que Les Versets sataniques soient mis à la portée de tous
les musulmans pour qu'ils réfléchissent de façon moderne sur le statut cognitif
de la Révélation» (rus: 50-1). Ainsi, après s'être remis du choc provoqué chez
lui par les attaques dont il fut l'objet et après avoir surmonté un réflexe
quasi impulsif de solidarité avec les siens, Arkoun rejoint sans réserves les
rangs des intellectuels tolérants, et conseille même aux musulmans d'étudier ce
livre qu'il avait précédemment maudit.
Pourtant, encore aujourd'hui, Arkoun nous conseille de
«cesser de traiter l'affaire Rushdie à sens unique. Les manifestations, les
refus de certains milieux musulmans sont moins dirigés contre la personne de
Rushdie que contre un livre devenu le symbole de toutes les agressions de
l'histoire récente, depuis le XVIIIe siècle surtout, contre les sociétés
musulmanes». En raison de ses options idéologiques anti-coloniales, Arkoun
garde en effet ses réserves politiques vis-à-vis des jugements occidentaux. En
1989, en répondant aux questions des journalistes, il refusait encore son
adhésion à l'écrivain Rushdie: «La
réaction, en Occident, à l'appel au meurtre lancé par l'imam Khomeiny a été
plus forte que dans les pays d'islam modéré. Quelle est votre explication?
[Arkoun:] Il faut prendre de la distance par rapport à tout ce bruit. Pour moi,
c'est plus que l'affaire Dreyfus, car c'est la conscience mondiale qui est
interpellée. La tempête actuelle montre qu'il est vain de se référer à des
thèmes connus et à des conquêtes de l'esprit précieuses pour tous les hommes,
mais vous ne pouvez pas demander à toutes les cultures de suivre la trajectoire
tracée depuis deux siècles par la France et l'Europe! S'en tenir à ce discours,
ce serait exiger des autres cultures qu'elles s'enferment dans le seul modèle
occidental de développement historique, de réalisation intellectuelle et
artistique. Ce serait répéter le discours colonial, qui légitimait la
domination sur les autres peuples et cultures par l'exportation de la
civilisation élaborée en Europe. Je rejette donc les indignations actuelles
dans la mesure où elles se fondent sur des références qui se prétendent
scientifiques, intellectuelles, mais qui, en réalité reposent sur un postulat
idéologique tout à fait inacceptable, dénoncé dans la période de
décolonisation. La pensée occidentale se montre incapable d'évoluer en dehors
des modèles historiques mis en place en Europe, renforcés par l'Occident
technologique. - N'est-ce pas la barbarie
d'un appel au meurtre, universellement lancé, qui a choqué l'Occident plus que
le contenu d'un livre qu'il ne se connaissait pas? [Arkoun:] La
conscience musulmane aussi est ébranlée par un tel appel, et je le suis
profondément. Mais vous conviendrez avec moi qu'on ne peut pas en rester là.
Toute existence humaine est codée à l'aide de signes et de symboles, manipulés
par ceux que Max Weber appelle les «gestionnaires du sacré». La dualité Islam-Occident,
qu'on se plaît à durcir, est inacceptable sur le plan sémiologique» (Le Monde,
15-3-1989).
Ainsi nous trouvons-nous au croisement des conflits
idéologiques, qu'on impute, à la colonisation et la décolonisation. La
conscience musulmane d'Arkoun se dit profondément ébranlée. Après
l'effondrement du Bloc de l'Est en 1989, nous trouvons-nous, comme le prétend
le Marocain Mehdi el-Mandjra, devant une explosion de la guerre des
civilisations? En ce cas, il nous faudra nous habituer à ce que nos idéologues
scientifiques se disputent sur «l'histoire identitaire de leur groupe», et de
ses fondateurs sacrés.
Or, au début de notre analyse, ne faut-il pas
s'interroger aussi sur pareilles motivations de notre auteur, comme le fait
Mohamed-Chérif Ferjani, enseignant à l'université de Lyon, membre fondateur de
la section tunisienne d'Amnesty International, dans sa thèse de doctorat
(1991): «Au lieu de dénoncer l'inquisition et l'appel au meurtre, M. Arkoun
préfère d'accuser: «la raison des lumières...», «C'est malheureux à dire, les
intellectuels arabes les plus hardis - parmi lesquels M. Arkoun occupe
certainement une place de premier plan - n'osent pas dans ce domaine, pousser
leurs analyses, pourtant limpides et lucides, jusqu'à prendre position contre la
«doxa» générale fondée sur des préjugés et des mystifications dont ils ont
démonté les mécanismes. Ils n'osent pas rompre l'unanimisme et le conformisme,
imposés depuis des siècles, autour du rôle et de la gestion du «sacré», quitte
à travestir pour cela leurs idées les plus généreuses et leurs convictions les
plus profondes. C'est sans doute cette peur d'aller à contre-courant des
certitudes établies et imposées au nom d'une sacralité dont les limites sont
extensibles au gré des caprices de ses gestionnaires, qui conduit beaucoup
d'intellectuels, jadis modernes et laïques, à «découvrir» comme par
enchantement, que la laïcité ne convient pas aux sociétés arabo-musulmanes»
(315-6)
Ce sera le sujet du présent ouvrage que de rechercher, et
jusque dans le détail, si cette accusation lourde et amère est portée à bon
droit. Le militant des droits de l'homme, Mohamed-Chérif Ferjani, paraît baser
son accusation sur la manipulation que fait Arkoun du «droit à la différence»,
qui n'est pour lui «qu'une forme sournoise et pernicieuse de racisme» (o.c.
373). Arkoun comme «ancien colonisé l'utilise comme arme d'un chantage d'autant
plus odieux qu'il ne se gêne pas, par ailleurs, pour se comporter à l'égard de
son peuple comme - sinon pire que - l'ancien colonisateur. Les intellectuels
comme M. Arkoun et les politiciens arabes qui recourent à ce chantage devraient
penser à l'usage que fait le sionisme des crimes nazis pour justifier les siens
à l'égard du peuple palestinien? Ne font-ils pas la même chose en utilisant cet
argument de mauvaise fois qui consiste à invoquer le colonialisme chaque fois
que des voix s'élèvent pour défendre les droits de l'Homme dans les anciennes
colonies?» (o.c. 374). Je ne veux pas analyser dans cette étude-ci - en
critiquant Taguieff - si le «droit à la différence» peut fonctionner en tant
que principe accusateur, si les universalismes occidentaux mènent également aux
exigences racistes d'assimilation d'autrui sur la base des lois dites
universelles (pour une analyse de la dialectique relativisme-universalisme cf.
Haleber 1989-e).
Pourtant les accusations passionnées sont claires. Reste
alors à rechercher dans quelle mesure la séparation de la religion et de l'État
se trouve mise en question dans l'œuvre d'Arkoun. Notre démarche revient alors
à s'interroger de nouveau sur la fameuse question du «din we dawla», de l'unité de la religion
et de la politique étatique, selon le slogan néologique des islamistes
intégristes.
b. L'islam
libéral face aux traditions laïques de l'État-nation.
A vrai dire, bien qu'elles soient inattendues, les
réactions d'Arkoun devant la modernité laïque ne sont pas surprenantes. Le
thème de la sécularisation compte encore aujourd'hui parmi les interdits
publics dans les sociétés islamiques. La discussion d'un tel sujet soulève dans
les universités une forte répugnance, bien qu'elle se soit néanmoins poursuivie
tout au long du siècle présent, et ce, depuis Kawakibi jusqu'à, tout
dernièrement, Sadiq al-Azm, de nationalité libanaise. Les propos sont parfois
radicaux comme, par exemple, ceux tenus par Fouad Zakariya (1991). A côté du
laïcisme introduit par Attaturk en Turquie pendant les années vingt, la prise
de conscience nationaliste qui s'est produite dans les luttes d'indépendance,
s'est répandue sous différentes formes (nasserisme, socialisme arabe ou
baathisme en Syrie et en Iraq). Cette région du monde a également vu s'établir
différents régimes socialistes, plus ou moins éloignés de leur modèle originel.
Toutefois, toutes ces idéologies politiques plus ou moins sécularisées n'ont pu
s'enraciner dans les pays islamiques. L'héritage populaire religieux a prouvé,
en fin de compte, qu'il était plus fort que ces véhicules de modernisation, qui
durent eux-mêmes se transformer et s'accommoder avec l'«idéologie» en place,
l'islam. A l'heure actuelle, lorsque nous parcourons le bilan, nous sommes
amené à constater qu'aucune autre idéologie n'a pu remplacer l'héritage
islamique.
En Occident, la Révolution française a imposé
l'alternative politique et philosophique du laïcisme à l'État, comme
substitution au système théocratique de l'Église, ce qui impliquait selon
Arkoun, une réintroduction des fonctions sacrales transposés dans les
institutions du républicanisme laïque. Au lieu d'une révélation religieuse,
c'était la souveraineté du peuple qui devenait la légitimation de l'État. La
guillotine et la décapitation du roi étaient signes de rupture radicale. Or, si
l'histoire révolutionnaire se répète, c'est en prenant une direction toute
différente de celle qu'imagine la modernisation occidentale. Ainsi verrons-nous
la révolution islamique de Khomeiny, désireuse elle aussi de se servir de la
guillotine pour mettre fin à une époque d'ancien régime. La guillotine
fonctionne alors comme symbole de la fin de l'époque laïciste du règne du Shah
d'Iran. Ce désir populaire qui consiste à vouloir mettre fin à une évolution
laïciste se répand également dans les autres républiques autoritaires et
monarchiques du Moyen Orient.
Quel est la position d'Arkoun dans ce grand débat? Pour y
répondre, il faut suivre sa propre déconstruction de la laïcité des Lumières,
et les relations possibles de cette conception de la laïcité aussi bien avec
l'islam en Europe qu'avec celui des pays islamiques. Comment Arkoun
interprète-t-il l'expérience laïque en soi? «Ma conception de la laïcité va
jusqu'à la méfiance, voire au rejet des «laïcités sur horizons religieux» dont
parle Hans Küng. Je m'efforce depuis des années, à partir de l'exemple si
décrié, si mal compris et si mal interprété de l'islam, d'ouvrir les voies d'une
pensée fondée sur le comparatisme pour dépasser tous les systèmes de production
du sens - qu'ils soient religieux ou laïcs - qui tentent d'ériger le local,
l'historique contingent, l'expérience particulière en universel, en
transcendantal, en sacré irréductible. Cela implique une égale distance
critique à l'égard de toutes les «valeurs» héritées dans toutes les traditions
de pensée jusques et y compris la raison des Lumières, l'expérience laïque
déviée vers le laïcisme militant et partisan. Qualifier de laïque la nouvelle
rationalité qui est en train d'émerger dans une confrontation systématique et
généralisée des cultures, des modes de pensée, des cadres politiques de
réalisation des destins individuels et collectifs, me semble insuffisant.
Surtout si l'on considère que la pensée laïque dans son cadre institutionnel le
plus avancé - je veux dire la République française - en est encore au stade du
refus, du rejet, de la condamnation à l'égard d'une grande tradition de pensée
et de civilisation. Au lieu de reconnaître la fécondité intellectuelle du débat
que l'islam, grâce, si je puis dire, à son décalage historique, réintroduit
dans une société qui n'a pas épuisé la confrontation des modes religieux et
laïque de production du sens, on voit se multiplier des campagnes de
dénigrement contre le retour des «ténèbres du Moyen Age» » (ouv2: 199-200).
Cette ambiguïté envers la laïcité est à expliquer
sociologiquement. Arkoun se rend compte que le développement des sociétés
islamiques, ne montre pas seulement ce fameux retard historique, mais se trouve
aussi profondément différent des sociétés occidentales: «Il est certain que la
conscience collective musulmane actuelle ne connaît pas cette rupture
psycho-culturelle, qu'on constate depuis au moins le XIXe siècle, dans
l'Occident sécularisé. Mais il faut se garder d'attribuer cette différence à
une résistance au mouvement de laïcisation plus efficace en islam qu'en
chrétienté. La catégorie théoanthropologique de la Révélation est identique
pour les trois religions du Livre, mais elle a connu des assauts différents de
la part de la raison scientifique et de la civilisation industrielle. Cela ne
veut pas dire non plus que le passage à la laïcité entraînant la
marginalisation, voire l'élimination de la théologie par l'anthropologie (cf.
les débats sur la mort de Dieu) est une évolution inéluctable que doit
connaître l'islam après le christianisme» (alg: 228-9).
Arkoun s'explique sur ce dernier point en esquissant une
évolution spécifique pour les pays islamiques: «Le champ intellectuel d'une
théoanthropologie de la Révélation sera conquis en deux étapes: il faut
éliminer d'abord toutes les positions apologétiques d'un islam qui résisterait
à la sécularisation en vertu de sa seule transcendance divine, autant qu'il est
nécessaire de rejeter les prétentions de la pensée laïciste à représenter
l'étape décisive de l'émancipation de la raison hors des croyances imaginaires.
On peut alors envisager une réinsertion de la Révélation dans l'espace cognitif
remembré où la raison investirait, dans des explorations neuves sur le sens,
les interpellations d'une symbolique religieuse récurrente dans nos existences
et les conquêtes d'une modernité laïque» (ibidem).
L'ambiguïté de la réponse d'Arkoun naît d'abord du fait
qu'il ne veut pas être prisonnier de l'un des deux partis pris qui ont cours
actuellement, sur le domaine d'une «pratique de rationalité», cette pratique de
la rationalité étant un «regard sur tous les domaines de la connaissance et de
la pratique, y compris ceux des religions». Sa pensée déconstructive l'avertit
en effet qu'il s'agit de «deux manières de faire usage de la raison qui ont
engendré, en Occident et notamment en France, ce que l'on appelle le
cléricalisme et l'anticléricalisme, qui sont la traduction politique d'un
problème épistémologique, d'un conflit entre ceux qui soumettent l'intelligence
à l'argument d'autorité (Dieu a dit...) et ceux qui font un retour critique sur
toute production de l'esprit humain» (rel: 46).
Arkoun déconstruit ces oppositions comme des modes de
pensée, des reliques stériles du XIXe siècle. Si nous lui proposons la
problématique de la laïcité à partir de ces oppositions habituelles, qui nous
ont été transmises par notre tradition culturelle, il s'énerve et nous accuse
de falsifier le débat: «Je suis plutôt perplexe quant à la manière suivant
laquelle vous posez ce problème particulier, parce que vous semblez maintenir
certaines oppositions, comme celles entre naturel et surnaturel, laïque et
religieux, par exemple. En réalité, ce n'est pas ainsi qu'est aujourd'hui posé
le débat, parce que ce sont des dichotomies typiques de la raison positiviste
et polémique du XIXe siècle et de la première partie du XXe. Cette attitude
polémique et dichotomique, qui tend à séparer les choses à travers des oppositions
factices, est typique du langage que l'on utilise aujourd'hui en Occident, que
ce soit en Italie ou en France. Cela dérive du fait que le langage des classes
politiques, en Occident, ne suit pas le progrès de la connaissance. Il est en
retard, du point de vue intellectuel, et utilise des schémas idéologiques qui,
encore une fois, relèvent du XIXe siècle» (rel: 47).
S'en suit-il qu'il faille introduire l'enseignement
religieux dans les écoles? S'en suit-il qu'il faille introduire le surnaturel
dans le discours moderne? «La laïcité n'est pas une prise de position contre la
religion, c'est une attitude philosophique de l'esprit devant le problème de la
connaissance. Elle ne consiste pas à refouler, comme on l'a fait en France,
tout intérêt pour les religions dans l'enseignement sous prétexte de
neutralité. Sans doute, il ne faut jamais endoctriner les jeunes comme on
continue de le faire dans les écoles islamiques, mais on ne doit pas oublier
que la religion est un donné concret de l'expérience humaine et qu'elle existe
dans toutes les sociétés: il faut donc l'étudier comme telle.
Le surnaturel? Mais c'est une dimension psychologique de
notre perception! Je ne dis pas qu'il en faille affirmer l'exactitude ou la
vérité, comme le font les théologiens crédules; je dis qu'il contribue à
structurer l'imaginaire social et, en ce sens, il entre dans l'enquête
psychologique et sociologique. Nous ne pouvons pas comprendre certaines
civilisations si nous n'y introduisons pas la dimension du surnaturel comme système
de référence, comme cadre de perception psychologique du monde. Tous les
mouvements parareligieux, les sectes, etc., qui se développent aujourd'hui, en
Afrique et en Occident, comment devrions-nous les définir? Avec les catégories
de l'irrationnel? Du surnaturel? C'est qu'il y a, en eux, «quelque chose»; il y
a une force qui conditionne la perception des adeptes. La laïcité ne rejette
rien de ce qui relève de l'activité de connaissance; elle refoule au contraire
ce qui fait obstacle à la connaissance, c'est-à-dire, en particulier, toutes
les formes de l'endoctrinement. Aujourd'hui, il faut dénoncer avec force cette
tendance de la classe politique qui utilise des dichotomies pour enlever tout
crédit soit à la religion soit à la laïcité suivant qu'on appartient à un camp
ou à l'autre. La laïcité n'enlève de crédit à rien. Elle englobe toutes les
dimensions de la connaissance qui se manifestent dans l'existence humaine»
(rel: 48-9).
Après avoir critiqué l'Occident parce qu'il néglige «la
dimension du surnaturel comme système de référence», Arkoun explique le manque
de sécularisation par des causes qui ont été «oubliées ou négligées», des
raisons économiques et sociologiques comme, par exemple, une absence
d'«expansion des forces productrices»: «Un des grands drames actuels des
sociétés musulmanes, c'est qu'on confond la vérité sociologique que
représentent les revendications de masse et la vérité propre au message
religieux que chacun interprète à sa façon. Voilà pourquoi, quand nous
observons la situation de l'extérieur, nous avons le sentiment que ces sociétés
musulmanes sont contre la laïcité, contre la sécularisation et contre toute
forme de modernité. On se demande alors comment elles feront pour se
moderniser, puisqu'elles disent «non» à ces conquêtes récentes de la modernité.
Cherchons cependant à nous rendre compte, avant tout, que ce non est prononcé
par des populations en majorité analphabètes, misérables, économiquement
démunies, idéologiquement manipulables, culturellement déracinées,
marginalisées; beaucoup ne trouvent même pas de travail pour assurer une
dignité élémentaire à leur famille ... Et si, je le répète encore, I'Occident a
fini par faire triompher une certaine laïcité et une certaine sécularisation -
«une certaine», ai-je dit -, c'est parce qu'il y a eu un progrès continu, une
constante expansion des forces productrices, des forces de travail et des
richesses matérielles, du XVIe siècle jusqu'à nos jours, toutes choses qui ne
se sont pas encore produites dans les sociétés musulmanes. C'est néanmoins là
un phénomène contingent, lié à une conjoncture historique particulière, et non
point un phénomène inhérent à la religion et à l'enseignement de l'islam ou du
christianisme. Malheureusement, ces données pourtant très simples sont oubliées
ou négligées par les observateurs les plus avertis des sociétés musulmanes»
(rel: 85).
Récemment, Arkoun va plus loin, et voit la cause du
manque de sécularisation dans les pays islamiques, en l'absence d'espace où la
liberté de la pensée critique et de la créativité artistique puissent
s'épanouir. Dans ce cas, c'est de nouveau la question de la poule et de l'uf
qui se trouve posée: Arkoun n'explique-t-il pas l'un par l'autre et vice versa?
Ne s'agit-il pas des explications circulaires de l'apparition de la laïcité,
d'un côté par le développement «des forces productrices, des forces de travail
et des richesses matérielles», d'un autre côté par des facteurs culturels,
comme le manque de liberté de la pensée critique et de la créativité
artistique? Ne vaut-il pas mieux chercher l'explication ailleurs, dans des
structures plus essentielles des différences de ces sociétés? C'est la raison
pour laquelle il me faut à mon tour entreprendre une recherche dans une
direction différente, et ce, dans le but de montrer la portée très restreinte
du paradigme explicatif d'Arkoun: «Les démocraties occidentales ont de nombreux
espaces de liberté où la pensée critique, la créativité artistique peuvent au
moins poser des pierres d'attente pour de nouveaux départs de réflexion, de connaissance,
de codes moraux, politiques, cognitifs. En outre, la recherche scientifique et
technologique modifie continuellement les conditions matérielles et morales de
production de l'existence des sociétés. Ces activités simultanées ont une
grande force d'intégration et d'orientation. Il n'y a rien d'équivalent dans
les sociétés musulmanes contemporaines; elles peuvent importer le matériel
technologique le plus complexe, acheter les armements les plus sophistiqués,
installer les laboratoires les plus performants..., mais dans le même temps,
les États exercent un contrôle idéologique si rigoureux que tous ces
instruments de la modernité scientifique restent sans effet perceptible sur les
mentalités ou même sur la pensée réfléchie. La force d'intégration et de
progrès ici, se mue là en agent de désintégration et de dérive sémantique»
(ouv2: 242).
Le laïcisme est au fond plus qu'une distinction simple
entre affaires spirituelles et profanes. En fait la distinction existe dans
toutes les sociétés, y compris les sociétés islamiques, même si, dans ces
dernières, cette distinction est niée et cachée par l'usage du langage
religieux. Arkoun tente de rapprocher les partisans des camps opposés. Les
défenseurs de la laïcité ne devraient pas s'opposer à une acceptation des
religions traditionnelles, et les défenseurs de l'espace religieux devraient
accepter la sécularisation comme étant un pas décisif à l'émancipation de la
raison humaine. Pourtant, des notions adéquates pour exprimer cette mentalité
nouvelle nous manquent encore, comme nous le confesse Arkoun dans son article
en langue anglaise, The concept of
authority in Islamic thought (aut: 70).
Pour Arkoun, les courants politiques modernes, tels que
le socialisme, le libéralisme et le capitalisme, sont autant de courants
religieux, légitimés en tant que religions par leurs propres institutions
sociales, leur organisation économique, leur rituel, leurs systèmes cognitifs
et leurs convictions. Cela prouve que notre culture moderne ne s'est pas encore
émancipée du cadre mythologique et idéologique des cultures traditionnelles. Il
faut, dans cette perspective, réviser notre vue sur le rôle et la position de
la sécularisation dans l'islam. Les sociétés islamiques sont plus que jamais
impliquées dans un processus historique de sécularisation. Depuis l'époque
coloniale et avec l'idéologie de la modernisation, elles ont accepté tous les
attributs de la modernité matérielle, ce qui constitue très précisément la
raison du progrès et du succès des mouvements intégristes. Selon Arkoun, ces
islamismes sont en effet le résultat, sur le plan social, de cette
sécularisation: la majorité de ses adeptes appartient aux classes sociales
inférieures de la société, coupées à la fois de la culture traditionnelle et de
la culture citadine moderne, inaccessible aux marginalisés. Ces groupes
expriment leur espérance, sécularisée, d'améliorer leur situation matérielle en
termes religieux parce qu'ils n'ont pas d'autre discours à leur disposition.
L'avenir de la sécularisation moderne dans le monde
islamique dépend, selon Arkoun, du destin de ce qu'il appelle la modernité
intellectuelle. Et il s'agit, d'une vraie modernisation intellectuelle, dans
laquelle des groupes privilégiés comme des étudiants en technologie ou des
étudiants en sciences exactes n'adopteront plus un point de vue intégriste. Il
faut remplir le vacuum culturel qui utilise le phénomène du sécularisme pour
légitimer son renoncement à l'Occident. Dans le même temps, les intégristes
importent diverses ressources intellectuelles produites par l'Occident, comme,
par exemple, la technologie, et qui sont les fruits de cette sécularisation.
Pour Arkoun, dans un tel contexte dominé par de telles contradictions, l'espace
manque pour penser une nouvelle dimension de la sécularisation.
Que la sécularisation ne soit pas quelque chose de
nouvelle, Arkoun nous le démontre en faisant référence à la première communauté
de Médine, et aux efforts qu'avaient entrepris les falasifa, l'école ancienne des philosophes islamiques. Pour
permettre à de nouvelles idées d'éclore, il faut découvrir les raisons des
échecs de ces premiers efforts philosophiques (aut: 70). La manière orthodoxe
de s'exprimer a été toujours dessinée par un usage idéologique, et donc
sécularisé, des conceptions chargées de significations politiques et traduites
en discours religieux. En fait, tous les régimes politiques dans le monde
islamique sont sécularisés et dominés par des modèles occidentaux.
Mais, selon Arkoun, l'Occident doit lui aussi repenser sa
prise de position (aut: 71). Pour penser cette problématique, l'islam pourra
apporter sa contribution dans trois directions importantes: 1. La dimension
religieuse de l'existence humaine et la vocation de l'homme pour l'absolu. 2.
L'élargissement de la perspective historique dans le domaine culturel du
judaïsme et christianisme. 3. La coopération internationale pour arriver à un
nouvel ordre culturel économique et politique (aut: 72). Arkoun refuse deux
positions extrêmes: il refuse la laïcité radicale comme celle que propagea
Attaturk, et qui signifie «un triomphe de la connaissance positiviste et
historiciste, coupé de la conscience mythique dans laquelle la grande masse de
la population continue à se développer» (ouv: 46); il refuse également la
sacralisation de la politique voulue par les nationalistes et les islamistes.
Pourtant Arkoun ne parvient pas à nous donner une idée claire et précise du
chemin qu'il veut tracer, entre les deux extrêmes qu'il dénonce.
L'écart entre les deux camps porte atteinte aux symboles
traditionnels, qui en sont réduits à ne fonctionner que comme des signaux,
exploités à la fois par les progressistes et les réactionnaires. Dans un tel
contexte, selon Arkoun, la signification du symbole peut s'en trouver
bouleversée: pendant la révolution algérienne, le port du voile comme «signal»
exprimait un acte de résistance anti-coloniale, mais pendant la révolution
islamique d'Iran, il exprimait la reprise de l'identité islamique, que l'on
considérait menacée par l'impérialisme occidental. Le signal s'efforce de prendre
une fonction symbolique sans y réussir. Arkoun préconise le surgissement d'un
domaine de connaissance radicalement nouveau, un saut cognitif, qui
démasquerait les nouveaux leaders, et qui rendrait possible une nouvelle forme
d'expérience de l'islam (ouv: 47). Pourtant, chez un homme comme Arkoun, qui
parle couramment de lutte anti-coloniale et anti-impérialiste, de
décolonisation et d'indépendance, ce qui manque, c'est la concrétisation de
l'idéal qu'il propose. Il ne nous montre pas comment son islam éclairé
participe à la mobilisation des masses, si ce n'est comme prise de conscience
d'une élite d'intellectuels, d'une avant-garde éclairée.
N'y avait-il pas, sur le plan pratique, d'autre stratégie
possible? Pensons aux théologiens de la libération, à la fondation des
communautés de base en Amérique Latine. Mais pour ces théologiens ou pour les
conceptions islamiques représentées, par exemple, par Ali Shari`ati et Hasan
Hanafi, Arkoun n'a que mépris. Il estime que la transformation des données
islamiques, opérée par ces derniers est idéologique. Selon Arkoun, «le
raccourci historique et philosophique» de Hasan Hanafi, «est devenu un des
procédés constants de l'apologétique islamique actuelle». La terminologie arabe
empruntée au français constitue, pour Arkoun, déjà une preuve de l'ambiguïté de
l'effort de Hanafi cherchant à réconcilier pensée islamique et pensée
occidentale (crit: 182-4).
Cependant, une conception de l'islam traditionnel comme
celle de jihâd, utilisée par
exemple par l'émir algérien Abdelkader, montre bien, à mon avis, comment une
notion classique peut être transformée en une notion du nationalisme moderne,
qui couvre alors les deux champs de la tradition et de la modernité (cf. Peters
1979).
c. Monopolisation
du «fait coranique» par l'État, depuis la naissance de l'islam orthodoxe
jusqu'aux «étatisations» modernes. La dégénérescence du message
coranique en idéologie - Arkoun désigne ce phénomène sous le nom de «fait
coranique» - trouverait son origine dans l'utilisation que firent du Coran, les
politiciens de l'empire islamique, et ce, dès le début. Le résultat en fut
l'établissement d'une «orthodoxie»: «Ce que la pensée théologique présente
comme une «orthodoxie» religieuse est dévoilée par la sociologie et
l'anthropologie religieuses comme l'idéologie de chaque groupe pour imposer sa
suprématie» (ouv: 80). Pour Arkoun, «il est évident qu'en islam, comme en
chrétienté et dans le judaïsme, la symbolique se dégrade en codes juridiques,
en rituels mécanisés, en doctrines scolastiques, en idéologies de domination.
On peut suivre cette dégradation depuis la mort du Prophète, en 632» (ouv: 38).
Selon Arkoun, on a négligé le fait de «l'étatisation
de cet islam pour la centralisation, l'administration de l'empire très vaste».
Cet empire s'est en effet étendu jusqu'en France, jusqu'à ce qu'en 732, à la
bataille de Poitiers, «Charles Martel arrêta l'avance des Arabo-Berbères venus
d'Espagne» (ouv: 38-9). Il s'établit un code juridique qui prit la valeur de
«Loi «religieuse», la Sharî`a»
(ouv: 39). Cette «sacralisation et transcendantalisation» d'une loi religieuse
a instauré des malentendus extrêmes, que l'on retrouve encore actuellement chez
ceux qui se consacrent à l'étude de l'islam. Arkoun, qui «vise aussi bien les
musulmans que les orientalistes», nous avertit que quand ils parlent d'islam,
ils revendiquent d'emblée «un sacré et une transcendance omniprésents,
intangibles, immobiles» (ouv: 41). Le discours coranique a voulu épurer le
discours religieux de cette «sacralisation et transcendantalisation». Pourtant,
selon Arkoun, nous assistons «dans toutes les sociétés musulmanes, jusqu'à nos
jours, au processus inverse de celui qui a conduit à l'épuration du sacré et à
sa concentration sur la personne de Dieu dans le Coran» (ibidem).
C'est à ce moment-là, à l'époque du Prophète, que
l'orthodoxie s'imposa aux croyants: «Avec l'avènement d'un État impérial,
l'articulation de l'action politique à une créativité symbolique cesse
définitivement: l'opération inverse triomphe au contraire de l'utilisation du capital
symbolique véhiculé par le Coran pour construire et imposer un islam officiel
orthodoxe: officiel parce que résultant des choix politiques de l'État qui
élimine physiquement ses opposants» (ouv: 40). Il convient de garder une
certaine distance critique vis-à-vis des jugements apodictiques d'Arkoun. Nous
pensons en particulier à son «dévoilement» de l'«orthodoxie» religieuse comme
«dégradation», comme «idéologie de groupes», participant au pouvoir étatique et
cherchant à imposer leur «suprématie». Je me borne ici à renvoyer au jugement
émis par un éminent islamologue moins préoccupé par la lutte contre
l'intégrisme, Aziz Al-Azmeh, à propos de la dépendance que connurent les
oulémas et d'autres scientifiques, à l'époque classique: «Bien qu'il soit vrai que
la science ait été financièrement patronnée par l'État et par d'autres
pouvoirs, il ne serait pas juste de prétendre qu'elle ait eu à subir une forte
influence de leur part. S'il est vrai que les hommes de science remplissaient
souvent les vœux exprimés par les potentats, ils le faisaient en tant que
personne privée. La science étant un paradigme historique, ne peut en effet se
plier purement et simplement à la volonté d'un souverain ... Si les
Mu`tazilites, par exemple, ont été opprimés, la contrainte s'est exercée sur
eux dans la mesure où ils représentaient une institution sociale et politique,
elle ne s'est pas exercée sur les composants du paradigme doctrinal, restés
vivants sous des appellations différentes» (Al-Azmeh, 1986: 256). Il ne
s'agissait pas d'une utilisation instrumentale, mais bien plutôt d'un «modus vivendi entre, d'un côté, l'État,
et, d'un autre côté, des hiérarchies scientifiques et professionnelles, qui
n'étaient subordonnées qu'en dernière instance; cette dernière instance, comme
toutes les autres instances, n'était pas réalisée. L'État avait ses relations
avec les oulémas, selon les classes et les différentes sections
professionnelles, relations analogues à celles qu'il entretenait avec les
autres membres de la société» (Al-Azmeh, 1986: 257). Ces constatations
relativisent les jugements d'Arkoun. L'on soupçonne que son interprétation de
l'histoire islamique n'a d'autre finalité que de forger une idéologie de combat
contre ses ennemis de l'orthodoxie d'aujourd'hui.
d. L'islam comme idéologie de lutte: substitution de l'ijtihâd rationnel par le jihâd idéologique dans le nationalisme arabe et l'islamisme.
Les nouveaux États qui ont surgi de l'ancien
empire islamique ont adapté les structures formelles de l'État-nation
occidental sans réaliser son contenu démocratique. En particulier,ils ne
garantissent pas les droits des minorités, ou les droits de l'homme. La
renaissance intellectuelle de la nahda
dans le monde arabe n'est pas comparable à la renaissance des Lumières en
Occident. Selon Arkoun, avec la nahda,
l'islam est resté lié à la mythologie. A l'heure actuelle, la phase historique
de la lutte anti-coloniale a fait de l'islamisme une idéologie de lutte. Sous
cette forme, l'islamisme constitue toujours un avatar mythologique. L'opportunisme
détermine l'idéologie nationale: au Maghreb, où les tensions linguistiques et
culturelles dans la population sont fortes, est mis l'accent sur l'identité
religieuse et non pas sur l'identité ethnique et arabe. Au contraire, au Moyen
Orient, où des oppositions religieuses jouent un rôle, on accentue l'unité de
la langue et de la culture arabes (ims: 22). Les leaders nationaux se servent
de la langue religieuse et des versets du Coran pour les intégrer dans une
opération de légitimation politique, qui se base sur des contenus
nationalistes, socialistes ou libéraux inspirés par l'Occident. Les classes
sociales auxquelles on dicte ce mélange idéologique, ne possèdent aucune des
caractéristiques économiques, politiques ou culturelles propres à la société bourgeoise
de l'Occident. C'est la raison pour laquelle il manque à toutes ces formes de
nationalisme arabe la participation politique et économique de larges couches
sociales (ims: 27; int: 21).
Des leaders arabes comme Nasser et Boumédienne ont
utilisé l'imaginaire des masses, lié à une mystique de l'unité. Cet imaginaire,
qui résulte de la tradition islamique, annonce pour la fin des temps la
communauté unie des musulmans. L'identification à un irremplaçable chef
charismatique est essentielle à la conscience politique. Arkoun considère que
l'image du chef se développe en trois phases, de façon tout à fait parallèle à
l'évolution des rapports qu'entretint le Prophète avec son peuple. La première
phase est celle de l'admiration et de l'ensorcellement, pendant laquelle la
masse remet son destin entre les mains du chef, appelé imam. La seconde phase
est celle du désenchantement qui suit les échecs naturellement liés à la
concentration du pouvoir en une personne unique. Les espérances déçues obligent
finalement le chef à chercher une nouvelle symbolique destinée à enthousiasmer
les masses. A ce stade, l'appel fait à l'islam est nécessairement corrompu et
ne reflète que la crise du capital symbolique de l'imaginaire social. Au lieu
d'instaurer un renouvellement culturel et politique, l'orientation vers une tel
discours d'islam bloque toute rénovation intellectuelle et aboutit à la mise en
place d'un nouveau discours, qui est celui de l'islamisme politique. Cette
transition du nationalisme à l'islamisme implique que la religion assume des
fonctions de mobilisation de masse, que le nationalisme, à ce troisième stade,
a perdu. C'est pourquoi la religion devient refuge, repaire et tremplin pour le
citoyen déçu: «La carence totale de la réflexion théologique, éthique et juridique
n'est presque jamais soulignée par ceux qui parlent avec tant d'assurance de
«réveil de l'Islam», de «révolution islamique», de «retour du religieux», de
«fondamentalisme islamique», etc. Le rétrécissement du champ intellectuel dans
la pensée islamique contemporaine est à la mesure de l'expansion du discours
idéologique qui assigne à l'Islam des fonctions nouvelles, a-religieuses, voire
anti-spirituelles: l'islam est un refuge
de l'identité de sociétés et de groupes ethno-culturels arrachés à leurs structures
et à leurs valeurs traditionnelles par la modernité matérielle; c'est aussi un repaire pour toutes les forces
sociales qui ne peuvent s'exprimer politiquement ailleurs que dans les espaces
protégés par l'immunité religieuse; c'est enfin un tremplin pour ceux qui veulent prendre le pouvoir et
évincer des concurrents. On le voit, ces fonctions sont, dans leur essence,
politiques, sociales et psychologiques; elles ne requièrent pas de supports
intellectuels, puisque la majorité des acteurs sociaux sont des jeunes de 16 à
30 ans, qui constituent 70% de la population. La conscience de ces jeunes est
forgée par l'idéologie de combat contre la puissance coloniale (années
1950-1960), contre l'Occident impérialiste, contre les régimes coupés de la
société civile» (ouv2: 192).
Par leur approche populiste, les chefs arabes séculiers,
que ce soit Sadate ou Saddam, ont délégué la politique à la religion. Ainsi, en
cédant le pouvoir aux islamistes, ils ont préparé leur propre démission: «Les
carences de l'administration à tous les échelons s'ajoutent à une censure
vigilante pour empêcher la circulation des ouvrages scientifiques et des essais
modernes, alors que la littérature officielle et islamiste est largement
répandue. On prétexte le manque de devises, l'invasion culturelle de
l'Occident, la nécessité de favoriser l'arabisation ou l'iranisation... En
fait, toute l'intervention critique inspirée par les sciences de l'homme et de
la société, atteint implicitement ou explicitement le discours islamiste aussi
bien que les prétentions du pouvoir à la légitimité. Le champ intellectuel est
ainsi étatisé autant que le champ religieux où s'exerce, en outre, comme on l'a
dit, la pression populiste et non plus populaire» (ouv2: 192).
e. Imaginaire
islamique et doctrine étatique en Algérie. Dans chaque société
musulmane, l'islam est vécu de manière spécifique. C'est la raison pour
laquelle, nous conseille Arkoun, chaque société musulmane doit être considérée
comme un laboratoire, et étudiée comme telle (alg: 171). A titre d'exemple de
ce type d'analyse, rappelons brièvement celle que propose Arkoun de son propre
pays d'origine, dans un article paru en langue anglaise (alg).
L'association des oulémas d'Abdulhamid Ben Badis, fondée
en 1931, fut le premier mouvement musulman bien organisé de l'Algérie moderne.
Ben Badis introduisait les idées du réformisme salafiste dans son pays, comme
Allal al-Fasi le faisait au Maroc, et Tahar ben Ashur en Tunisie. Le slogan
national en vigueur jusqu'en 1961 proclamait: l'Algérie, c'est notre patrie,
l'arabe, notre langue, et l'islam, notre religion. Le F.L.N. reprenait ce
slogan dans son programme. L'islam prêché par les oulémas avait sa base dans
les villes et se réclamait de l'école malikite; en même temps, il assimilait un
certain nombre d'idées empruntées à la culture française. Cette forme d'islam
s'opposait aux expressions de l'islam populaire tel qu'il était vécu à la
campagne, avec sa pratique de la vénération des saints et ses coutumes propres.
Cette forme d'islam était également dirigée contre la langue et la culture
berbères
(1), telles qu'on les
connaissait en Kabylie, dans le Mzab et chez les Touareg. Après l'indépendance,
une jeune génération impatiente voyait dans la restauration d'un islam
authentique le moyen de régler ses comptes aux influences coloniales et de
donner ainsi à l'Algérie une personnalité propre. Une société établie au moment
de l'indépendance, Al-Qiyyam,
«Les Valeurs», ébauchait un programme éthique et religieux particulièrement
sévère, qui se proposait d'éliminer d'Algérie toutes les influences non
islamiques. Leurs adeptes essayèrent, entre autres, de casser les statues
«païennes» d'un théâtre romain, à Guelma. Boumédienne, qui avait une vision
moderne et sécularisée de la société algérienne, interdit ce mouvement en 1966.
Les premières années de l'indépendance furent en effet
davantage influencées par des idées nationalistes et socialistes qu'islamistes.
Les leaders de l'indépendance, comme Ait Ahmed, Ferhat Abbas, Boudiaf et Ben
Bella, avaient pour idéal un socialisme utopique; ils ont été éduqués dans une
tradition sécularisée d'origine française. C'est ainsi que Boumédienne pouvait
encore proposer, en 1976, en visite à Lahore, que «Les gens affamés n'écoutent
pas la poésie... Ils ne veulent pas entrer au paradis avec des estomacs
vides... Ils ont besoin de la nourriture, des écoles et des hôpitaux». Sous
Boumédienne, les mouvements islamistes ont été contrôlés par le ministre des
Affaires Religieuses. Malgré ce contrôle, des émeutes se produisirent entre
étudiants de droite et étudiants de gauche. Les gouvernements cédèrent de plus
en plus aux pressions qui s'exerçaient pour islamiser la vie publique. En 1976,
l'on prit la décision de substituer comme jour de repos le vendredi au dimanche,
l'on introduisit des jours fériés musulmans et un certain nombre de villes
interdirent les boissons alcooliques. L'introduction d'un code de droit
familial prouvait l'existence de tensions, et l'on finit par adopter, en 1986,
une nouvelle législation nettement conservatrice. Arkoun en conclut: en
Algérie, l'islam fut nationalisé comme la terre et l'industrie (alg: 174).
Selon Arkoun (alg: 175), pour étudier le rôle social de
l'islam dans une société donnée, il faut concentrer son attention sur l'imaginaire
social en prenant en compte toutes ses implications philosophiques,
sociologiques et anthropologiques. Cet imaginaire social peut aussi bien
produire des représentations nationalistes qu'islamistes. En Algérie, en tant
que produit de l'imaginaire social, chaque discours est influencé,
implicitement ou explicitement, par les facteurs suivants: 1. Des dualismes
mythologiques déterminent l'histoire de l'Algérie. Le mythe implique qu'avant
1830, l'Algérie aurait été un pays riche et fort présentant un caractère
national spécifique, qui se faisait valoir déjà pendant les occupations romaine
et turque. Après 1830, l'occupation française a détruit cette identité
nationale. Elle a été restaurée par la fondation du mouvement d'indépendance,
en 1954. La lutte d'indépendance qui s'en suivit jusqu'au 5 juillet 1962, est
considérée comme étant une continuation de la résistance nationale commencée
par Massinissa et Jugurtha, contre l'occupation romaine. L'État algérien aurait
ainsi existé sans interruption depuis l'Antiquité.
2. La nation algérienne a comme fondement exclusif, la
langue et la culture de l'islam. Le discours nationaliste imagine que les
Arabes du septième siècle n'ont pas conquis mais ouvert (fath) l'Algérie à la vérité de l'islam et
aux traditions islamiques. La culture arabe et l'islam seraient la propriété de
toutes les couches de la population algérienne et constitueraient leur
identité. Dans cette optique, il n'y a plus de place pour la langue ou la
culture berbères, même si on constate leur survivance en de nombreuses régions.
Des historiens algériens au service de l'État ont développé cette image
mythologique, que les média et l'éducation nationale enseignent et diffusent
depuis lors.
3. Après l'indépendance, l'imaginaire de la révolution
algérienne a connu un nouvel élargissement. La constitution de 1963 et les
déclarations nationales de 1976 et 1986 ont en effet étendu et développé cet
imaginaire.
C'est à la lumière de cet imaginaire idéalisé que
devaient être vus, et résolus, tous les problèmes rencontrés par l'Algérie et
le citoyen algérien. La critique ou le lancement d'une nouvelle idée étaient
considérés comme une trahison de l'intérêt national, tandis que le régime ne
permettait aucune liberté, qu'elle soit liberté de presse ou liberté d'association.
Le régime ne permettait pas davantage que l'on fasse état d'idées nouvelles ou
de pensées critiques dans les masse-médias ou dans les écoles. Le chef
charismatique que fut Boumédienne pouvait maintenir encore une image
mythologique de l'islam. Le pâle Benchedid n'en était plus capable, à une
époque où les revenus procurés par le pétrole étaient à la baisse.
Les événements qui se produisirent après la publication
de l'article d'Arkoun prouvent la justesse de ses analyses. En juillet 1990, ce
dernier m'écrivait dans une lettre: «La victoire que vient de remporter en
Algérie le F.I.S. montre qu'il s'agit d'un parti politique et non pas religieux. Les références
«religieuses» sont utilisées abusivement et détournées de leur contenu
spirituel». Selon Arkoun, les islamistes traitent les femmes comme des barbes
et des moustaches. Elles ne valent plus que comme des signaux qu'ils utilisent
pour différencier les vrais croyants des incrédules (alg: 185). Arkoun dit
qu'il est impossible de convaincre de pareils militants du fait qu'ils
détruisent ainsi les valeurs pour lesquelles, précisément, ils luttent. L'appel
à leur imaginaire social, ou une éducation scientifique de masse suscitant un
nouvel imaginaire, seraient seuls capables de permettre un changement (alg:
185).
Est-ce à dire que, pour donner une nouvelle vigueur à
l'imaginaire islamique, les études occidentales consacrées à l'islam pourraient
offrir une alternative? Pour Arkoun, l'orientalisme scientifique est également
incapable d'offrir une solution: «J'ai dit que l'approche orientaliste des
sociétés musulmanes s'interdit précisément le diagnostic parce que
l'orientaliste refuse de se mêler de questions qui ne le concernent en rien en
tant que citoyen de sociétés occidentales. L'intellectuel musulman qui souffre
avec les siens des maux de la société se doit, au contraire, d'insister sur le
diagnostic froid, précis, sans complaisance, sans concession aux évocations
nostalgiques des origines perdues, des sources de l'islam primitif souillées,
taries par un Occident iconoclaste et athée! Autant dire que l'intellectuel
musulman doit, aujourd'hui, se battre sur deux fronts: celui de la pratique des
sciences sociales selon le style désengagé, narratif, descriptif de
l'orientalisme; celui de l'apologie offensive/défensive des musulmans, qui
compensent par l'affirmation dogmatique et le discours d'autofondation, les
atteintes répétées à «l'authenticité», à «l'identité» de la personnalité
islamique» (ouv2: 243). Arkoun appelle les intellectuels musulmans à «dépasser
la pensée des Lumières en intégrant le mythe ... pour élaborer de nouvelles
rationalités ... On proposera ainsi à la pensée et à l'agir des hommes et des
femmes de nouvelles possibilités d'émancipation, d'exaltation, de maîtrise de
notre existence» (ouv2: 244).
L'exaltation de l'islamisme politique se trouvera alors
dépassée par une ouverture à de nouvelles rationalités, au-delà de la pensée
des Lumières. L'intellectuel musulman d'aujourd'hui «doit se battre sur deux
fronts», contre l'intégrisme islamiste, mais également contre la pensée
occidentale «iconoclaste et athée!» des orientalistes. C'est pourquoi Arkoun
appelle l'intellectuel musulman à un effort spirituel, à un ijtihâd intérieur qui n'est pas à sous-estimer! Nous continuerons à suivre en détail les étapes de ce jihâd spirituel que les intellectuels doivent livrer contre le jihâd mené par les islamistes dont Arkoun entend faire le procès.
- - Entretien
avec Mohammed Arkoun (1).
Lors de la préparation d'un livre en langue néerlandaise,
consacré à son œuvre (Haleber 1992), Mohammed Arkoun m'avait apporté
spontanément des éclaircissements concernant divers détails à propos de sujets
traités par mon ouvrage. En fin des différents chapitres que l'on va lire, je
citerai des extraits d'une discussion souvent animée. Il s'agit d'un texte
d'interview corrigé par Arkoun qui date d'octobre 1991 et que j'ai faite à
Paris ensemble avec l'islamologue P. S. Van Koningsveld de l'université de
Leiden.
J'ai surtout retenu les détails qui abordent les
conséquences, dans la pratique sociale, des idées avancées. Le texte de cet
entretien unique a conservé pour la plus grande part son caractère oral et se
situe donc sur un autre niveau que les textes et les entretiens écrits
d'Arkoun. Cet entretien était destiné à une première présentation d'Arkoun au
public néerlandais, ce qui l'a obligé à utiliser un style simple, direct et
décontracté. Nous faisons donc connaissance d'un Arkoun différent qui s'exprime
souvent de façon familière sur les problèmes de la vie quotidienne. Cela me
semble constituer une bonne perspective introductive à ses idées scientifiques.
- Pour comprendre l'opinion d'Arkoun sur le problème de
la laïcité, il est important de remarquer qu'il existe une grande différence
entre le laïcisme en France et le laïcisme aux Pays-Bas: le laïcisme aux
Pays-Bas se caractérise par la tradition institutionnelle des «piliers». Chaque
conviction, - du catholicisme à l'humanisme -, a en principe le droit, reconnu
par l'État, d'établir, d'une part ses propres institutions éducatives, et
d'autre part, ses propres institutions d'aide sociale dans l'armée, les
hôpitaux et les prisons. Si ces diverses institutions répondent aux conditions
générales édictées par l'État, elles bénéficient de subventions au même titre
que les institutions publiques.
Arkoun: En France, il y a ce problème de la laïcité qui,
pratiquement, est devenue une position religieuse face aux religions
traditionnelles. Elle fonctionne comme une position religieuse. On parle des
valeurs sacrées de la laïcité comme l'islam ou le christianisme parlent de
leurs valeurs sacrées. L'histoire de la laïcité en France a été une histoire
politique, c'est un affrontement politique entre deux pouvoirs politiques, le
pouvoir politique de l'Église en tant qu'institution, et non pas en tant que
corps mystique, et le pouvoir de l'État bourgeois qui a grandi depuis le XVIIe
siècle. Et cette histoire particulière a abouti à la formation d'un État laïque
qui a conçu la laïcité comme une élimination de la manifestation publique, de
tout ce qui est religieux.
Et lors de l'affaire du foulard islamique dont vous avez
entendu parler, le ministre de l'Éducation nationale actuel, M. Jospin, a
envoyé une circulaire datée, je crois, du 13 décembre 1989, signifiant que le
port d'un signe religieux manifestant extérieurement une confession religieuse,
est interdit à l'école. Et cette circulaire vient d'être appliquée. Vous avez
vu. Ces jours-ci, on a renvoyé une jeune fille de l'école parce qu'elle
portait, je pense, le foulard islamique. Moi, ce que j'ai dit dans un article,
c'est que nous devons redéfinir la laïcité. Personnellement, je suis laïc, et
je lutte, aussi bien du côté musulman qu'ici, en France, pour une laïcité
ouverte.
Qu'est-ce que c'est qu'une laïcité ouverte? C'est un peu ce
que vous m'avez décrit à propos de la situation qui existe aux Pays-Bas. Vous
n'avez pas décidé d'éliminer complètement toute expression de la religion dans
le domaine public. La religion peut s'exprimer, comme l'art peut s'exprimer.
Toutes les formes de l'art, toutes les formes de la religion peuvent
s'exprimer, à condition qu'elles ne portent pas atteinte à l'ordre public, bien
sûr. Et tout droit fait l'objet d'une libre confrontation dans l'espace social.
Et tout ce qui intéresse l'homme, tout ce que l'homme fait dans la société, est
intéressant, apporte de l'intérêt. Et j'ai dit ici, lors de l'affaire des
foulards: au lieu de mener toutes ces luttes acharnées contre l'islam, faisons
donc à nos élèves, au lycée, des cours adaptés, bien sûr, simplifiés, sur la
sémiologie du vêtement pour faire défiler devant les enfants la diversité des
costumes, la symbolique des costumes et pour leur enseigner la fonction de la
mode dans la société. C'est tellement enrichissant. Mais au lieu de cela, la
laïcité vient nous dire: C'est interdit! Foutez-moi la paix! La laïcité ouverte
n'interdit jamais rien. Jamais. C'est contre la démocratie et contre l'esprit
humain.
Haleber: Pourtant,
comment faut-il qu'un État démocratique qui embrasse votre idée de laïcité
ouverte, se défende contre l'importation d'un islam politisé, ou se défende de
la naissance des excès du fanatisme en son sein? Si jamais un tel danger se
présente, quelles restrictions faut-il exprimer dans la loi pour garantir cette
laïcité ouverte?
A: Maintenant, chez vous, il y a un problème, c'est comme
aussi en Belgique. C'est que la reconnaissance de l'islam, le fait de donner à
l'islam la possibilité d'avoir des écoles, des enseignements, etc., c'est très
bien, c'est démocratique, seulement, faites attention à une chose, c'est que
pour l'islam, il y a une organisation pratiquement internationale qui contrôle
politiquement l'expression de l'islam. Et chez vous, les Marocains contrôlent
les Marocains, les Algériens contrôlent les Algériens et les Séoudiens essayent
de contrôler tout le monde, par l'argent et par le pétrole. Dans ces
conditions, l'État néerlandais doit veiller à l'exercice démocratique de
l'enseignement à l'école et ne pas le confier à des forces qui manipulent les
croyants, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, et qui essayent d'avoir un
contrôle politique de l'immigration en Europe. Ça, c'est un grand problème que
les États européens n'ont pas encore correctement posé. Il faut que les États
exercent leur souveraineté d'État démocratique chez eux. Je réclame, moi, que
la démocratie soit absolument défendue et qu'on ne transporte pas ce qui existe
là-bas, chez nous, ici.
Donc, ouvrir l'espace à l'islam: oui! C'est une exigence,
elle est démocratique. Mais après, vous avez des responsabilités pour le
fonctionnement de cette liberté donnée aux musulmans comme aux autres. Ça
honore l'État de faire une chose pareille, c'est parfait. Comme lorsque la
Belgique a reconnu l'islam en 1974, mais c'était pour des intérêts pétroliers.
Et ensuite, vous savez ce qui s'est passé. Ça, c'est pas démocratique. Je veux
que l'islam en Europe fasse l'expérience de la démocratie et devienne un islam
moderne, qui va justement fonctionner comme un modèle pour la pensée islamique
moderne. Voilà comment je veux que l'islam soit en Europe, et je me bats pour
ça.
Et l'islam peut jouer le jeu de la démocratie tout comme
le christianisme. Il n'y a aucune raison pour laquelle il ne le pourrait pas.
Et d'ailleurs, théologiquement, il est même en meilleure position puisque,
théologiquement, comme je viens de vous le dire, un 'alim peut donner une fatwa,
pourtant, c'est un une fatwa
parmi d'autres. Elle n'oblige personne, ce qui n'est pas le cas dans le
catholicisme. Donc, du point de vue théologique, si la théologie musulmane est
respectée dans ses principes, l'islam peut parfaitement jouer le jeu
démocratique en Europe où la démocratie, heureusement, fonctionne et existe
depuis longtemps.
En France, les musulmans sont très nombreux, et, d'autre
part, ils appartiennent à des nationalités nombreuses. Et chaque nationalité
veut contrôler ses citoyens ici. Ça, c'est intolérable. Les Turcs contrôlent
les Turcs, les Algériens contrôlent les Algériens, les Tunisiens contrôlent les
Tunisiens, etc. C'est intolérable. Parce qu'on transporte, de là-bas, sur le
territoire français les règles de contrôle idéologique que je viens de vous
expliquer: l'étatisation de l'islam, en France, aux Pays-Bas, en Allemagne.
Non! Voilà pourquoi je demande que les États exercent leur souveraineté
démocratique. Vous vivez aux Pays-Bas? Vous suivez la démocratie néerlandaise.
Si ça ne vous plaît pas, si la démocratie ne vous plaît pas, allez donc goûter
la tyrannie chez vous!
H: Mais n'y a-t-il
pas le danger que des islamistes, qui occupent dans les pays d'origine de plus
en plus l'espace public, veuillent introduire la Sharî`a, par exemple, dans la
législation européenne?
A: Impossible, ça ne peut jamais arriver si vous ouvrez
cet espace. Pourquoi? Parce que si vous ouvrez cet espace, vous allez
immédiatement introduire toute l'histoire de la Sharî`a que nous connaissons. Et vous allez opposer
l'histoire à la mythologie. Pour l'instant, c'est la force mythologique de la
représentation imaginaire que les musulmans se font de la Sharî`a comme étant d'origine divine, qui
fait qu'ils la réclament et qu'ils y croient
(2). Mais si vous leur donnez un enseignement dans le calme,
dans la liberté, toujours, dans la confiance, sans oppression, progressivement,
ils vont dire: mais oui. Et quand je vous parle comme ça, ce n'est pas de la
théorie; je le fais quotidiennement avec des musulmans. Et quand je leur
explique avec des textes d'autrefois, mais immédiatement ils se disent: mais
bon Dieu, qu'est-ce qui se passe! Pourquoi ne nous a-t-on pas dit ça? Ils
changent immédiatement de perception.
H: Pourtant, un
pareil développement exige une société civile pour dialoguer. Et les événements
en Algérie prouvent clairement, qu'il est impossible de transformer en
démocratie du jour au lendemain, les pays privés, à cause, entre autres, d'une
tradition colonialiste, des institutions démocratiques. Est-ce que les
traditions autochtones de ces pays, - comme le shoura islamique, toutes basées
sur l'idée de l'unanimité, ne peuvent pas contribuer également à l'instauration
d'un système démocratique et à la défense des droits de l'homme?
A: En ce qui concerne la démocratie, l'autorité en islam,
se dégage du consensus populaire autour d'une opinion. Elle ne s'impose pas,
parce qu'un conseil quelconque l'a dit, et encore moins, si une seule personne
l'a dit. C'est avec le temps que se forme un consensus, et cela ne peut se
faire qu'à l'intérieur de ce qu'on appelle la tradition. Dans un village, par
exemple. Comment ça fonctionne dans mon village, comme dans d'autres villages?
Si un marabout, enfin un homme qui connaît un peu la religion, arrive
aujourd'hui dans mon village. Il n'est pas connu du tout. Bon, il s'installe,
il vit, il se fait connaître petit à petit. On l'écoute, on le laisse parler,
on le voit agir, on le voit vivre. Et petit à petit, s'il a une conduite
exemplaire, qui attire les gens, il y a un consensus qui se forme à propos de
sa personne. Et petit à petit il devient une autorité. C'est comme ça que ça se
passe. Personne ne le nomme, il n'y a pas de nomination.
Si les musulmans entrent dans le jeu démocratique
européen, ils entrent dans un jeu qui n'est pas tout à fait celui de la
tradition musulmane, comme je viens de vous l'expliquer. C'est différent. Ça
fonctionne différemment. Parce qu'il va y avoir la question de la minorité et
de la majorité, alors qu'en islam cette question ne se pose pas, pas de la même
façon tout au moins. Vous voyez? Bon, si vous arrivez à faire cela, les gens
entrent dans le processus démocratique tel qu'il fonctionne dans le pays. Moi,
je pense que c'est positif, c'est très bien. Quoique, sur les questions de
religion, je ne vois pas comment ça pourrait fonctionner de façon démocratique,
parce que la démocratie moderne ne repose jamais sur l'unanimité.
2. (POST)MODERNISMES.(retour) La foi islamique éclairée par la raison scientifique: projet de culture
arabo-islamique dans un contexte (post)moderne.
a. Conceptions
mythologique et rationnelle du croyant.
Pour l'homme moderne, qui ne perçoit plus autour de lui
la dimension divine, l'intelligibilité des événements fondateurs des grandes
religions est devenue difficile. Ce n'est d'ailleurs pas seulement l'existence
des miracles ou des esprits, comme, par exemple, l'existence des anges, qui
fait question, c'est aussi l'évidence même de l'existence de Dieu.
L'imagination symbolique qui va de pair avec la conscience et l'expérience du
mythe échappe à l'homme moderne. Sa croyance s'éprouve en rupture avec la
rationalité moderne, et la langue permettant d'expérimenter les réalités
religieuses lui fait défaut. C'est pourtant au milieu de cet espace-temps
théologique que sont nées les sciences profanes. André Miquel montre comment
les géographes islamiques pouvaient, en dehors du monde islamique, percevoir
les peuples non musulmans à partir d'une méthode objective. Arkoun, quant à
lui, constate que le monde du mythe embrasse un domaine de connaissance qui lui
est propre, et que la science occidentale s'avère incapable de saisir. Comme
nous l'avons vu, ce monde de l'imaginaire peut facilement dégénérer en un monde
d'idéologies à buts politiques, tout en revendiquant, paradoxalement, une
valeur de scientificité. «Le mythe au contraire, donne toujours à penser en
récapitulant, dans des expressions symboliques, des paraboles, des
constructions narratives, l'expérience d'un groupe social. En contexte musulman
contemporain, on observe une dégradation du mythe en idéologies, une
dilapidation du capital symbolique légué par l'islam, une réduction du signe au
signal» (ouv: 121).
S'appuyant sur Roland Barthes et Mircea Eliade, Arkoun
conseille de s'orienter de nouveau vers le mythe: «L'anthropologie sociale et
culturelle a suffisamment réhabilité la conscience mythique pour qu'il soit
possible d'y référer sans crainte de dévaluer ni l'expression religieuse, ni la
pensée philosophique. Le mythe est un mode d'expression, de représentation et
de réalisation spirituelles, commun à toutes les structures de l'existence
humaine archaïque et traditionnelle. Il subit des métamorphoses à travers les
cultures, mais il ne meurt jamais. Il se dégrade en mythologie au contact d'une
raison formelle, logicisante et historiciste» (hum: 367).
Le Coran serait-il l'exemple pur de cette «réalisation
spirituelle» de la connaissance mythique? Certes pas. Arkoun estime que déjà le
texte du Coran est ambigu et constitue «une rationalisation du mythe» (hum
368). L'intervention des anciens philosophes musulmans a encore renforcé cette
tendance à la rationalisation. Arkoun la retrouve, par exemple au Xe siècle, chez
l'un des représentants de l'humanisme arabe, l'écrivain musulman Miskawayh.
Chaque période historique a son propre paradigme, que l'on peut définir comme
un espace d'expression limité. Tout passage à un autre champ de connaissance a
pour conséquence l'émergence de nouveaux impensés et de nouveaux impensables,
évidemment différents des impensés et des impensables qui étaient ceux de la
période historique antérieure. Pour mettre à jour les significations que
revêtent les différents impensés et les différents impensables, Arkoun met en
œuvre sa critique de la raison islamique. Cet instrument scientifique
multidisciplinaire constitue un acquis de la modernité, qu'il conçoit comme un
prolongement et un élargissement de l'ijtihâd
classique: «Voilà pourquoi le renouvellement de l'ijtihâd conduit à ébranler les vérités les plus familières,
à corriger les habitus les plus enracinés, à réviser les croyances les plus
anciennes. L'ijtihâd est un
effort de civilisation; avec les penseurs musulmans des trois premiers siècles
de l'hégire, il a représenté une dynamique créatrice d'un champ intellectuel,
d'une culture, d'un ordre cognitif fondant un ordre politico-social et
juridique; il est normal, nécessaire et urgent de reparcourir tous ces
domaines, aujourd'hui, pour élaborer une théo-anthropologie conçue comme un
effort combiné, élargi, enrichi d'émancipation de la condition humaine» (1990:
230).
Arkoun considère que l'homme moderne ne peut faire
autrement que de «démythologiser et démythifier» les textes sacrés anciens.
Pour l'homme moderne, c'est une «opération inévitable». Arkoun, toutefois, se
distancie du théologien allemand Bultmann qui inaugura cette méthode, parce
qu'il le soupçonne, à tort, de réduire la dimension des mythes à la
connaissance rationnelle, historiciste et positiviste que l'on peut en avoir
(ouv: 65; ess: 312, note 19). Sur ce point, il nous faut contester Arkoun:
Bultmann, dans la tradition de Heidegger, voulait établir une interprétation
«existentiale» des mythes. Telle est aussi l'intention d'Arkoun, qui lui
emprunte d'ailleurs sa notion d'«existentiale».
Se situant dans la tradition de la théologie dialectique,
Bultmann maintenait le caractère kérugmatique, le caractère révélé, de la
prédication biblique, tout en évitant de réduire la foi au symbolique
abstraite. Sur ce dernier point, Bultmann ne commet pas la faute faite par les
anciens théologiens libéraux. La discussion qu'il mène avec le philosophe Karl
Jaspers sur sa «foi philosophique» montre à l'évidence que Bultmann ne
conceptualise pas la foi en notions rationnelles et abstraites, mais qu'il
conserve à la foi sa réalité spécifique. On ne peut que regretter qu'Arkoun ne
tienne pas compte des acquis de la théologie allemande de l'après-guerre.
Précisons encore que le rôle privilégié qu'Arkoun accorde au mythe, ne lui
permet pas de désigner la procédure intellectuelle qu'il suit sous le terme de
«démythologisation»: «Je renonce à parler de démythologisation du Coran, car le
concept ne correspond pas à la définition du mythe que j'ai adoptée dans mes
Lectures du Coran et dans ma Critique de la raison islamique. Je distingue
mythification, mythologisation et idéologisation (cf. Critique)»
(correspondance avec l'auteur, 1990)
Face aux menaces de dégradation du mythe en idéologies,
Arkoun développe, pour le mythe, l'idée d'un élargissement d'intelligibilité
qui aurait un impact sur l'imagination sociale, laquelle à son tour
influencerait une intelligibilité élargie. Selon Arkoun, un tel processus
rendrait impossible le surgissement des leaders charismatiques (ims: 28). Avec
sa méthode, Arkoun prétend ouvrir des espaces autrefois impensables et non
pensés.
Beaucoup des penseurs islamiques actuels sont les
victimes d'une pensée idéologique qui est confondue avec la vérité que nous
offre le mythe: «L'œuvre de Shari`ati doit être analysée avec la distinction
mythe/ mythologie/ idéologie; sans cela on confond spiritualité et idéologie en
travestissant des luttes idéologiques dans un langage «spiritualiste». La
notion d'Islam "as the eternal and unchanging truth of God expressed in
the Quran" est purement mythologique; elle démythifie le discours
religieux pour le transformer en phantasme de la Vérité éternelle (cf. Lectures
du Coran)» (correspondance de l'auteur 1990).
Arkoun critique dans ce passage la constatation humaine
et rationnelle de l'existence scientifique d'une «Vérité éternelle» qui dépasse
notre intelligence et revient à réduire la foi au fantasme mythologique. Arkoun
opère une distinction entre les constatations scientifiques et les énonciations
du discours religieux qui ont leur logique propre (cf. Blaise Pascal).
En dernière instance, c'est de l'unité classique du mythos et du logos, du champ imaginaire et du champ réflexif dont il est
question chez Arkoun. La tension entre les deux avait déjà atteint son
paroxysme avec le mouvement philosophique de Mu`tazila, proclamé par les
califes de Bagdad, idéologie officielle d'État. Mais la tension entre mythos et logos a autant déterminé, par une fausse dichotomie,
l'histoire de l'Occident: «Il y a, aujourd'hui, dans toutes les sociétés - quel que soit leur
niveau de «développement» - une opposition fonctionnelle entre conscience
mythique et conscience «scientifique»; la première s'est épanouie pendant des
siècles et a produit les cultures et les civilisations dont nous commençons à
parler avec nostalgie: la seconde, plus ou moins articulée à la précédente,
s'est progressivement détachée, en Europe d'abord, de l'ensemble fonctionnel mythes-rites-langages religieux et artistiques
pour imposer l'ensemble concurrent savoirs-faire-activités
de domination-langages formels» (lec: 175).
Cette fausse dichotomie occidentale se trouve à l'origine
et du fondamentalisme des islamistes, et du positivisme qu'Arkoun reproche,
quelques décennies plus tard, à l'orientalisme dit positiviste: «Depuis le
XVllle siècle, la machine a été l'instrument décisif de conquêtes précieuses
qui ont multiplié les libertés concrètes de l'homme, mais dont le coût
ontologique reste à évaluer. Ainsi, ce que l'islam actuel nomme «l'agression
intellectuelle» de l'Occident, est, en réalité, une vieille compétition devenue
plus violente, entre deux facultés présentes dans toute activité créatrice de
l'homme: l'imagination et la raison qui se traduisent sur le plan de
l'expression, par le mythe (langages religieux, poétiques, artistiques;
métaphore, symbole) et le logos
(langages conceptuels et logiques; langage mathématique). Cette compétition
remonte à Platon et Aristote; elle a été très vive entre l'islam sunnite et
l'islam chî`te; elle atteint, aujourd'hui, son paroxysme» (ibidem).
Arkoun esquisse alors le travail à faire: le paroxysme
des aveuglés «rend urgent un travail de reprise critique de toutes les œuvres
héritées du passé dans la perspective d'une
articulation et d'un remembrement des activités cognitives et créatrices de
l'homme. Tant que cette articulation et ce remembrement ne seront
pas assumés comme des tâches prioritaires et fondatrices d'un nouvel humanisme,
tant que les «croyants» intégristes et les «scientifiques», positivistes
échangeront leurs discours polémiques ou poursuivront, séparément, leur
existence mutilée et mutilante. le désordre sémantique continuera à se répandre
parmi nous» (ibidem). C'est en nous fondant sur cette vision qu'il nous faut
examiner la construction du programme des études de l'islam, telle que la
propose Arkoun.
b. Déconstruire
l'islam: questions en marge du programme d'Arkoun.
En quoi consiste le programme dressé par Arkoun pour les
études de l'islam, si on le mesure à la lumière de la revalorisation du mythe?
Sur la base des principes scientifiques qu'il défend, quelles conséquences
tire-t-il de la déconstruction de l'islam pour éclaircir l'appel du Coran et
l'histoire de l'islam? Pour comprendre sa méthode, il n'est pas sans intérêt
d'étudier tout d'abord le programme d'interprétation du Coran qu'Arkoun a
publié en 1977, dans un article intitulé Pour
un remembrement de la conscience islamique. Dans cet article
recueilli dans l'ouvrage intitulé «la
critique de la raison islamique», d'après la méthode qu'il a
adoptée pour réinterpréter les données de l'islam, Arkoun nous propose
d'adopter les dix points suivants (crit: 132-3):
1. «Le Coran est une somme de significations virtuelles
proposées à tous les hommes, donc propres à susciter des développements
doctrinaux aussi divers que les situations historiques où ils se produisent».
Arkoun pose ici la nécessité de contextualiser le message du Coran et de
réaliser la compréhension de ses significations dans les différentes situations
historiques.
2. «Au stade de ses significations virtuelles, le Coran
réfère à la religion transhistorique, ou, si l'on veut, à la transcendance. Au
stade des significations actualisées dans une doctrine théologique, juridique,
philosophique, politique, éthique, etc..., le Coran devient mythologie et
idéologie plus ou moins pénétrées d'un sens de la transcendance». Arkoun voit
dans le processus historique de l'actualisation des significations du Coran,
chargées de la transcendance, la cause de la mythologisation et de l'idéologisation
des textes sacrés. Nous avons vu que ce phénomène est lié à l'étatisation et à
la dégradation du message symbolique.
3. «Le Coran est un texte ouvert qu'aucune interprétation
ne peut clore de façon
définitive et «orthodoxe». Au contraire, les écoles dites musulmanes sont des
mouvements idéologiques qui soutiennent et légitiment les volontés de puissance
de groupes sociaux en compétition pour l'hégémonie». Nous sommes ici en
présence de la fameuse thèse d'Arkoun selon laquelle l'orthodoxie signifie
dégradation et fixation illégitime des contenus. Arkoun pose, lui, que
l'interprétation reste ouverte. Aucune interprétation historique ne saurait
épuiser le texte sacré. Arkoun, à la suite des réformistes, propose de rouvrir
la question de l'ijtihâd, de
l'interprétation du Coran.
4. «En droit, le texte coranique ne peut être réduit a
une idéologie, car il traite, en particulier, des situations-limites de la
condition humaine: l'être, l'amour, la vie, la mort...». Arkoun oppose aux
différentes idéologisations, que constituent, entre autres, nationalismes et
islamismes, une interprétation existentielle du Coran. Mais il omet de nous
donner des détails sur ce qu'il entend par cette nouvelle méthode
«existentiale»
(3).
5. «La totalité des écoles dites musulmanes que
l'historien peut recenser, aujourd'hui, constituent la tradition musulmane exhaustive».
Arkoun n'exclut aucune
tradition d'école, qu'elle soit sounnite ou qu'elle soit shi`ite. Reste
pourtant à savoir jusqu'où s'étend cette tradition exhaustive. Il ressort
clairement de son œuvre, qu'il inclut dans la tradition musulmane la tradition
mystique des écrivains classiques, mais il est difficile de savoir dans quelle
mesure il y intègre la tradition populaire des fraternités soufies. A l'heure
actuelle, en tout cas, Arkoun considère que la tradition populaire se trouve
absorbée dans les déformations du «populisme» (cf. L'État du Maghreb 1991). Il
est également évident que toutes les formes de l'islamisme actuel, de même que
les penseurs qui s'en inspirent, - mis à part celui qui fut leur précurseur,
Ibn Tamiya - n'appartiennent pas à cette tradition exhaustive. Cette dernière
se révèle fort exclusive et fort restreinte.
6. «La tradition exhaustive doit faire l'objet d'une
patiente enquête archéologique pour retrouver et reconstituer -- si possible --
ses parties avortées, refoulées, discréditées et non plus seulement ses
affirmations les plus solidaires d'un État et d'une religion officiels». La
tradition exhaustive, telle que la conçoit Arkoun, vaut comme objet d'étude
scientifique, pour autant qu'elle ait été purifiée de tout ce qu'Arkoun estime
idéologique - cette purification limite pourtant son caractère exhaustif.
L'étude utilise les notions d'archéologie, de déconstruction et de critique
logocentriste, qu'a développées la pensée postmoderniste.
7. «Chaque tradition particulière -- shi'ite, sunnite,
kharidjite, etc...-- a fonctionné comme un système culturel d'exclusion, en
cherchant à affirmer sa primauté, sa priorité, son hégémonie face aux
traditions concurrentes. La sociologie du monde musulman contemporain révèle la
cristallisation de ces vieilles mémoires collectives et leurs virulentes
oppositions». De même que les islamistes, Arkoun ne veut pas baser son étude du
fait du Coran sur une école particulière, - toute école ayant fonctionné comme
un système culturel d'exclusion -, mais, contrairement aux islamistes, Arkoun
fait appel aux sciences humaines pour déconstruire la totalité de l'imaginaire
des mouvements classiques.
8. «La reconstitution de la tradition exhaustive est une
étape ascétique au cours de
laquelle chaque tradition particulière se dépouillera de ses postulats
politico-religieux et disqualifiera les idéologies militantes arbitrairement
promues au rang de «religion vraie»». La méthode ascétique préconisée par
Arkoun reste assez énigmatique. On peut penser qu'elle est en contradiction
avec sa première thèse, qui pose la nécessité de comprendre les significations
des données en fonction du cadre historique qui les a produites. Comment
obtenir une compréhension intégrale de la tradition, s'il faut l'abstraire de
son contexte politico-religieux. Comment, par exemple, analyser Ibn Tamiya,
s'il faut enlever à ses écrits leur idéologie militante et les dépouiller de leurs
postulats politico-religieux? L'ascétisme scientifique d'Arkoun ne mène-t-il
pas à cette même attitude prétendument objective, qu'il reproche aux
orientalistes? N'est-ce pas le choix fait par Arkoun, choix qui veut exclure le
champ politique, et toutes les disciplines scientifiques qu'il implique, qui se
venge ici?
9. «A l'heure actuelle, il n'existe aucune autorité
spirituelle, aucun critère «objectif», aucune œuvre privilégiée qui permette de
désigner de manière infaillible l'Islam vrai. Cela veut dire que tous les
problèmes théologiques traités par les anciens doivent être rouverts et réexaminés en fonction des
mutations épistémiques en cours». A première vue, cette réouverture, en dehors
de toute autorité ou de tout critère «objectif», semble très démocratique.
Pourtant, s'il n'existe «aucune œuvre privilégiée qui permette de désigner
l'Islam vrai», quel est donc le statut cognitif du Coran? Dans notre point
deux, le Coran comme «somme de significations virtuelles» faisait toutefois
référence à la transcendance. Et une étude théologique de l'islam, de son
histoire comme de ses sources, ne se perdra-t-elle pas dans l'incertain et le
contradictoire des traditions qui s'excluent les unes les autres, si elle ne
connaît d'autre délimitation que l'exclusion du politique? En outre, les
notions radicales de la déconstruction scientifique professées par Foucault et
par Derrida, n'ont-elles pas amené Arkoun, devant le dilemme qu'elles lui ont
posé, à rendre évanescentes les significations spécifiques et «transcendantales»
des textes sacrés du message coranique et de l'histoire islamique?
10. «Les contestations mutuelles des écoles et des
«sectes» (madâhib, tawâ'if)
doivent faire l'objet d'un examen prioritaire dans la perspective d'une reprise
critique de la tradition
islamique exhaustive. Pour des raisons à la fois linguistiques, littéraires,
théologiques, historiques, le hadith
a fait l'objet d'une sélection arbitraire imposée sous les Omeyyades et les
premiers Abbasides, lors de la constitution des corpus dits authentiques. Il
serait encore plus intéressant de pousser l'enquête sur les contestations
soulevées à propos de la constitution du corpus coranique» (crit: 132-3). Il
faut pourtant se demander quel critère Arkoun utilise pour déterminer
l'arbitraire du choix de la tradition, ou mieux, quel critère il voudrait
appliquer lui-même pour fonder sa reprise critique de la tradition islamique?
Les questions que je pose après chacune des thèses
d'Arkoun ne visent nullement à déprécier son programme. Elles n'ont d'autre but
que de montrer que la cohérence et la solidité épistémologique du programme
d'Arkoun posent problème. Avant qu'on puisse proclamer que ce programme est
définitif, une élaboration supplémentaire des différents points qu'il contient
serait nécessaire. Nous pouvons résumer l'attitude d'Arkoun en disant qu'il
accentue le caractère ouvert et inachevé du texte coranique. Ce dernier,
toujours selon Arkoun, a besoin d'une interprétation continue jusqu'à nos
jours, afin d'éviter tout obscurcissement de type mythologique (3, 4, 8-10). La
nécessité de cette interprétation continue est la conséquence de la
contextualisation historique des textes révélés (1). Elle est aussi la
conséquence de la référence que fait le texte à une vérité transcendante de
religion transhistorique, vérité qu'il faudrait alors voir, dans une
perspective rationnelle, comme une vérité universelle (2). La tension qui
existe entre les données textuelles historiquement contextualisées et les
vérités «universelles et transcendantes» d'une religion transhistorique, rend
l'effort d'interprétation nécessaire. L'interprétation souhaitée par Arkoun est
en continuité avec l'ijtihâd
traditionnel, mais elle se soumet aux conditions de la pensée scientifique
moderne, et constitue une critique de la raison islamique. Les méthodes
traditionnelles des différentes écoles ont engendré des univers clos qui
excluent les interprétations concurrentes (7). D'où la nécessité de l'ijtihâd du programme arkounien, sur la
base de la tradition musulmane exhaustive et intégrale (5, 8). Or, la
rhétorique programmatique d'Arkoun ne nous dit pas comment réconcilier toutes
les contradictions concurrentes nées de la confrontation des différentes écoles
et des traditions diverses. Comment disparaîtront toutes ces divergences dans
une vision unifiée et intégrale? On ne peut qu'espérer que l'application du
programme archéologique proposé par Arkoun (6, 10), en démasquant et en
procédant à une purification ascétique des idéologies (8), nous mènera à un
résultat univoque en accord avec notre compréhension moderne et scientifique.
Il va donc nous falloir examiner la façon dont Arkoun réalise son programme, et
répond aux questions que j'ai soulevées. La première question qui se pose est
de savoir comment, au niveau épistémologique, Arkoun entend faire le lien entre
passé et présent.
c. Les
ruptures épistémologiques dans l'histoire: Arkoun et Foucault.
L'objet des études d'Arkoun, c'est la pensée arabe, et
c'est chaque expression réflexive qui se sert de la langue arabe. Il s'agit d'une
analyse du mode de connaissance développée par une certaine époque, dans son épistémè. Arkoun cite (crit: 304) F.
Wahl, qui décrit l'épistémè comme un ordre caché qui soutient une variété des
discours. Comme Foucault, Arkoun constate une rupture profonde entre l'épistémè
moderne et l'épistémè prémoderne, notamment médiévale. Foucault analyse une
série de ruptures épistémologiques dans l'histoire moderne: il analyse, par
exemple, la transformation que la notion de connaissance a subi au commencement
du XVIIe siècle. Arkoun estime cette transformation comparable à celle qui
s'est produite lorsque le monde arabe est passé d'une épistémè classique à une
épistémè moderne.
Foucault montre comment, aux XVIIe et XVIIIe siècles, une
pensée qui procédait par analogies magiques et établissait des correspondances
entre le microcosme et le macrocosme, a été remplacée par une pensée de la
représentation. «Avec la mathématique et la taxonomie, l'algèbre et la
nomenclature le savoir entreprenait de remplacer les ressemblances infinies par
des différences infinies, et par conséquent les conjectures par la certitude»
(Melquior: 44). Aux alentours de 1800, se pensait une mutation «de l'ordre de
l'histoire», et une intériorité humaine se dégageait, liée à l'idée illusoire d'un
sujet autonome agissant dans l'histoire. Un sujet indépendant et souverain
occupait la place autrefois dévolue à Dieu. Au XXe siècle, suite à la pensée de
Nietzsche, cette dernière forme d'épistémè arrivait à son terme: détrônant le
sujet, la pensée postmoderne se répand, et la rationalité univoque est
remplacée par une variété de discours limités.
Ce problème d'épistémè ne constitue pas pour Arkoun un
problème théorique, car il se pose quotidiennement dans la vie des croyants:
«Quand, dans une conversation, un musulman cite, à titre d'argument décisif (dalîl qat'îyy), un verset du Coran, ou
une parole du Prophète, il soulève, ipso
facto, tous les problèmes
théoriques qu'implique le passage d'une épistémè «médiévale» à une épistémè moderne» (crit: 51). L'épistémè
«médiévale», détermine l'espace de la culture arabe, et, par conséquent,
l'espace maghrébin. Or, l'épistémè «médiévale» coupe la civilisation
arabo-islamique de la créativité de la grande époque classique, tout comme elle
la coupe de la modernité. La conséquence en est que l'islamisme rétrograde se
trouve confiné dans un espace intellectuellement stérile: «La pensée et la
culture arabo-islamiques sont historiquement enfermées dans l'espace mental
médiéval: ce qui veut dire que même si la recherche historique et un
enseignement adéquat réussissaient à réactiver et à diffuser le patrimoine, les
Maghrébins resteraient intellectuellement et scientifiquement dépendants de la
modernité qu'ils n'ont pas contribué à produire (pas plus que le reste des Arabo-Turco-lrano-musulmans).
On comprend ainsi pourquoi l'«islam» ressurgit comme un modèle politique et
religieux, dans un contexte linguistique et intellectuel coupé à la fois de la
pensée islamique classique et de la modernité politique, scientifique et culturelle»
(Le Monde Diplomatique, 3-1992).
Pour Arkoun, la notion d'«espace mental médiéval» occupe,
dans sa pensée, une place centrale, et renvoie à l'idée de décadence par
excellence, décadence dont souffre encore aujourd'hui la civilisation dans les
pays arabes. Mais quel pourrait être, chez Arkoun, le statut cognitif de cet
«espace mental médiéval»? D'un côté, cet espace faisait partie du champ de la
connaissance classique, à l'époque du rayonnement de la civilisation islamique.
D'un autre côté, cet espace est caractéristique de la dégénérescence et de
l'idéologisation de l'islam.
Étroitement liée à ce problème de la fausse connaissance,
tel qu'il est évoqué par l'anachronisme de l'«espace mental médiéval»,
l'utilisation de la notion d'idéologie par Arkoun est le lieu d'une évidente
contradiction. Chez Arkoun, l'expression populaire d'idéologie contient l'idée
de manipulation volontaire par un sujet indépendant: il s'agit, par exemple, de
la légitimation des acteurs politiques d'un nationalisme faux ou des
gestionnaires du sacré d'un islamisme erroné. Or, les structuralistes
postmodernes rejettent radicalement le volontarisme de l'individu et la
mauvaise conscience d'un sujet responsable. Pour eux, ces notions appartiennent
à l'existentialisme sartrien, et ils les tiennent pour fausses. Ce faisant, les
structuralistes comme Althusser, rejettent en même temps le concept
d'idéologie. En estimant coupables les sujets historiques du monde musulman, et
en lançant des appels missionnaires à l'authenticité rationnelle, Arkoun
dépasse largement les bornes fixées par Foucault et Derrida avec leurs notions
d'archéologie. Nul doute que dans la perspective d'une archéologie du savoir,
Arkoun serait accusé de procéder à un bricolage terminologique. Plus loin,
(8-c), nous aborderons le problème fondamental posé par la notion de «critique
de la raison islamique» chez Arkoun. C'est qu'elle ne saurait être légitimée
par les conceptions (post)structuralistes, qu'utilise Arkoun.
Je crois que cette contradiction qui existe entre la
notion d'idéologie et la notion d'«espace mental médiéval» est facile à
résoudre si on suppose qu'inconsciemment, Arkoun dépend de sa lecture de Karl
Marx. Chez Marx lui-même, mais pas chez ses adeptes, la conception de
l'idéologie comme fausse connaissance, repose sur l'idée d'«anachronisme
historique». Le libéralisme des économistes classiques tels Smith et Ricardo,
leur «espace mental libéral», était adéquat et progressiste pour leur propre
époque. Un demi-siècle plus tard, au milieu du XIXe, l'application du même
«espace mental libéral», était devenu réactionnaire.
Alors l'anachronisme a transformé la connaissance
adéquate en idéologie. C'est là ce que Marx entendait par idéologisation (cf.
M.E.W. 3:31; 27:457, Bader 1980, Haleber 1989-b). L'inconséquence d'Arkoun
paraît devoir s'expliquer, si l'on veut bien reconnaître chez Arkoun, comparé à
un Foucault qui rejette la notion d'idéologie, un marxiste malgré lui. J'estime
que ce sont les notions d'impensé et d'impensable, qui se substituent chez les
postmodernistes et aussi Arkoun, à la notion d'idéologie de Karl Marx. Les
notions d'impensé et d'impensable font référence aux anachronismes historiques.
En constatant l'impensé et l'impensable, on identifie comment se circonscrivent
les possibilités de pensée d'une époque, et quelles sont les limites d'un
paradigme historique. Cette excursion terminologique était nécessaire afin de
comprendre les limites de la pensée arkounienne.
Chez Arkoun, la vraie rupture entre les épistémès et le
moment du passage de l'une à l'autre se situent, dans le champ arabo-islamique,
entre pensée classique et pensée moderne (crit: 305):
1. L'épistémè de la pensée classique part de l'existence
d'un sujet humain souverain, «lieutenant de Dieu sur terre» (khalîfatu-llâh fi-l-ard). La pensée
théocentrique se centre sur Dieu, c'est-à-dire qu'elle envisage un corpus
linguistique privilégié (la Révélation ou Verbe de Dieu). La réalité du monde
extérieur, l'histoire, comme les qualifications de la conduite humaine, sont
déduites (istinbât) de la
Révélation. Ou bien c'est la logique linéaire, catégorielle, et déductive, qui
permet de comprendre les données révélées, ou bien c'est l'imagination humaine
qui projette sur ce donné des visions et des «rêveries» émanant d'une
imagination créatrice, élaborée dans le soufisme. La pensée reste
substantialiste, essentialiste, et fixiste: les mots font référence à des
réalités substantielles qui sont stables tant que Dieu ne les a pas modifiées.
Ce mode de pensée classique a dégénéré en mentalité médiévale, mentalité qui
règne encore aujourd'hui.
2. L'épistémè de la pensée (post)moderne présente des
caractéristiques opposées. Elle fait émerger un sujet transindividuel, lieu de
contraintes biochimiques, linguistiques, sociologiques, écologiques, cosmiques.
Elle a recours à une logique dialectique et à des logiques plurales. L'épistémè
(post)moderne jette un regard critique sur l'homme concret, sur le monde,
l'histoire et la langue, avec, pour but, l'élaboration d'une connaissance
positive fondée sur l'expérimentation. Ce regard se démultiplie en regards
systématiquement décentrés, en hypothèses structuraliste génétique,
fonctionnaliste et évolutionniste. La pensée se différencie. La distinction
entre mythe et histoire apparaît; les univers mathématique, sémiotique et
autres, se séparent. L'historicité de la condition humaine s'intègre dans la
pensée.
Cette grande rupture qui s'est opérée dans la pensée
occidentale, Arkoun décide qu'elle est appelée aussi à jouer un rôle important
dans l'évolution de la raison islamique. Il faut que la raison islamique se
libère de son «épistémè médiévale», qui est cause de confusion et
d'idéologisation des discours, et de différences dans les imaginaires: «Les
sciences de l'homme ont bouleversé les conditions d'exercice de la pensée
scientifique en Occident. La pensée islamique commence à peine à ressentir les
contre-coups des secousses qui, dès le XVIe siècle, ont commencé à engendrer,
en Europe, la pensée moderne. La pensée islamique continue de reposer, pour une
large part, sur une épistémè
médiévale: confusion du mythique et de l'historique; catégorisation dogmatique
des valeurs éthiques et religieuses; affirmation théologique de la supériorité
du croyant sur le non croyant, du musulman sur le non musulman; sacralisation
du langage; intangibilité et univocité du sens communiqué par Dieu, explicité,
sauvegardé, transmis par les docteurs; raison éternelle, transhistorique parce
qu'enracinée dans la Parole de Dieu, pourvue d'un fondement ontologique qui
transcende toute historicité. Il faut noter que certains traits de cette épistémè demeurent très actifs également
dans la pensée chrétienne contemporaine» (crit 50).
Quel instrument faut-il utiliser pour mettre fin à la
confusion actuelle des épistémès? Pour libérer la pensée arabe classique, des
idéologies contemporaines, comme, par exemple, celle des islamistes, Arkoun
estime qu'il est nécessaire d'appliquer «la méthode déconstructive et
archéologique», c'est-à-dire la méthode des postmodernistes: «pour qui est tant
soit peu familier des grands problèmes de l'histoire de la pensée dans le
domaine gréco-sémitique, notre
simple énumération suffira à suggérer l'ampleur des mutations en cours. On
comprendra aussi pourquoi il est urgent de compléter la méthode descriptive par
la méthode déconstructive ou archéologique dans l'étude de la pensée arabe:
seule la seconde permet de situer épistémiquement la pensée classique par
rapport à la pensée moderne pour mettre fin aux manipulations apologétiques qui
projettent sur la première les acquisitions de la seconde, comme si l'une et
l'autre appartenaient à un espace mental homogène» (crit 306).
«La méthode archéologique» est également la seule à
pouvoir faire «surgir un problème fécond jusqu'ici voilé par l'histoire
idéaliste»: il s'agit du problème de l'impensé. L'idéalisme fait du sujet un
sujet souverain, déforme en effet toute l'histoire de la pensée. Foucault
voulait l'abolition radicale du sujet souverain, Arkoun, lui, en dénonce la
présence notamment chez les islamistes et les orientalistes. N'est-ce pas en
effet un sujet souverain qui est impliqué dans l'objectivisme, l'historicisme
et le philologisme, qui sous-tendent la pensée des islamistes comme celle des
orientalistes? L'«objectivisme, l'historicisme, le philologisme, déjà
manifestés dans la pensée islamique classique», ont été «renforcés dans la
pensée occidentale à partir du XVIe siècle avec la substitution d'un regard
centré sur l'ego humain
souverain (humanisme) au regard centré sur Dieu (cette substitution n'a
cependant jamais été définitive, comme le croit une pensée islamique
apologétique qui continue d'opposer un Occident fétichiste, matérialiste, à un
Orient monothéiste, spiritualiste)» (crit 306).
La rupture des deux épistémès paraît, chez Arkoun,
radicale, et c'est la raison pour laquelle il en déduit une rupture tout aussi
radicale entre les méthodes d'interprétation découlant de ces deux épistémès.
En réalité, Arkoun reconnaît une continuité de fait entre l'exégèse classique
et la sienne propre: il loue la richesse des auteurs imprégnés de l'«épistémè
médiévale» et s'y réfère souvent. Rappelons, en conclusion, qu'Arkoun, s'appuie
fondamentalement sur les notions et les méthodes postmodernistes pour
développer son analyse de la «critique de la raison islamique». C'est donc dans
ce contexte scientifique qu'il faut étudier la pensée d'Arkoun pour pouvoir
juger de la légitimité des innovations qu'il propose. Pour ce faire, je ferai
d'abord l'exposé de ce qu'est l'archéologie chez Arkoun. Dans les chapitres
suivants, nous déconstruirons la «critique de la raison islamique» opérée par
Arkoun en examinant les conséquences et pièges de ses préférences
méthodologiques.
d. Le
contexte de l'impensé du texte sacré.
Pour l'étude de la culture arabo-islamique, la méthode
archéologique est, selon Arkoun, indispensable. Cette méthode met fin aux
manipulations apologétiques des traditionalistes, qui, dans les rangs des
nationalistes et islamistes, défendent, à titre d'héritage actuel, des
conceptions moyenâgeuses. Elle met également fin à l'historiographie idéaliste
dont le but, pieux, était éthique et nationaliste. «La découverte progressive
de la modernité oblige» la pensée islamique à mettre à jour ses impensés et à
rompre avec un retard historique lié au maintien d'une pensée médiévale, retard
qui la transforme la pensée islamique en idéologie: «En ce qui concerne la
pensée islamique telle qu'elle fonctionne à partir du XIXe siècle, la question
de l'impensé se pose sous la forme pressante d'une réalité massive, vécue
quotidiennement: la découverte progressive de la modernité oblige, en effet,
les musulmans à s'interroger sur: 1) l'oublié; 2) le travesti; 3) l'impensé
dans leur propre passé. Cette triple interrogation demeure plus que jamais à
l'ordre du jour, car la distance épistémique entre pensée islamique et pensée
occidentale s'accroît au même rythme que la distance économique en ce XXe
siècle» (crit: 58).
Comme le dit l'anthropologue Godelier, il faut penser la
partie idéelle de la réalité, et détecter dans les textes, les dominations du
pouvoir, afin de libérer la recherche historique, des schémas idéalistes ou
matérialistes. Comme chez Derrida, il s'agit de détecter ce qui a été omis,
oublié, caché, exclu ou refoulé dans les textes. Reste à savoir comment, chez
Arkoun, se dénoncent l'impensé et l'impensable. L'impensé recouvre chez lui:
«1. L'impensable
en raison des éléments agissants de la conviction humaine, de l'appareil
conceptuel, des catégories mentales, des structures de signification qui
commandent, au moment considéré, tout acte d'intelligibilité et son expression
dans la langue. Ainsi, les éléments de la conviction mis en place par le Coran,
la littéralisation, la catégorisation, la thématisation qui en ont été données
par les sciences dites religieuses ont rendu impensables
l'athéisme au sens strict et les thèmes qui s'y rattachent comme la laïcité, le
tragique dans la condition humaine, l'absurde, la révolte... L'attitude de la
tradition à l'égard d'un Tawhîdî ou d'un Ma`arrî est à cet égard significative;
2. Tout ce qui se situe au-delà de la limite non encore franchie, mais
franchissable de la connaissance scientifique: on citera les exemples récents
des voyages interplanétaires, de la greffe du cœur ou, au Moyen Age, de la
rotation de la terre, de la circulation du sang, de la chimie organique, etc.
Selon les cultures et les époques, cette limite est «pensée», c'est-à-dire
recouverte à l'aide de concepts vagues comme nature, mystère, ineffable,
inconnaissable, divin, vérité, évidence, etc. De ce point de vue, on peut
parler d'impensé dans la pensée contemporaine la plus avancée;
3. Le travesti:
la critique de la connaissance déclenchée par la psychanalyse et la philosophie
du langage, notamment, a montré comment la pensée transpose le réel dans ce
qu'on pourrait appeler une logosphère. Celle-ci est le lieu de projection,
d'élaboration, de transmission des représentations mythiques, des imageries
scientifiques, des systèmes conceptuels qui travestissent, à des degrés divers,
le donné positif. C'est ainsi que se sont constitués tous les discours
mythologiques et idéologiques que la pensée positive s'attache, aujourd'hui, à
déconstruire pour accéder au donné demeuré impensé. C'est ce que nous faisons
pour la pensée arabo-islamique;
4. Le refoulé
et le résidu qui résultent,
comme on le verra, d'un procédé constant de la pensée dite scientifique et,
plus encore, de la pensée dogmatique mise au service d'une orthodoxie;
5. L'oublié
qui peut, cependant, resurgir dans une tradition de pensée considérée sous
l'angle de la longue durée. Ainsi, le courant mu`tazilite progressivement
refoulé, réduit à l'état de résidu, finalement oublié pendant des siècles, a
connu un renouveau pendant la première moitié du XXe siècle» (crit: 307-8, idem
lec: 48-50).
Cette déconstruction du passé islamique au moyen de la
critique de la raison islamique, va nous obliger à nous consacrer à une
sociologie de l'oublié, qui élargira notre horizon. A cette étude sociologique,
Arkoun associe une enquête anthropologique sur la «pensée sauvage», qui doit lui
permettre de déchiffrer l'événement narratif et oral du fait du Coran:
«L'approche négative de l'histoire de la pensée prescrit
une recherche éclairante que néglige l'approche positive: au lieu de survoler
dédaigneusement les siècles dits de «décadence» de l'histoire islamique où l'on
ne rencontre aucun «génie» à mettre en valeur, aucune création digne de retenir
l'attention, aucune matière propre à nourrir le discours positiviste, il
convient d'élaborer une sociologie de
l'oubli. Quels sont les thèmes, les problèmes, les inquiétudes, les
solutions qui disparaissent de l'horizon intellectuel d'une époque, d'un
groupe, d'une aire? Comment progresse la disparition? Pourquoi s'impose-t-elle?
La réponse à ces questions oblige l'historien traditionnel à compléter son
enquête sur la pensée domestiquée, lisible dans les «documents» écrits, par une
enquête sur la «pensée sauvage»» (ibidem).
La relation pensé-impensé doit être, à chaque fois,
thématisée et comprise, chaque fois de nouveau. Et Arkoun précise l'un des buts
fondamentaux de sa démarche épistémologique: «Ces distinctions permettent de
définir, en particulier, le statut du Coran dans la pensée islamique» (crit:
309). Arkoun applique sa méthode avec succès aussi bien dans ses analyses des
textes du Coran, que dans celles qu'il consacre à des penseurs islamiques
comme, par exemple, Ibn Tofail. Il nous indique les limites de la compréhension
de ces textes, et leur large domaine d'impensé et d'impensable. C'est
d'ailleurs cette absence d'attention archéologique qu'il reproche aux naïfs
orientalistes. L'analyse des textes bien connus d'Ibn Tofail (crit: 327-348)
constitue, pour la pensée islamique actuelle, un bon exemple de la
déconstruction de l'impensé opérée par Arkoun. Ces textes évoquent un
autodidacte qui, grâce à son raisonnement et à la contemplation de la nature,
développe des conceptions dont il verra, bien plus tard, la confirmation dans
les vérités révélées du Coran. Arkoun ne commet pas la faute méthodologique qui
consiste à assimiler Ibn Tofail aux penseurs européens modernes, et qui a
constitué une stratégie souvent utilisée pour prouver l'actualité du célèbre
auteur. Arkoun s'efforce de comprendre Ibn Tofail en le remplaçant dans le
contexte qui fut le sien, en tenant compte du lexique dont il disposait et des
idées dominantes de son époque. Arkoun révèle ainsi l'originalité de l'auteur.
Il montre aussi comment la richesse de son œuvre a été marginalisée et oubliée
dans la tradition philosophique et littéraire. En tant que tels, les écrits de
Tofail constituait un impensé qu'Arkoun met à jour.
Reste la question de savoir si Arkoun, en procédant
ainsi, ne se fait pas prisonnier d'une méthode spécifique, par exemple, d'une
méthode linguistique. En se concentrant sur sa méthode de déconstruction, Arkoun
ne passe-t-il pas à côté des significations spécifiques et de la contextualité
de textes religieux comme le Coran? Dans une discussion sur les histoires
miraculeuses dans le Coran, il réplique à ses adversaires de la manière
suivante: «Alors à toutes les objections que vous venez de faire, je peux
répondre en disant qu'elles impliquent une adhésion à une linguistique. Et moi, je ne me laisse
pas lier absolument par cette linguistique. Par exemple, quand vous dites que
je ne traite pas le texte coranique comme tel, mais que je traite ce que les
lecteurs voient dans le texte coranique, je n'ai pas le sentiment de faire
cette séparation; au contraire, j'essaie de voir justement comment le
fonctionnement du texte coranique engendre des effets de sens, engendre une
structuration de la conscience. Et je ne peux pas séparer le texte qui est
fait, qui a été entendu pour être lu, du lecteur qui le lit. En fait, à propos
du Coran, il faut d'abord considérer la parole. Il y a là un rapport entre le
lecteur et le texte que je ne peux pas briser. Je ne peux pas considérer le
texte comme une simple substance phonologique et sémantique que je
déconstruirais comme une mécanique figée. Un texte, surtout lorsque c'est un
texte religieux, encore une fois, est fait pour être lu et même vécu. Nous
retrouvons la notion de langage religieux; celui-ci ne peut pas être réduit a
un simple langage, le langage de la communication, ou même à un langage
littéraire, le langage du roman par exemple. Pourquoi ? Parce que le langage
religieux déborde le langage de la communication. Lorsque l'homme prie dans un
langage religieux quelconque, qu'il s'agisse de Coran, de Bible, de l'Évangile
ou autre, il ne s'exprime pas tant par les mots qu'il prononce, mais par tout
un rituel, qui crée un ensemble de réalités significatives que l'analyste ne
peut ignorer s'il veut tenir compte de tous les niveaux de significations du
langage religieux. Le langage religieux n'est pas seulement ce que les
linguistes appellent la substance phonologique, les mots. A propos des mots,
vous dites que les mots n'ont aucune signification dans l'énumération que je
fais; je le regrette, j'ai beaucoup insisté sur le fait que ces mots que j'ai
relevés n'ont de sens, précisément, que contextualisés.»
(lec 131).
Pourtant, il est évident qu'Arkoun, quoiqu'il le fasse à
sa manière, traite les textes à l'instar de philosophes comme Derrida. Comment
peut-il alors éviter les conséquences de cette méthode? Comment évite-t-il, par
exemple, le rejet d'un signifié transcendantal? Pour répondre à cette question,
parce qu'Arkoun se fonde sur les méthodes post-structuralistes, il nous faut
d'abord esquisser quelques-uns des principes exposés par Derrida, et qui sont
inspirés par Saussure.
e. Arkoun
en lutte contre le «logocentrisme arabo-islamique».
A partir de la théorie des signes de De Saussure dans son
Cours de linguistique générale
de 1919, Derrida regarde les éléments linguistiques comme des pièces d'un jeu
d'échec. Les pièces d'un jeu d'échec ne possèdent en elles-mêmes aucune
réalité, elles reçoivent leur signification des règles de jeu qui les lient
entre elles. La signification des pièces s'épuise dans la relation
référentielle des pièces les unes avec les autres. Les concepts sont «purement
différentiels, définis non pas positivement par leur contenu, mais négativement
par leurs rapports avec les autres termes du système. Leur plus exacte
caractéristique est d'être ce que les autres ne sont pas» (De Saussure: 162).
Derrida radicalise cette pensée de la différence en mettant en question le
logos de la pensée grecque, qui, par la suite, s'est développé après comme
présence à soi dans le cogito, puis comme conscience, subjectivité et
intersubjectivité dans les différentes formes de la métaphysique occidentale.
Il remplace les fondements de la pensée gouvernés par le logos, par sa propre
«rationalité» différentielle: «la «rationalité», qui commande l'écriture ainsi
élargie et radicalisée, n'est plus issue d'un logos et elle inaugure la
destruction, non pas la démolition, mais la dé-sédimentation, la
dé-construction de toutes les significations qui ont leur source dans celle de
logos. En particulier la signification de la vérité»
(Derrida: 21). En accord avec la philosophie de Heidegger, Derrida pose que le
logocentrisme à détruire, c'est «la détermination de l'être de l'étant comme
présence», «présence» comme notion de vérité appartenant à l'histoire de
l'onto-théologie. Le système de l'effacement de la différence, aboutira au
principe ultérieur de Derrida, la différance,
concept «désignant la production du différer» (o.c. 38). Avec sa
dé-sédimentation, Derrida purifie aussi les racines théologiques de leurs
sédiments cachés: «Ce logos absolu était dans la théologie médiévale une
subjectivité créatrice infinie: la face intelligible du signe reste tournée du
côté du verbe et de la face de Dieu» (Derrida: 25). En même temps que le logos
de la pensée occidentale, disparaissent toutes les présences, et il ne nous
reste plus à suivre que des «traces» où les différences apparaissent comme
telles, «mais le mouvement de la trace est nécessairement occulté, il se
produit comme occultation de soi» (69). Avec «l'absence du signifié
transcendantal», nous sommes confrontés à ce que Derrida appelle le jeu (73). L'écriture se dé-truit en
devenant «archi-écriture, mouvement de la différance, archi-synthèse
irréductible» (88). Ce rappel très sommaire de la pensée radicale de Derrida,
montre déjà clairement l'impossibilité de principe qu'il y a à intégrer dans
une telle logique, les notions transmises par une révélation prophétique comme
celle du Coran.
Pourtant, Arkoun, faisant référence à la Grammatologie de Derrida, fait du
logocentrisme une notion centrale de sa pensée. C'est d'ailleurs ce que
souligne le titre même de l'essai dans lequel il expose le mieux son
épistémologie, Logocentrisme et vérité
religieuse dans la pensée islamique (ess: 185-231). Mais tandis que
Derrida nous donnait une application de la notion de logocentrisme pour le
monde de la pensée occidentale (ess: 189), Arkoun nous en offre une application
pour la pensée islamique. Il nous avertit d'abord que le texte, une fois écrit,
mène une vie souveraine. Cependant, les multiples significations se trouvent
réduites par la répétition du
texte opérée par le lecteur, limité en compréhension, qui l'exploite alors
comme prétexte: «Pour exploiter un document relatif à l'histoire de la pensée,
nous devons restaurer dans toute sa complexité la relation écriture-texte-lecture. Tout texte, une
fois écrit, échappe à son auteur et commence une vie propre dont la richesse ou
la pauvreté, l'élargissement ou le dessèchement, l'oubli ou la réactivation
dépendront désormais des lecteurs. Le lecteur reçoit rarement un texte dans
toutes les significations visées par l'auteur; très souvent, il le répète pour se libérer de sa propre
parole intérieure. Le texte est alors exploité comme prétexte, plus que comme
trait d'union; il est le lieu d'une dialectique plus ou moins intense entre le
lecteur et l'auteur» (ess: 188).
L'interaction entre l'auteur et le lecteur du texte se
déroule alors dans un champ limité qui est une «clôture logocentrique». Arkoun
précise ce qu'il entend par là: «dans son sens le plus général, cette
expression désigne l'impossibilité pour la raison de se manifester à elle-même
et à autrui sans la médiation d'un
langage, c'est-à-dire d'un verbe intérieur, extérieur, ou écrit. Cela ne veut
pas dire que les limites du langage coïncident exactement avec celles de la
pensée; celle-ci demeure une activité libre, capable de renouveler sans cesse
les possibilités du langage et d'en accroître l'efficacité. C'est ce qui se
passe de nos jours dans les diverses activités scientifiques, comme cela s'est
passé aux origines de la pensée grecque, ou lors de la naissance de la science
moderne. Le privilège de l'historien, aujourd'hui, tient à ce qu'il peut aider
à tenter une sortie hors de telle clôture
historiquement constituée, après en avoir exploré, décrit les étendues
successives qu'elle a recouvertes jusqu'ici» (ess: l89-190).
En sa qualité d'historien, Arkoun veut tenter de nous
montrer une sortie hors de la clôture logocentrique. La clôture, en effet,
engendre d'abord la répétition de certaines significations, celles-ci sont
ensuite fixées en dogmes, ces derniers étant à leur tour objets de
transmission. En proposant une interprétation nouvelle, Arkoun prétend ouvrir,
en quelque sorte, les textes de la tradition islamique: «C'est là très
précisément l'attitude à la fois méthodologique et épistémologique que nous
voudrions faire prévaloir dans l'étude de la pensée musulmane classique. Il
s'agit de mettre fin à la répétition
d'une écriture après en avoir soigneusement retracé les limites, décrit les
mécanismes internes, évalué la fonction, reconnu les corrélations» (ibidem).
Par le mécanisme des répétitions inconsidérées, la
tradition a coupé les textes de la vie et des réalités du croyant, ce qui a
vidé les textes de leurs significations réelles et les a condamnés à devenir
des textes rhétoriques. Il faut s'engager à recommencer l'aventure de la
recherche de la signification des textes, en considérant les différences de
perspectives qui s'y montrent, et en considérant aussi ses propres limites de
compréhension, qui rendent impossible l'épuisement total de la signification du
texte. Une lecture fondamentaliste d'un texte se limite à le répéter, à
l'enfermer dans une clôture logocentrique basée sur la notion d'origine, d'asl. Or, cette dernière notion véhicule
avec elle l'illusion de la possibilité d'évoquer le passé en tant que tel.
C'est ce que l'on retrouve dans les mouvements du traditionalisme, de l'asâla et de l'islamisme, dans lesquels on
prêche un retour aux fondements éternels:
«L'analyse doit montrer jusqu'à quel point, dans les
littératures classiques, la chose n'est pas
signifiée en tant qu'elle existe, mais en tant qu'elle est signifiée;
comment, dès lors, les réalités, la vie s'y trouvent transmuées en rhétoriques.
L'objectif ultime d'une telle entreprise est de libérer l'esprit de ces
rhétoriques, non pour l'enfermer dans quelque nouvelle clôture, mais pour l'amener
à restaurer l'exigence de la différence
comme point de départ nécessaire à toute quête de la vérité, comme refus des répétitions explicites ou implicites de
valeurs et de procédures intellectuelles nées, amplifiées, perpétuées dans
telle tradition culturelle. Il est aisé de montrer comment toute la pensée
islamique soucieuse d'assumer fidèlement, totalement, le donné révélé, ou
l'héritage sapiential irano-grec, s'est très vite enfermée dans une clôture
logocentrique délimitée notamment par la notion décisive d'asl. Asl:
source, racine, origine, fondement, signale au départ la différence inauguratrice à laquelle il
faut sans cesse revenir pour vérifier la légitimité de toute initiative humaine
et du discours qui l'exprime. Mais l'esprit s'éloigne de la différence à mesure qu'il s'engage dans
la recherche d'une cohérence logique: c'est ainsi que tout en maintenant
l'exigence d'un retour aux fondements (usûl),
il a, en fait, enfermé l'ijtihâd»
(ibidem).
Arkoun blâme toutes les formes de répétitions rhétoriques,
et notamment la répétition rhétorique des textes sacrés de la tradition
islamique. Pour lui, il ne s'agit pas d'emprunter de la signification aux
choses existantes, mais de les interroger sur leur signification. Arkoun (ess:
190) se réfère à l'étude de Gilles Deleuze Différence
et répétition, qui lie la répétition au phénomène de simulacres, de
tromperies, d'apparences, qui se répandent dans nos sociétés (post)modernes
(cf. Jean Baudrillard). La notion d'idéologie est, chez Arkoun, dirigée contre
l'idée d'asâla, qu'il définit
comme la répétition des origines. Pour comprendre la notion arkounienne
d'idéologie, il est important de la lier aux notions de simulacre et de
répétition dans le sens où l'entend Deleuze. Il faut pourtant rester conscient
de la démarche d'Arkoun, qui, sans nous en avertir, inverse la signification
des conceptions dont il se sert, ce qui n'est pas sans causer quelque trouble
lorsque l'on compare les terminologies.
Arkoun et Deleuze divergent en effet profondément dans
l'utilisation qu'ils font des concepts de différence et répétition. Deleuze les
voit comme caractéristiques de la pensée nihiliste de Nietzsche qui déterminent
la pensée postmoderniste. Il s'agit d'un anti-hégélianisme généralisé: la
différence s'oppose à l'identité et à la contradiction de la philosophie
classique, tout comme le fait la répétition, symbolisée chez Nietzsche par le
serpent qui se mord la queue, l'éternel retour du même. Selon Deleuze, la
métaphysique traditionnelle est celle de la représentation et de l'identité,
qui, l'une et l'autre, suppose un sujet en réalité illusoire: «Le primat de
l'identité, de quelque manière que celle-ci soit conçue, définit le monde de la
représentation. Mais la pensée moderne naît de la faillite de la
représentation, comme de la perte des identités, et de la découverte de toutes
les forces qui agissent sous la représentation de l'identique. Le monde moderne
est celui des simulacres. L'homme n'y survit pas à Dieu, l'identité du sujet ne
survit pas à celle de la substance. Toutes les identités ne sont que simulées,
produites comme un «effet» optique, par un jeu plus profond qui est celui de la
différence et de la répétition» (Deleuze 1968: 1).
Dieu et la substance sont morts, ils sont remplacés par
les simulacres; or, le monde nihiliste auquel Arkoun emprunte ses notions, ne
semble pas approprié pour expliquer un fait sacré. Dans son éclectisme, Arkoun
caractérise la manipulation fondamentaliste, de répétition quasi nietzschéenne: la religion et la culture
se transforment en codes, en institutions, pour la défense d'une légitimité
officielle: «La quête du sens se réduit alors à une simple répétition (taqlîd) des significations déjà
constituées, assimilées dans un type de discours» (ess: 194). Or, la répétition
des slogans de l'idéologie officielle, répétition figée en taqlîd, et qu'Arkoun connote
négativement, est tout autre chose que la répétition nietzschéenne de l'éternel
retour, répétition que les postmodernistes, eux, connotent positivement.
Arkoun emploie également la notion de différence, en un
sens qui diverge fortement du sens postmoderniste. C'est ainsi qu'Arkoun parle,
par exemple, d'un discours spontané coïncidant avec «le sentiment d'une vérité différente, originaire», opposé au
«discours extérieur, conventionnel qui oblige à passer par la répétition» (ess:
195). Rappelons que les postmodernistes, eux, opposent le concept de différence
au concept d'identité de la métaphysique classique.
Pourtant, si on dépouille les notions apparemment
postmodernistes reprises par Arkoun, de leur signification et de leur intention
originales, ces notions se montrent conséquentes et logiques dans les
raisonnements tenus par Arkoun. Ce dernier ne met-il pas toute sa ferveur à y
attaquer «les logocentristes»: la lutte des prophètes et des mystiques contre
les fondamentalistes est une lutte contre l'idéologie. Et le concept
d'idéologie occupe une place centrale dans le projet développé par Arkoun:
«C'est à la lumière de cette distinction qu'on peut situer le sens et la portée
de tous les conflits qui ont marqué l'histoire de la pensée religieuse et
philosophique» (ess: 195). Les logocentristes réduisent le discours du «fait du
Coran» à un discours de «rêverie intellectuelle»: «C'est ici que l'expression
«rêverie intellectuelle» prend tout son sens: le discours
philosophico-religieux fonctionne comme le discours poétique à cela près qu'il
substitue le concept à la métaphore, la dialectique à l'évocation, la lenteur
de l'explication à la spontanéité du cri de douleur ou de ravissement. Le philosophe-théologien,
le théologien fondamentaliste (usûlîyy),
comme le poète, cèdent à la pression lyrique d'un univers de significations
concentrées dans un lexique et une grammaire qui perpétuent la substitution
d'un monde rêvé, mais cohérent au monde réel ... en second
lieu, les lecteurs de la littérature philosophico-religieuse au IVe siècle,
n'accordaient pas d'importance, comme nous, aux couches sémantiques
sedimentées: pour eux, ce qui décide du sens, ce sont d'abord les associations,
les corrélations, les évidences, les oppositions mises en action dans l'usage actuel » (ess 204/5).
Ainsi, «le théologien fondamentaliste» se sert, selon
Arkoun, des caractéristiques d'une épistémè décrite par Foucault comme
prémoderne, et qu'aujourd'hui, à l'époque (post)moderne, on considère davantage
comme une «rêverie intellectuelle» que comme une élaboration rationnelle
adéquate. «Cette lecture des textes et de leurs projections historiques est
rendue possible par l'acceptation sans réserve de la tradition logocentriste.
C'est le savoir philosophique dans sa schématisation platonico-aristotélicienne
qui définit le statut et les conditions d'exercice des sciences religieuses. La
raison affirme ainsi une suprématie méthodologique, mais c'est pour la mettre
au service d'un credo. De là,
l'arbitraire dont elle use à l'égard des religions irréductibles à l'Islam»
(ess 230).
La tradition logocentriste a alors constitué une
mentalité médiévale, qui a abouti à la répétition qui est le propre de
l'orthodoxie, et des islamistes actuels. Les postmodernistes prétendent avoir
détruit et déconstruit la métaphysique classique, Arkoun prétend à leur instar
déconstruire la pensée classique islamique, qualifiée de logocentrique. Même si
Arkoun refuse le marxisme, il est évident que sa pensée, - tout comme celle des
islamistes -, est consciente de s'édifier sur les décombres de celle de Karl
Marx: la religion, emprisonnée par l'idéologie du logocentrisme, produit «la
substitution d'un monde rêvé au
monde réel», et, par voie de conséquence, constitue un opium pour le peuple
croyant. En présentant aux croyants un monde travesti et irréel, la religion
les aliène en les invitant à se situer hors de la réalité, «par la promesse
d'une Félicité future»: «Tout comme le discours littéraire, le discours
logocentriste opère donc un travestissement: au lieu de rechercher une
réconciliation avec l'inéluctable dans la condition humaine, il cherche à
compenser les faiblesses de cette condition par la promesse d'une Félicité
future. Si notre lecture a réussi à montrer la nécessité de ce décryptage, elle
aura atteint son but qui est de nous libérer de schèmes anciens et de nous
ré-interroger sans cesse sur le sens et la portée de toute action culturelle»
(ess 231).
La dernière phrase nous indique en termes modestes, la
tâche presque prophétique, qu'Arkoun a assumée comme simple historien. Il se
trouve en effet isolé et paraît crier dans le désert, comme en témoigne le
soupir qu'il laisse échapper: «Y a-t-il des intellectuels dans les sociétés
musulmanes du XIXe-XXe siècle? - Si oui, qui sont-ils: les `ulamâ? les écrivains? les essayistes?
les chercheurs? Si la réponse est négative, comment expliquer une telle carence
et quelles sont ses conséquences?» (crit: 238). Il est évident que cette
question rhétorique appelle une réponse négative, que la carence est
inexplicable, et qu'en absence d'un Sayid Qotb, les musulmans révolutionnaires
ne rencontrent sur leur chemin aucun intellectuel, si ce n'est Arkoun lui-même,
qui soit capable de leur fournir des panneaux indicateurs quant à la route à
suivre, des «ma`alim fi tariq» comme Sayyed Qotb. Selon Arkoun, les oulémas
traditionnels, les «gestionnaires du capital religieux» islamique, ne sont pas
capables de comprendre et d'expliquer la genèse de l'islam et son contexte
social et culturel, ils ne sont pas capables non plus de déconstruire
l'histoire logocentrique du discours coranique, ni son statut épistémologique.
Ils refusent toute critique épistémologique, comme «des marxistes dogmatiques
qui professent de la même façon le refus de l'épistémologie, jeu vain et
illusoire de la pensée bourgeoise» (crit: 239).
Bref, avec la critique du logocentrisme et la méthode
archéologique de Derrida et Foucault, Arkoun s'est muni d'armes redoutables
pour critiquer radicalement la tradition islamique. Toutefois, un certain
nombre de questions se posent. Premier point sur lequel on peut s'interroger,
Arkoun ose-t-il vraiment utiliser ces armes pour ré-interpréter la tradition
arabo-islamique, et déconstruire jusqu'à l'ultime, le texte du Coran? Ou bien
Arkoun proclame-t-il un dernier avertissement, un ultimatum historique devant
lequel lui-même reculerait? L'exclusion des écrivains qui se prononcent pour
une séparation de l'État et de la religion, - comme, par exemple, au Liban,
Sadiq al-Azm -, prouve bien que le mécanisme de l'exclusion travaille contre le
fait de soulever les problèmes de la sécularisation. Dans le monde arabe, les
systèmes théologiques actuels se sont immunisés contre pareilles questions.
Une deuxième question se pose: est-il justifié
d'emprunter des armes aux postmodernistes lorsqu'il s'agit de résoudre des
problèmes de religion? La critique de logocentrisme, faite par Arkoun, implique
en effet le rejet de tout «signifié transcendantal». Toute référence
métaphysique paraît exclue. Les textes de la tradition arabo-islamique
permettent-ils l'utilisation de pareil système de pensée? Un penseur comme
Levinas, qui est croyant, se distancie-t-il à tort d'une approche comme celle
de Derrida? Paul Moyaert (dans IJsseling 1986: 44) résume les caractéristiques
du traitement radical des textes en tant que textes, chez Derrida:
«La mort de l'auteur et la perte de l'intention
originale, l'absence d'une destination ultime ou d'une vérité ultime du texte,
l'impossibilité d'un contexte propre de signification, et un reste matériel qui
ne peut pas être résolu ou remplacé par aucune signification ... La
métaphysique prise comme philosophie de présence n'est seulement possible que
lorsqu'elle exclut, supprime, méconnaît, et déporte sa propre écriture».
Pareille approche radicale ne semble pas apte à éclairer un texte sacré comme
le Coran.
Enfin, une troisième question mérite d'être posée: en
prétendant que les textes arabo-islamiques sont exposés à l'influence d'un
logocentrisme de la pensée grecque, ne sont-ils pas traités d'une manière
inappropiée, ethnocentrique? Tout d'abord, l'influence de la pensée grecque sur
le dogme islamique et hébraïque a été beaucoup plus restreinte qu'elle ne l'a
été sur le système élaboré de la dogmatique chrétienne. Bien sûr, quant aux
textes philosophiques, ils ont eux aussi pour base culturelle la pensée
gréco-romaine. Mais tandis que l'élaboration du dogme chrétien ne se faisait
que dans la langue grecque et à l'aide des notions grecques, et même si, depuis
le XIe siècle, des apports arabes ont ranimé la tradition hellénique, le
développement arabo-islamique avait, lui, outre cette source marginalisée et
oubliée, d'autres racines comme celle de l'imagination créative, spécifiquement
orientale (cf. Henri Corbin). Bien que le bassin méditerranéen forme une unité
culturelle, la logossphère arabo-islamique ne s'y est jamais limitée, elle
s'est toujours étendue jusqu'en Asie. Et la culture iranienne ne se laisse pas
assimiler à l'aristotélisme. Derrida, l'inventeur de la critique de
logocentrisme, s'en montre lui-même conscient: «Le logocentrisme est une
métaphysique ethnocentrique, en un sens original et non «relativiste». Il est
lié à l'histoire de l'Occident» (Grammatologie: 117).
Dans ces conditions, l'assimilation et l'identification
de la culture arabo-islamique à ses racines gréco-romaines paraissent
précipitées, et l'intégration souhaitée de la culture arabo-islamique à un
développement à prétentions universalistes semble devoir prêter à discussion.
Il suffit de se référer aux travaux précurseurs d'Henri Corbin. Une telle
intégration précipitée de la culture arabo-islamique à la modernité
comporterait des dangers idéologiques auxquels les islamistes, comme nous leverrons, n'ont pas échappé. La culture arabo-islamique risque en effet d'y
perdre l'héritage des données spécifiques. Arkoun, en fait, et nous le
montrerons plus loin, ressemble sur plus d'un seul point, à ses adversaires.
Pour s'en convaincre, il n'est pas inutile d'évaluer d'abord plus précisément la
pensée arkounienne en la comparant à la réflexion d'un autre penseur qui, lui,
étudie la révélation prophétique dont est issu l'islam.
- - Entretien
avec Mohammed Arkoun (2).
Haleber: J'ai
remarqué que vous avez, comme les penseurs de l'époque des Lumières, une très
grande confiance en ce que la raison humaine, et aussi la science moderne,
changeront les attitudes fanatiques. La question qui se pose est la suivante:
comment faut-il que la raison moderne se comporte envers les différentes formes
de fanatisme dans nos sociétés?
Arkoun: La science informe. Elle dit des choses avec
lesquelles il faut compter, qu'il faut respecter. Et par conséquent, ça
supprime les possibilités de manipulation idéologique des citoyens. C'est une
vision politique, au sens d'une vision politique fondée sur la philosophie de
la personne humaine. Ce que je vous dis est fondé sur la défense, la protection
et l'émancipation de la personne humaine. Et comme je vous l'ai dit, pour moi,
il est question de la «personne humaine» partout où des valeurs essentielles
touchant la personne humaine sont en jeu. Et là, je critique la modernité. Nous
ne sommes pas tous des modernes, c'est une question de degré. Les musulmans le
sont encore moins que les chrétiens. Mais les chrétiens aussi ne sont pas
encore des modernes. Il y a une autre forme de modernité que nous n'avons pas
encore créée. Cette forme de modernité mettrait la modernité à la portée de
tout le monde, et de tous, et ferait en sorte que tout le monde aborde le
phénomène religieux, et plus généralement le phénomène des valeurs - qui nous
construisent tous -, de cette manière absolument ouverte.
H: Pourtant, l'un des
fruits amers de la rationalité moderne est bien d'être à l'origine du racisme
scientifique (Poliakov 1981, Young 1995). Comment faut-il se comporter envers
les mouvements racistes, faut-il interdire des publications racistes?
A: Eh bien, tactiquement, il ne faut ni l'interdire, ni
le discuter, parce que vous lui donnez de la publicité. Tactiquement! Il faut
laisser tomber, parce qu'on leur fait de la publicité. Et c'est ce qu'ils
veulent. Non, il ne faut pas se prêter à ces choses-là.
H: Mais, qu'est-ce
que vous pensez d'un engagement politique sur ce plan-là? Par exemple,
vous-même, est-ce que vous vous engagez avec des mouvements militants, contre
ces phénomènes racistes?
A: Non, absolument pas. Et je n'emploie jamais le mot
racisme. Vous pouvez lire mes écrits. Sauf si je cite quelqu'un. Mais moi-même,
je ne parle jamais de racisme. Parce que je considère que ce n'est pas une
question de racisme, de race. C'est une question de culture, pour moi.
H: Je suis d'accord
avec vous que le néo-racisme s'exprime dans des notions culturalistes. Mais
votre intention ne va-t-elle pas plus loin? Ne voulez pas faire entendre qu'il
ne s'agit au fond que d'une question d'information et d'éducation auxquelles
les racistes n'auraient pas accès?
A: Oui, pour moi, c'est une question d'information, de
culture. Il faut analyser les phénomènes racistes. D'où ça vient? Comment ça
fonctionne? Pourquoi est-ce ainsi? Parce qu'il faut le comprendre. Il faut tout
comprendre. Comment ça se fait que ça existe dans une société comme celle des
Pays-Bas, qui est une société si paisible, si belle. C'est incompréhensible!
Comment ça se fait? Il faut expliquer ça!
H: Le racisme pour
vous, c'est donc un problème de manque de compréhension intellectuelle et de
civilisation. Il s'agit de comprendre et d'apprendre réciproquement les
différences culturelles. Mais d'abord, un problème se pose: la culture de nos
immigrés musulmans diffère beaucoup de la culture occidentale. Le problème
serait le suivant: comment renforcer mutuellement cette compréhension
culturelle afin que le racisme diminue? Surtout si la plupart des immigrés
musulmans sont - comme vous, d'ailleurs -, originaires du bled. Eux, ils sont
arrivés en Europe à peine pourvus de formation scolaire et culturelle.
A: Il n'existe pas de raison pour laquelle même des
analphabètes ne pourraient pas s'adapter à la situation, ne pas comprendre
comment marche la société et déclencher des mouvements de refus. Vous avez des
musulmans incultes ici, qui égorgent des poulets devant des pavillons de
banlieue, ils égorgent des poulets dans leurs jardins, devant des Français. Ça,
c'est un problème de respect de culture. Je leur dis toujours: "Bon, vous
voulez faire ça, mais faites-le discrètement. Vous n'avez pas le droit de
choquer des Français qui n'ont jamais fait ça." Voilà la différence. Mon
père est venu. J'ai habité dans la banlieue parisienne, et mon père qui est
très pratiquant, m'a rendu visite. Il fallait que je lui achète des poulets
vivants pour qu'il les égorge. Alors je lui ai dit: "Non, il ne faut pas
l'égorger dans le jardin, tout le monde le verrait. Il l'a compris tout de
suite. Parce que je lui ai expliqué. Mais si personne n'explique, les gens le
font. Alors ça fait des refus formidables. Parce que ce sont des sensibilités
qui se heurtent. C'est là que la culture intervient. Je fais la différence
entre l'homme cultivé et l'homme qui n'est pas cultivé. Les gens ne peuvent pas
se représenter que vous pouvez avoir une sensibilité différente parce que vous
n'avez jamais égorgé un poulet. Il n'y a personne qui leur dit ça. Alors ils le
font. Pas possible!
H: Il s'agit donc,
selon vous de respecter une autre culture. D'accord, mais voyons le problème
sur lequel vous avez écrit vous même, le mariage mixte interdit par l'islam:
une femme musulmane qui se marie avec un non-musulman. Y-a-t-il dans ce cas
également un manque de respect de culture, d'éducation ou d'information?
A: C'est un manque d'information. Vous savez, la culture,
elle met en nous ce que Bourdieu appelle des habitus. C'est-à-dire: on ne peut
pas se contrôler. Ça sort comme ça naturellement, parce que ça fait partie de
nous. C'est un habitus. Alors là, on peut heurter sans le vouloir, parce que
c'est mécanique, c'est réflexe. Il faut du temps pour éventuellement corriger
les habitus qui sont les vôtres quand vous êtes avec votre femme. Par exemple,
votre épouse qui vous dit: "attention là. Ça ne va pas". Et petit à
petit vous allez apprendre à vous contrôler. Et ça c'est difficile.
Pourtant, le mariage mixte, c'est merveilleux! Parce que
nous devons apprendre à vivre avec des personnes humaines. Nous ne devons plus
vivre avec des catégories qui divisent les personnes humaines en chrétiens,
bouddhistes, chinois, ceci cela. On peut être chinois. On peut avoir une
culture, on peut avoir des références, sans pour cela accepter des
interdictions de communication entre des humains. Ça, c'était bon au Moyen Age parce
que le champ intellectuel médiéval ne permettait pas l'accès à la personne
humaine par-delà les définitions théologiques, qui sont des définitions
culturelles et non pas divines. Dans tout le champ intellectuel médiéval, les
définitions théologiques ont été données à percevoir aux fidèles comme des
ordres divins. Mais non! Ce sont des représentations humaines mises sous forme
théologique.
3. ARTICULATIONS.(retour) L'épistémologie de la raison islamique en face de la foi
prophétique.
a. Rupture entre
pensées prophétique sémitique et ontologique grecque: Emmanuel Levinas.
Inspiré par une tradition de penseurs juifs tels que Martin Buber et Franz
Rosenzweig, Levinas a esquissé une épistémologie cohérente pour comprendre le
message biblique en le situant dans la pensée moderne. Ainsi défini, ce projet
apparaît tout à fait comparable à celui d'Arkoun. Pourtant, à mon avis, les
chemins suivis par Levinas constituent, pour une épistémologie de la pensée
islamique, un véritable défi, même si Levinas ne s'exprime jamais sur l'islam.
La formulation des données de la foi islamique a vécu, au
contact de la pensée grecque, une transformation comparable à celle vécue par
la foi chrétienne. Pourtant, les textes islamiques partagent beaucoup plus de
conceptions sémantiques d'origine sémitique avec le judaïsme, que ne le fait le
christianisme. Pour le christianisme, la transformation s'est fait à partir des
sources révélées, transmises en langue grecque, encore que dans ce grec
dialectal qu'est la koinè,
l'origine sémite soit souvent reconnaissable dans les tournures des phrases,
les proverbes et la terminologie. Malgré les profondes influences réciproques,
il faut se demander, si la pensée sémitique prophétique est transposable dans
la pensée grecque? La philosophie de Levinas tente de donner une réponse à
cette question.
Levinas, - en discussion avec Derrida qui radicalise la
pensée grecque -, met en évidence deux points de départ épistémologiques. Comme
Derrida, Levinas prend pour point de départ la résistance à l'ontologie grecque
transmise, sous sa forme logocentriste, comme métaphysique de la «présence»;
l'un et l'autre trouvent leur inspiration chez le philosophe allemand
Heidegger. Mais chez Levinas, le rejet de l'ontologie s'inspire de tout autres
raisons que chez Derrida. Levinas nous esquisse, à la place de l'ontologie
traditionnelle, une méta-physique originale, une ouverture prophétique dans
l'être, qui nous devient visible dans le visage d'autrui: «L'idée de l'infini
est le rapport social». La rencontre de l'homme avec son prochain ouvre cette
perspective ultime d'où l'homme découvre son obligation envers l'autrui: «La
dimension du divin s'ouvre à partir du visage humain. La relation avec le
Transcendant - cependant tout libre de l'emprise du transcendant - est une
relation sociale. C'est là que le Transcendant, infiniment Autre, nous
sollicite et en appelle à nous ... Son épiphanie même consiste à nous
solliciter par sa misère dans le visage de l'Étranger, de la veuve et de
l'orphelin» (Levinas 1965: 50). C'est une vision qui paraît proche de celle du
Coran.
La «traduction» par Levinas, du discours prophétique en
conceptions philosophiques, signifie, selon moi, une réalisation, sous forme
sécularisée, de la révélation divine, réalisation qui se trouve bien sûr
impliquée dans les textes bibliques eux-mêmes. Cette réalisation apporte la
preuve que l'appel de Dieu transcendant est susceptible d'être traduit en un
appel éthique de logique humaniste. Dieu se révèle exhaustivement dans le visage
du prochain. La question de l'existence des réalités supra-naturelles trouve
ainsi une réponse et devient superflue: «pour être digne de l'ère messianique,
il fallait admettre que l'éthique a un sens, même sans les promesses du Messie»
(Levinas 1982e: 122). Avec la croyance en Dieu, ne sont plus en cause des
affirmations qui se situent en dehors de la raison, des mystères et des dogmes
inconnaissables ou un gnosticisme ontologique, mais des connaissances
qu'éclaire pour nous l'appel d'autrui présent comme prochain dans notre
société. C'est en effet l'appel d'autrui qui rend visible et nous explique
l'appel de l'Autrui transcendant: «La phrase où Dieu vient se mêler aux mots
n'est pas «je crois en Dieu». Le discours religieux préalable à tout discours
religieux n'est pas le dialogue. Il est le «me voici» dit au prochain auquel je
suis livré et où j'annonce la paix, c'est-à-dire ma responsabilité pour autrui.
«En faisant éclore le langage sur leurs lèvres... Paix, paix à qui est loin et
à qui est proche, dit l'Éternel» (Isaïe, 57, 27)» (Levinas 1982b: 123).
Mais que signifie cette disponibilité pour autrui, pour
le prochain? «le «me voici» est l'obéissance à la gloire de l'Infini
m'ordonnant à Autrui» (Levinas 1978: 186). Au fond, ce n'est pas pour fonder
ses thèses humanistes sur une autorité divine supra-naturelle que Levinas nous
renvoie aux textes prophétiques, mais pour approfondir les perspectives de la
condition humaine par un appel éthique inconditionnel, qui est alors de portée
prophétique. Le prophétisme est l'inspiration pour pouvoir répondre à l'appel
d'autrui: «Le prophétisme est en effet le mode fondamental de la révélation ...
Je pense le prophétisme comme un moment de la condition humaine elle-même.
Assumer la responsabilité pour autrui est pour tout homme une manière de
témoigner de la gloire de l'infini, et d'être inspiré ... «Dieu a parlé, qui ne
prophétiserait pas?» (Amos 3,8), où la prophétie semble posée comme le fait
fondamental de l'humanité de l'homme» (Levinas 1982e: 121-122).
C'est la raison pour laquelle, si Levinas rejette la
langue de l'ontologie classique, ce n'est cependant pas sans traduire la langue
prophétique en terminologie philosophique: «Nous nous opposons donc
radicalement à Heidegger qui subordonne à l'ontologie le rapport avec Autrui
... au lieu de voir dans la justice et l'injustice un accès originel à Autrui,
par-delà toute ontologie» (Levinas 1965: 61). Tandis que la métaphysique
occidentale trouve son origine dans la religion grecque, avec sa sacralisation
de la nature, et sa revendication de lieux fixes sur la terre, attitude adoptée
à son tour par le catholicisme avec ses cultes des saints et ses lieux saints,
Levinas oppose à ces conceptions le vrai judaïsme, qui, comme l'islam, a
détruit les idoles des lieux sacrés, des souvenirs de la famille, de la tribu
et de la nation. Entre le «paganisme» de religion grecque, dont a hérité la
philosophie occidentale, finalement attachée, en définitive, à une sacralité de
la terre et du sang, qui se suffit à elle-même, et la religion prophétique du
judaïsme, s'ouvre, pour Levinas, un abîme. Dans une telle perspective,
Maïmonide n'est plus considéré comme aristotélicien: «Le paganisme n'est pas la
négation de l'esprit, ni l'ignorance d'un Dieu unique ... Le paganisme est une
impuissance radicale à sortir du monde. Il ne consiste pas à nier esprits et
dieux, mais à les situer dans le monde ... La morale païenne n'est que la
conséquence de cette incapacité foncière de transgresser les limites du monde.
Dans ce monde se suffisant à lui-même, fermé sur lui-même, le païen est
enfermé. Il le trouve solide et bien assis. Il le trouve éternel ... Il
contient pour le juif la trace du provisoire et du créé. C'est la folie ou la
foi d'Israël. Maïmonide lui a donné une expression philosophique» (Levinas
1982a: 119). Avec le symbole de l'unité de Dieu, que l'on retrouve dans le
judaïsme, Levinas met tout autant à jour la profonde signification de l'unité
de Dieu, du «tawhid» de la confession musulmane. Il nous ouvre les yeux sur les
différences théologiques qui existent entre l'univers grec et l'univers
prophétique, différences qu'historiens et philologues orientalistes ne
sauraient apercevoir. Parvenu à ce point de notre exposé de la démarche de
Levinas, il n'est pas sans intérêt de comparer l'approche de ce dernier avec
celle d'Arkoun qui, à la suite de Derrida, est opposé à l'idée selon laquelle
il existerait une divergence profonde entre les deux racines de la culture et
de la philosophie européennes.
b. Défense
de la métaphysique occidentale: Derrida et Arkoun contre Levinas.
Comme nous l'avons montré, Arkoun élabore son
épistémologie en se fondant sur la déconstruction du logocentrisme de Derrida.
Toutefois, il recule devant les conséquences logiques ultimes de son analyse.
Contrairement à Levinas, Arkoun ne se laisse pas influencer par l'épistémologie
prophétique de la pensée sémitique. Il faut considérer que sa pensée,
profondément, s'ancre dans la logique de l'ontologie grecque qui aura pour
aboutissement la pensée de la modernité, instaurée par Heidegger et reprise par
Derrida. Chez Arkoun, les ruptures épistémologiques, se situent au niveau de
l'évolution de la pensée rationnelle, aussi ne constate-t-il pas, contrairement
à Levinas, de «rupture» centrale au niveau de l'éthique prophétique. Une telle
«rupture» serait-elle complètement impensable pour la pensée occidentale, et
donc, aussi, pour Arkoun? Cela ne saurait être le cas, puisque, chez Levinas,
il ne s'agit que d'un impensé, d'une «rupture» éthique qui, dans la pensée
occidentale, peut s'étayer dans une certaine mesure sur les postulats de la
raison pratique d'Emmanuel Kant. Ces postulats sont issus des dilemmes de
l'agnosticisme de la raison pure, d'une raison théorique, qui se heurte aux
limites et aux contradictions de la connaissance. Reste que c'est la différence
irréconciliable entre la pensée grecque et la pensée sémite, qui constitue le
problème de base entre le système de pensée de Levinas et celui d'Arkoun. Cette
différence, les orientalistes ne sauraient la reconnaître, eux qui estiment que
les dogmes juif et islamique ont été également influencés par la pensée
grecque. Derrida formule ses conceptions en se fondant sur la dé-couverte que
fait Heidegger de la pensée grecque présocratique. Or, c'est justement cette
co-fondation de la nature et du sacré prophétique, qui suscite la révolte de
Levinas.
Chez Arkoun, il faut bien le constater, cette «rupture»
épistémologique est totalement absente. Chez lui, l'anthropologie rend possible
la réconciliation entre les deux mondes de pensée . Arkoun a-t-il raison d'en
appeler à l'existence du rationalisme des mu`tazilites et d'Ibn Ruchd, pour
renier cette «rupture» essentielle? Levinas constate pourtant cette même
«rupture» chez un autre rationaliste, l'aristotélicien andalous Maimonide, dont
la pensée, pour l'élaboration du dogme judaïque, fut tout aussi fondamentale
que ne l'ont été la pensée des mu`tazilites et celle d'Ibn Ruchd pour
l'élaboration du dogme musulman. Pour pouvoir apporter une réponse à la
question de l'existence d'une «rupture», il nous faut d'abord étudier la
controverse qui, à Levinas, oppose Derrida, - dont Arkoun partage les idées -.
A l'adresse de Levinas, Derrida objecte: «Dieu, n'a-t-il
pas toujours été pensé comme le nom de ce qui n'est pas étant suprême
pré-compris à partir d'une pensée de l'être? Dieu, n'est-ce pas le nom de ce
qui ne peut se laisser anticiper à partir de la dimension du divin? Dieu,
n'est-il pas l'autre nom de l'être (nom parce que non-concept) dont la pensée
ouvrirait la différence et l'horizon ontologique au lieu de s'y annoncer
seulement? Ouverture de
l'horizon et non dans
l'horizon» (Derrida 1967, 1979: 221). Dans ses différents travaux, Derrida
cherche toujours à neutraliser l'effraction de l'éthique prophétique dans
l'ontologie occidentale. Il utilise, pour ce faire, des images grecques et
heideggerriennes dont la fonction est de transformer la problématique
ontologique. Il s'efforce de réduire la dimension prophétique spécifique des
révélations bibliques (et coraniques) en les intégrant dans le cadre d'une
pensée grecque originelle. Mais la question se pose de savoir s'il est possible
de transplanter toute la culture sémite avec son contexte conceptuel
prophétique, dans une culture occidentale grecque? L'interprète si sensible de
Levinas, le philosophe néerlandais Theo de Boer, aboutit aux conclusions
suivantes:
«Toute l'entreprise philosophique de Levinas semble
reposer, comme l'a, en particulier, constaté Derrida, sur une antinomie
interne. Elle veut exprimer une sphère au-delà de l'être dans un langage qui ne
peut exprimer l'être. Notre langue, la langue de la tradition de la philosophie
occidentale, est, comme le dit Levinas, la langue grecque. Peut-on exprimer en
langue grecque ce qui est d'abord et avant tout une «inspiration», ou un «prophétisme
de la langue»?» (De Boer: 106). J'ajoute ici que la question philosophique pose
nécessairement le problème fondamental de la possibilité de traduire des textes
sacrés. Or, on le sait, ce problème est considéré, par exemple par Aziz
Al-Azmeh (1993), comme la pierre de touche qui permet de décider de
l'appartenance ou non aux mouvements intégristes. «Derrida croit qu'une
interprétation du prophétisme juif en langue philosophique grecque, est une
entreprise impossible ... La pensée juive peut [selon Derrida] mettre
radicalement en question la pensée grecque, en rendant cette dernière
consciente d'elle-même, mais elle ne peut le faire que comme non-philosophie, qui ne peut poser des
questions qu'en se taisant, car par le seul fait de s'exprimer, elle se transforme
en philosophie qui parle la langue grecque» (De Boer: 159). L'expérience de la
rupture épistémologique telle que la font les différents auteurs, produit donc
ses effets quant à la manière dont ils pensent la possibilité de traduire les
textes sacrés. Si cette rupture est jugée profonde, les textes ne sont pas
traduisibles. Chez Arkoun, bien que la rupture entre la tradition et la
modernité soit décisive, les textes sacrés eux-mêmes n'en souffrent pas, le
problème de la «traduction» se trouvant déplacé vers celui de la différence
d'interprétation.
Dans ces discussions, la tradition de l'islam est
toujours parfaitement absente, ce qui n'est pas sans irriter Arkoun. C'est la
raison pour laquelle j'introduis la voix d'un «intégriste» important, dont il
nous sera donné de constater qu'il rejoint la position de Levinas, ce qui n'est
pas sans nous donner à penser. Dans ses remarques sur «l'outillage conceptuel
et linguistique» du message islamique, le leader islamiste marocain Yassine
nous explique en effet les raisons politiques pour lesquelles il juge, lui, les
textes prophétiques intraduisibles: «Il n'est pas possible de convertir les
mots et les concepts d'une langue imprégnée de paganisme de par ses origines
gréco-romaines pour leur faire exprimer des idées et surtout des sentiments
fidèles à Dieu. Sa longue carrière au service de la religion judéo-chrétienne
et de la civilisation occidentale enchaîne cette langue dans un système de
connotations, système qui définit l'enceinte de la culture occidentale et dont
justement nous voulons nous échapper pour dire notre positivité sans référent
au milieu barbare. C'est encore impossible étant donné que le colonialisme
politique et économique continue de s'exercer sur nos sociétés et nos esprits
grâce à ce colonialisme culturel qui nous aliène dans la pensée et les valeurs
des envahisseurs. La classe politique occidentalisée chez nous a tendance à
penser par clichés reçus de ses maîtres à penser de l'étranger. Cette classe
est l'objet de nos soucis: c'est pour l'atteindre que nous écrivons en français
pour lui faire parvenir un message que le matraquage psychologique, qui a
rythmé sa vie, lui a fait oublier. A défaut d'un approfondissement et d'un
déplacement sémantique impossible pour faire coïncider les concepts et les
notions du français avec ceux de la langue du Coran, j'essaierai de forger et
de préciser les contours des outils de travail indispensables au fur et à
mesure que celui-ci avance. Pour le reste, j'utiliserai des notions générales
chargées d'idéal, telles que démocratie, liberté, révolution, dans le sens que
leur suppose le lecteur moyen. Espérant que, petit à petit, se dégagera la
signification multidimensionnelle que nous confions à ce langage où le
signifiant est, par vocation, allergique aux exigences du signifié qu'on veut
lui faire véhiculer» (Yassine 1990: 8-9).
Yassine nous montre que le simple problème de la
possibilité de traduire et les textes sacrés et les notions politiques peut
avoir des répercussions politiques et peut se relier à la guerre que se livrent
actuellement les civilisations des pays du Nord et du Sud. Pourvus de cette
logique «intégriste», nous serons plus attentifs à suivre les raisonnements
compliqués de nos auteurs «poststructuralistes», nous pourrons également mieux
juger de la légitimité de leur logique fondamentaliste.
Selon la philosophie de Derrida, il faudrait conclure que
ce n'est pas seulement la pensée juive qui serait condamnée au silence, mais
aussi les pensées chrétienne et islamique, en ce qu'elles sont issues de la
même racine prophétique. Les dogmes chrétiens et islamiques seraient donc
également mis en question. Arkoun, au contraire, cherche à élargir l'ouverture
intellectuelle de l'Occident, il la juge capable d'exprimer les conceptions des
vérités révélées. Chez Arkoun, on ne trouve pas la distinction essentielle
entre religions naturelles grecques et religions prophétiques, déjà élaborée
par Friedrich Heiler, dès le début du siècle. Chez Arkoun, le fait de traduire
le Coran, n'impose pas une problématique de rupture. Aussi Arkoun se
trouve-t-il un allié en Derrida, lorsque celui-ci réfute le scepticisme de
Levinas quant à la possibilité d'exprimer, en grec, la sagesse juive. Je cite
Derrida citant Levinas: «Levinas parle d'un «empirisme qui n'a rien de positiviste»
... Mais l'empirisme a toujours été déterminé par la philosophie de Platon à
Husserl, comme non-philosophie,
incapacité de se justifier, de se porter secours comme parole» (Derrida:
225/6). Derrida continue son raisonnement en s'élevant contre l'empirisme de la
sagesse prophétique chez Levinas. C'est justement par sa différence que la
pensée prophétique, en confrontation avec la pensée grecque de la raison,
éveille chez cette dernière ses ultimes possibilités de compréhension jusqu'aux
limites de la rationalité, qui restent pourtant rationnelles:
«Rien ne peut donc solliciter
aussi profondément le logos grec - la philosophie - que cette irruption du
tout-autre, rien ne peut autant le réveiller à son origine comme à sa
mortalité, à son autre. Mais si (ce n'est pour nous qu'une hypothèse) on
appelle judaïsme cette expérience de l'infiniment autre, il faut réfléchir à
cette nécessité où il se trouve, à cette injonction qui lui est faite de se
produire comme logos et de réveiller le Grec dans la syntaxe autistique de son
propre rêve. Nécessité d'éviter la pire violence qui menace quand on se livre
silencieusement à l'autre dans la nuit. Nécessité d'emprunter les voies de
l'unique logos philosophique qui ne peut que renverser «la courbure de
l'espace» au profit du même. D'un même qui n'est pas l'identique et qui ne
renferme pas l'autre. C'est un Grec qui a dit: «S'il faut philosopher, il faut
philosopher; s'il ne faut pas philosopher, il faut encore philosopher (pour le
dire et le penser). Il faut toujours philosopher.» Levinas le sait mieux que
d'autres: «On ne saurait refuser les Écritures sans savoir les lire, ni museler
la philologie sans philosophie, ni arrêter, si besoin était, le discours
philosophique, sans philosopher encore». «Il faut recourir - j'en suis
convaincu - au médium de toute compréhension et de toute entente, où toute
vérité se réfléchit - précisément à la civilisation grecque» » (Derrida: 226).
Selon Derrida, Levinas lui-même témoigne de la nécessité
de recourir, pour comprendre le
message prophétique, au médium de toute compréhension, le logos grec. Le devoir de tout philosophe,
de tout un chacun qui réfléchit, ce n'est pas d'exclure, mais d'inclure la
pensée transmise par le message prophétique, et donc de l'annexer au territoire
grec. Selon Derrida, en effet, «La Grèce n'est pas un territoire neutre
provisoire, hors frontière. L'histoire dans laquelle se produit le logos grec
ne peut être l'accident heureux livrant un terrain d'entente à ceux qui
entendent la prophétie eschatologique et à ceux qui ne l'entendent point. Elle
ne peut être dehors et accident pour aucune pensée. Le miracle
grec, ce n'est pas ceci ou cela, telle ou telle réussite étonnante; c'est
l'impossibilité à jamais, pour aucune pensée, de traiter ses sages, ... comme des
«sages du dehors» » (Derrida: 227). Or, si on prétend qu'il s'agit, avec le
message prophétique, d'un message pertinent pour la raison humaine, il ne reste
d'autre choix que de l'exprimer en langue rationnelle. Pourtant la différence
subsiste et il nous reste une barrière à franchir.
c. Le
déchirement entre la raison grecque et la raison prophétique. L'Ithaque de la
raison arkounienne.
Comment résoudre ce dualisme originel qui hante et fend
nos pensées, ce dualisme qu'on retrouve incorporé dans la différence entre la
personnalité grecque et la personnalité sémite présentes dans les racines de
notre culture?
«Sommes-nous des Juifs ? Sommes-nous des Grecs ? Nous
vivons dans la différence entre le Juif et le Grec, qui est peut-être l'unité
de ce qu'on appelle l'histoire. Nous vivons dans et de la différence,
c'est-à-dire dans l'hypocrisie
dont Levinas dit si profondément qu'elle est «non seulement un vilain défaut
contingent de l'homme, mais le déchirement profond d'un monde attaché à la fois
aux philosophes et aux prophètes» » (Derrida: 227).
Comment comprendre, comment réconcilier ce déchirement
profond des deux mondes philosophiques et prophétiques? Afin de nous procurer
une méthode qui nous libère de l'hétérologie empirique de ces deux mondes qui
sont au berceau de notre civilisation, Derrida a recours à la philosophie de
Hegel. Il faut bien en effet que nous trouvions une pensée qui nous permette de
déconstruire l'accouplement
historique du judaïsme et de l'hellénisme, et de dépasser et de vaincre l'impensable
de notre déchirement stérile. Et c'est l'«Aufhebung», le dépassement hégélien,
qui se présente alors à notre maître à penser. Mais avec ce recours à la
dialectique de Hegel comme solution ultime s'offrant à une philosophie
d'archéologie et de déconstruction, n'a-t-on pas introduit dans ce système de
pensée post-structuraliste, un véritable cheval de Troie? En faisant appel aux
conceptions de la philosophie allemande classique du Sujet, la critique
déconstructive ne confesse-t-elle pas sa propre impuissance à résoudre les
vrais problèmes et les vrais dilemmes de la philosophie européenne? En ce qui
me concerne, je le crois, et c'est pourquoi l'entreprise postmoderniste, en
tant que fondation d'une métaphysique, ne me semble représenter qu'une impressionnante
et adéquate phénoménologie des simulacres contemporains (cf. Haleber 1989-a,
Frank 1984, Habermas 1985). Cette constatation ne sera pas non plus sans
importance pour l'évaluation de la pensée d'Arkoun.
Acculé à devoir trouver une solution entre pensée
métaphysique et pensée prophétique, Derrida ose la trouver dans un retour à la
dialectique de Hegel, philosophie du Sujet et de la transcendance, depuis
longtemps abjurée et diffamée par les élèves de Foucault: «Sommes-nous des
Grecs? Sommes-nous des Juifs? Mais qui, nous? Sommes-nous (question non
chronologique, question pré-logique) d'abord
des Juifs ou d'abord des Grecs?
Et l'étrange dialogue entre le Juif et le Grec, la paix elle-même, ont-ils la
forme de la logique spéculative absolue de Hegel, logique vivante réconciliant la tautologie formelle et
l'hétérologie empirique après avoir pensé le discours prophétique dans la
Préface de la Phénoménologie de l'esprit ?
Cette paix a-t-elle, au contraire, la forme de la séparation infinie et de la
transcendance impensable, indicible, de l'autre? A l'horizon de quelle paix
appartient le langage qui pose cette question? Où puise-t-il l'énergie de sa
question? Peut-il rendre compte de l'accouplement
historique du judaïsme et de l'hellénisme? Quelle est la légitimité, quel est
le sens de la copule dans cette
proposition du plus hégélien, peut-être, des romanciers modernes: «Jewgreek is greekjew. Extremes meet»? »
(Derrida: 227/8).
La citation «juif-grec est grec-juif» vient d'Ulysse, le célèbre ouvrage de James Joyce.
Dans ses annotations, Derrida essaie de nous résumer la dialectique hégélienne
de l'identité et de la différence, qu'il fallait donc aborder pour se
convaincre de la possibilité d'une solution. Je me restreins à ne suivre que sa
critique sur Levinas, critique qu'il symbolise par le mépris de celui-ci pour
Ulysse, le héros grec:
«Mais Levinas n'aime pas Ulysse ni les ruses de ce héros
trop hégélien, de cet homme du noostos
et du cercle fermé, dont l'aventure se résume toujours dans sa totalité. Il s'en
prend souvent à lui (Totalité et Infini,
Difficile Liberté), «Au mythe d'Ulysse retournant à Ithaque, nous
voudrions opposer l'histoire d'Abraham quittant à jamais sa patrie pour une
terre encore inconnue et interdisant à son serviteur de ramener même son fils à
ce point de départ» (La Trace de l'autre)
» (Derrida: 228).
Derrida touche ici au cœur de la pensée de Levinas, à son
rejet de l'éternel retour, qui, depuis Nietzsche, constitue l'un des thèmes
majeurs et l'un des fils conducteurs de la philosophie occidentale, notamment
chez les post-modernistes. En défendant Ulysse, le héros, dans la tradition de
la pensée grecque, Derrida manque son but: il ne traite pas l'intention de
Levinas, qui est aussi celle de Pascal, et que personnifie Abraham. Levinas veut
justement montrer que l'homme doit se détacher de son désir de possession d'une
place fixe sous le soleil, de son «attachement au Lieu», de sa lutte égoïste pour la défense de sa propre
survie, de son recours nostalgique à une idéologie nationaliste pour la
recherche d'une patrie fixe. Il s'agit ici du thème de l'exode radical, de la
sortie de l'enceinte protectrice de la famille, des proches parents, du milieu
familier, «des paysages, et des souvenirs familiaux, tribaux, nationaux»
(Levinas 1976: 327). «Ce qui est admirable dans l'exploit de Gagarine» sur la
lune, nous assure Levinas, «par-dessus tout, c'est d'avoir quitté le Lieu»
(Levinas 1976: 326). Abraham et la technique personnifiée par Gagarine, se
libèrent du culte des Lieux saints: «La technique nous arrache au monde
heideggerien et aux superstitions du Lieu
... la technique est moins dangereuse que les génies du Lieu» (Levinas 1976: 325). L'éloge de la
technique par Levinas, se base sur sa répugnance de «l'éternelle séduction du
paganisme ... Le sacré filtrant à travers
le monde - le judaïsme n'est peut-être que la négation de cela.
Détruire les bosquets sacrés - nous comprenons maintenant la pureté de ce
prétendu vandalisme» (ibidem). Ce que Levinas dit sur le judaïsme d'Abraham,
vaut également pour l'Abraham du Coran, le musulman qui détruit les idoles de
la Mecque: il «n'a pas sublimé les idoles, il a exigé leur destruction. Comme
la technique, il a démystifié l'univers. Il a désensorcelé la Nature» (Levinas
1976: 327). Ainsi Levinas oppose-t-il Abraham, la religion prophétique, aux
héros grecs de la Nature, tel Ulysse attaché à son Lieu de départ. Or, cette démarche de Levinas, Derrida ne
l'a pas comprise
(4).
Cet exode radical, thème central de la Bible, se retrouve
dans chacune des trois religions prophétiques. Dans l'islam, il est caractérisé
par le hidjra, la migration du
prophète de la Mecque à la Médine, symbole aussi significatif pour les
écrivains classiques que pour les mouvements islamistes actuels. Ce motif se
trouve en opposition flagrante avec l'éternel retour des religions naturelles,
comme il se trouve en opposition flagrante, ne l'oublions pas, avec le progrès
continu et unilinéaire qui s'est imposé depuis les Lumières. L'exode est
l'aventure d'une rupture historique et décisive avec le passé familier de
Moïse, de Jésus, de Mohammed, il est le départ vers un avenir inconnu sans
retour possible, à la grâce d'un Dieu unique. En tant que tel, il s'oppose à la
vision de la vie comme répétition, que cette répétition se fasse au moyen de la
réincarnation, par le retour au point de départ ou par le retour aux génies et
aux dieux de la patrie nostalgique.
L'on reconnaît là la tradition reprise par Nietzsche et
ses successeurs postmodernistes actuels. Or, Nietzsche a utilisé le motif de
l'éternel retour, comme protestation contre l'héritage chrétien de la
civilisation occidentale. Derrida fait donc fausse route en croyant pouvoir
utiliser le rusé Ulysse comme argument contre la pensée juive. Derrida se
trompe encore davantage lorsqu'il qualifie Ulysse de «héros trop hégélien»,
alors que Hegel, justement, se distancie dialectiquement de ces héros naturels,
et préfère, comme symbole, le tragique profond et la pleine contradiction des
prophètes divins crucifiés dans la personne de Jésus.
Quelle conclusion peut-on tirer de cette confrontation de
deux courants de pensées différents? A la lumière des acquis philosophiques
actuels, la référence ultime de Derrida à la dialectique de Hegel serait encore
à reprendre et à appliquer aux données des religions prophétiques; les
théologiens y ont toutefois renoncé depuis longtemps.
La pensée spécifique de Levinas a conscience des acquis
modernes, et continue de leur lancer un défi, en justifiant une éthique de
portée «laïque», puisque Levinas nie, dès les origines, les références
supra-naturelles du passé. Toutefois, sa protestation contre la tradition de
l'ontologie occidentale, si elle est aussi radicale que celle de Heidegger et
des «post-modernistes», part d'un angle différent et suit une direction
différente: fondée sur la pensée prophétique, cette protestation ne réconcilie
pas la déchirure et laisse irrésolu le dualisme de l'homme et de la nature,
d'où découlent les problématiques de l'environnement et de la position de la femme.
A la pensée de Levinas s'attachent encore ces problèmes de dissymétrie,
auxquels se réfère Derrida à propos du cas posé par le livre Totalité et Infini: «Cette impossibilité
principielle pour un livre d'avoir été écrit par une femme n'est-elle pas unique
dans l'histoire de l'écriture métaphysique?» (Derrida: 228). Chez Levinas, les
valeurs de la terre, de l'environnement, de la femme, de la jouissance, se
trouvent négligées, cette carence se fondant sur l'ordre donné par le Créateur
à Adam, de soumettre la terre. L'oubli de ces valeurs et l'impossibilité
évidente qu'il y a à les penser mettent ses conceptions en question.
Chez Arkoun, on ne trouve pas de terminologie qui
témoignerait d'une rupture épistémologique destinée à déconstruire la
différence entre prophétie et ontologie. Chez lui, pour pouvoir retrouver le
sens des textes prophétiques, il n'existe pas de passage «autrement qu'être ou
au-delà de l'essence», il n'y a pas d'identification de l'autre à l'Autre, ni
de rupture avec la tradition ontologique totalitaire, ou de rupture qui crée
une ouverture vers l'Infini. Ces absences prouvent que, pour Arkoun, qui
s'inscrit dans la tradition des Lumières, c'est la rationalité qui continue à
servir de mesure. Bien qu'il accepte l'aide de Derrida et de Foucault pour
radicaliser ses approches rationnelles, et qu'il fasse appel à eux dans sa
démonstration de ce qui fut, dans l'histoire, des impensés ou des impensables,
il ne met pas, contrairement à ces penseurs sur lesquels il prend exemple, la
rationalité comme telle en question. L'ambiguïté et le caractère paradoxal de
la raison occidentale, avec toutes les conséquences négatives que cela entraîne
pour la conception de la rationalité moderne en soi, n'apparaissent pas chez
Arkoun, si ce n'est lorsqu'il dénonce des philosophies aussi extrêmes et
absolues que peuvent l'être le positivisme et le scientisme.
Chez Arkoun, cet Ulysse arabo-berbère qui cherche un
nouveau champ d'intelligibilité pour ouvrir des horizons nouveaux, la rupture
épistémologique provoquée par l'exode ne paraît pas déterminer sa quête du
sacré. Il retrouve son Ithaque de la raison réconciliée, sans souffrir du
déchirement entre la pensée grecque et prophétique. Le message prophétique de
l'islam, une fois purifié de l'idéologie islamiste, ne le fait pas hésiter à
s'engager sur le chemin du progrès de la pensée moderne. Toutefois, la route
indiquée par un islamiste tel que Sayyed Qotb fait soupçonner que le message
prophétique, qui fait partie, intégralement, d'une épistémologie du Coran, sera
comme de la dynamite placée sur le chemin d'Arkoun. Il tient, lui, à voir la
réponse portant sur les incompatibilités des origines grecques et sémites, dans
le développement d'une réceptivité plus fine à la science transmise. Une telle
subtilité d'esprit permettrait d'élargir la compréhension de notions telles que
le mythe et l'imaginaire. A mes questions sur ce point, Arkoun répond en se
distanciant de l'approche de Levinas, et aussi, par voie de conséquence, de
l'approche des «intégristes» (cf. 10, Débat). Pour mieux découvrir l'abîme qui
sépare Arkoun de la pensée juive, comme de la pensée des Lumières, j'analyserai
le rejet de Spinoza par Levinas.
d. Aux origines de l'herméneutique orientaliste: Spinoza contre Levinas et
Arkoun.
Les déchirements épistémologiques que nous venons de
constater, guidé par Levinas, dans la philosophie du sacré, et pour lesquels
Derrida ne sait référer qu'à une réconciliation hégélienne, ont de graves
conséquences pour ce qui est de la lecture des textes. Arkoun garde pour point
de départ de son entreprise théologique, les efforts humanistes de l'époque
classique de la civilisation islamique, comme en témoigne l'ouvrage qu'il a
consacré à Miskawayh. Comme pour beaucoup d'autres, comme, par exemple, pour le
Marocain Mohammed Abed Jabri, il voit en Ibn Ruchd, son grand prédécesseur. Le
rationaliste arabe du XIIe siècle ne sut-il pas créer, en effet, à partir de sa
propre position historique, un espace maximum pour une approche critique et
raisonnable de l'héritage de culture islamique? Reste cependant à analyser si
l'attitude d'Arkoun s'avère compatible avec les leçons que le grand précurseur
de la lecture critique moderne des textes sacrés qu'est Baruch d'Espinoza, a tirées de cette
époque classique.
Spinoza eut le génie de transposer l'héritage judéo-arabe
dans le contexte de l'épistémè moderne, épistémè tant louée par Arkoun. Spinoza
a été le premier à établir pour l'épistémè moderne la méthode de
l'herméneutique des textes sacrés. Il est caractéristique que Hasan Hanafi ait reconnu
l'importance de Spinoza, l'incontournable inaugurateur de la lecture moderne
des textes, en traduisant en arabe les traités que Spinoza a consacré à ce
sujet. Quelle est la position de la critique de la raison arkounienne vis-à-vis
de la lecture spinoziste, cette pierre de touche de la modernité?
L'écart entre Arkoun et la tradition de l'exégèse juive
traditionnelle, se fait évidente lorsque l'on étudie la condamnation de Spinoza
prononcée par Levinas. Ce dernier se considère en effet comme le continuateur
de la tradition de l'exégèse juive, alors que Baruch
d'Espinoza, fils d'un immigré amsterdamois originaire de la ville
portugaise de Figuera, se réclame, lui, du courant cartésien. Sur la base des
principes cartésiens, il est le premier à avoir développé dans l'espace
méditerranéen une épistémologie scientifique de l'étude critique des textes.
C'est pourquoi, Spinoza fut le principal instaurateur de la méthode moderne de
critique des textes. C'est aussi la raison pour laquelle Levinas situe ce penseur
juif rationaliste en dehors de la tradition talmudique de la lecture de
l'écrit.
Levinas ne reproche pas seulement à Spinoza de n'avoir
aucune affinité avec cette méthode, il fait de plus le constat qu'il se borne à
«violenter les textes», «Spinoza n'avait pas eu de contact direct avec l'œuvre
prémédiévale du Talmud ... Spinoza a-t-il jamais entendu la bonne façon de
«talmudiser»?» (Levinas 1982c: 201-2). Ce jugement est extrêmement bizarre,
comparé à l'opinion du fameux David Ben Gourion, qui observe que Spinoza «a
appris beaucoup d'Ibn Esra, Ben Maimon et d'autres philosophes juifs du moyen
âge. Il était particulièrement versé dans la Bible et étudiait Talmud et
Kabbale ... Spinoza est le fils immortel du peuple juif, et c'est notre devoir
de redonner à notre langue et culture hébraïques, les écritures du penseur le
plus original et du philosophe le plus profond que le judaïsme ait engendré
depuis deux mille ans» (Dans Hessing 1962: 7-9). D'ailleurs, les biographes de
Spinoza témoignent de ce «qu'il est possible que dans la Traité Théologico-politique, il ne se
trouve même pas une seule remarque critique sur la Bible, qui n'ait son origine
chez un Talmudiste, ou qu'on ne pourrait retrouver chez un autre commentateur
juif» (Hessing: 114).
Levinas ensevelit le génie juif de Spinoza dans le
tombeau de l'histoire erronée de l'ontologie occidentale. La stricte séparation
que fait Levinas entre l'exégèse talmudique et la philosophie occidentale,
suggère que sa propre épistémologie concernant les textes sacrés est finalement
de signature et de structure quasi supra-naturalistes. Cette épistémologie, qui
traite les données révélées comme le fait, dans la théologie protestante, le
Suisse Karl Barth, n'est pas sans relever d'un certain positivisme. Selon
Barth, l'humain, dans sa dimension horizontale, n'existe et ne reçoit les
contenus de sa signification que par la descente verticale de la révélation
divine. Il n'est guère besoin de préciser que cette position est aussi éloignée
que possible de la position d'Arkoun.
Levinas pose, de façon apodictique, que «Spinoza n'aura
conféré aucun rôle dans la production du sens au lecteur du texte et, si l'on
peut dire, n'aura prêté aucun don de prophétie à l'oreille» (1982c: 206).
Levinas continue: «Qu'il me suffise d'évoquer quelques possibilités de
l'exégèse que le Talmud anime et qui, à en croire la critique de Spinoza et la
méthode philologique qu'il avance contre elle, se bornerait à violenter les
textes. Ce qui est recherché - et souvent accompli - dans l'incessant retour
des docteurs du Talmud sur les versets, dont Spinoza dit: Verba scripturae
extorquere conantur ut id quod plane non vult dicat (chapitre II) et qui
aboutit en effet à des interprétations multiples qui s'éloignent, en apparence,
du sens obvie, c'est une lecture où le passage commenté éclaire le lecteur sur
sa préoccupation actuelle (singulière ou commune à sa génération), et où,
réciproquement, le verset se renouvelle à partir de cette clarté. C'est ce que
j'appellerai l'essence «homilétique» du texte. L'homélie avant d'être
l'édification d'une communauté, est cette relation intime avec le texte, ce
renouvellement, cette réactualisation du sens. L'herméneutique que, dans sa
préface à Bultmann, Ricoeur désigne comme «le déchiffrage même de la vie au
miroir du texte» est à sa façon pratiquée et même instaurée ici» (o.c. 203).
Levinas accentue l'importance de l'essence «homilétique»
du texte, la répétition comme réactualisation du sens, dans la prédication. Or,
si justement Arkoun ne sous-estime aucunement l'usage liturgique et oral du
texte sacré qui, précisément dans cet usage, déploie sa pleine signification
religieuse, pour la juste compréhension du texte par le croyant, il rejette
radicalement l'homélie en tant qu'endroit exemplaire (cf. 10, Débat). Il ne faut
pas troubler le sens du texte avec les sentiments pieux du prédicateur. Il
s'agit d'une distinction à laquelle tiendra aussi Ricoeur, présenté par
Levinas, à tort, comme son témoin.
En voyant la Bible comme livre de métaphores, dans lequel
le simple croyant retrouve les leçons de la raison et de la morale sous forme
d'imaginations mythologiques adaptées à sa compréhension limitée, Spinoza,- en
contradiction avec ce que Levinas lui fait dire -, donne la responsabilité
créative au lecteur interprétant. Apparemment, ce faux argument n'est allégué
par Levinas que pour pouvoir récuser radicalement l'étude des textes telle que
la propose Spinoza dans son traité:
«La critique spinoziste ne fait aucun état de cette
«ontologie» du sens. Si Spinoza, le génial Spinoza, avait connu intimement la
vie du Talmud, il n'aurait pu ni réduire cette ontologie à une mauvaise foi de
pharisiens, ni l'expliquer par le fait qu' «à partir des paroles et d'images on
peut combiner bien plus d'idées qu'à partir des seuls principes et notions sur
lesquels se construit notre connaissance naturelle» (nam ex verbis et imaginibus longe plures ideae
componi possunt quam ex solis principiis et notionibus, quibus tota nostra
naturalis cognitio superstruitur) (chapitre 1er). Aux règles philologiques
que préconise le Traité
théologico-politique et qui désignent, sans conteste, le champ
moderne de la lecture des textes, ne s'ajoute, chez Spinoza, aucune autre
dimension. Or, la lecture moderne ne s'en tient pas, pensons-nous, à ce champ
préconisé par la méthode spinoziste. Pour Spinoza, tout savoir qui résume une
expérience temporelle, tout ce qui revêt un style poétique, porte la marque de
l'imaginaire. La Bible, conditionnée par le temps, est en dehors des idées
adéquates; sa cohérence n'est faite que des figmenta
des commentateurs. N'est réelle que sa réalité subjective avec ses intentions
subjectives. Retrouver la réalité des actes de la pensée et leurs intentions
subjectives consignées dans le texte, voilà tout ce qu'un savoir soucieux de
réalité peut chercher dans l'Écriture. Mentem
authorum Scripturae concludere: l'intention subjective et ses
causes, et non point sa portée imaginaire ! Établir la genèse du texte, plutôt
que d'en faire l'exégèse ! Certes, le sens est référé aux circonstances de sa
formulation, mais, dès le début, il est déjà pleinement lui-même, réifié dans
le texte et quasiment emboîté en lui avant tout développement historique et
toute herméneutique: le sens est l'absolu de l'origine et non pas du résultat.
Dès lors, Spinoza ne ramène pas seulement la Bible au rang de tout texte, il
assimile l'exploration de toute écriture à l'exploration de la Nature (chapitre
VI): Dico methodum interpretandi Scripturam
haud differre a methodo interpretandi Naturam sed cum ea prorsus convenire»
(o.c. 205, caractères cursifs RH.).
S'appuyant sur cette citation, Levinas suggère que
Spinoza, avec son interprétation des saintes écritures, a l'intention de poser
qu'«est divin ce qui en elles concorde avec les conséquences pratiques de son
Éthique», et donc, ce qui en elles concorde avec sa propre philosophie
(ibidem). Il donne de la citation ci-dessus l'explication suivante:«Spinoza ne
ramène pas seulement la Bible au rang de tout texte, il assimile l'exploration
de toute écriture à l'exploration de la Nature». Compte tenu du contexte de la
citation, il paraît pourtant évident qu'il ne s'agit pas pour Spinoza d'une
défense des thèses de son Éthique, mais de trouver une méthode scientifique et
adéquate pour la compréhension des textes sans les mêler à des préjugés
théologiques ou à la piété homilétique.
Est-il est juste de prétendre pour autant que «Spinoza
n'aura conféré aucun rôle dans la production du sens au lecteur du texte et, si
l'on peut dire, n'aura prêté aucun don de prophétie à l'oreille»? La suite de
la phrase de Spinoza rappelée un peu plus haut, suite que Levinas passe sous
silence, rend évident ce contre quoi Levinas essaie en vain de protester. En
n'osant pas citer son «génial Spinoza», en ne le laissant pas expliquer sa
véritable intention, Levinas fait incontestablement la preuve de sa mauvaise
foi. Pour faire droit aux intentions de Spinoza, je vais le citer en contexte.
Le commencement de la citation peut être lu comme une description de la «folie»
de l'étude de texte telle que la pratique le fondamentalisme actuel:
«A ces maux se joignit la superstition qui enseigne à
mépriser la Nature et la Raison, à admirer et à vénérer cela seulement qui les
contredit; aussi n'est-il pas surprenant que les hommes, pour mieux admirer et
vénérer davantage l'Écriture, se soient attachés à l'expliquer de telle sorte
qu'elle semble le plus contraire qui se puisse à cette même Nature et à cette
même Raison. Ainsi en vient-on à rêver que de très profonds mystères sont
cachés dans les livres saints et l'on s'épuise à les sonder, négligeant l'utile
pour l'absurde; et tout ce qu'on invente dans ce délire, on l'attribue à
l'Esprit-Saint et l'on tâche de le défendre de toutes ses forces, avec l'ardeur
de la passion. Tels sont les hommes en effet: tout ce qu'ils conçoivent par
l'entendement pur, ils le défendent à l'aide du seul entendement et de la
Raison; les croyances irrationnelles que leur imposent les affections de l'âme,
ils les défendent avec leurs passions
(5) ».
Spinoza continue, - avec en cursif le fragment isolé et
désabusé par Levinas: «Pour nous tirer de ces égarements, affranchir notre
pensée des préjugés des Théologiens et ne pas nous attacher imprudemment à des
inventions humaines prises pour des enseignements divins, il nous faut traiter
de la vraie méthode à suivre dans l'interprétation de l'Écriture et arriver à
en avoir une vue claire: tant que nous ne la connaîtrons pas en effet nous ne
pourrons rien savoir avec certitude de ce que l'Écriture ou l'Esprit-Saint veut
enseigner. Pour faire court je résumerai cette méthode en disant qu'eIle ne diffère en rien de celle que
l'on suit dans l'interprétation de la Nature, mais s'accorde en tout avec elle.
De même en effet que la Méthode dans l'interprétation de la nature consiste
essentiellement à considérer d'abord la Nature en historien et après avoir
ainsi réuni des données certaines à en conclure les définitions des choses
naturelles, de même, pour interpréter l'Écriture, il est nécessaire d'en
acquérir une exacte connaissance historique et une fois en possession de cette
connaissance, c'est-à-dire de données et de principes certains, on peut en
conclure par voie de légitime conséquence la pensée des auteurs de l'Écriture.
De la sorte en effet (je veux dire si l'on n'admet d'autres principes et
d'autres données pour interpréter l'Écriture et en éclaircir le contenu, que ce
qui peut se tirer de l'Écriture elle-même et de son histoire critique), chacun
pourra avancer sans risque d'erreur, et l'on pourra chercher à se faire une idée
de ce qui passe notre compréhension avec autant de sécurité que de ce qui nous
est connu par la Lumière Naturelle. Pour établir clairement que cette voie
n'est pas seulement sûre, mais qu'elle est la voie unique et s'accorde avec la
méthode d'interprétation de la Nature, il faut noter toutefois que l'Écriture
traite très souvent de choses qui ne peuvent être déduites des principes connus
par la Lumière Naturelle; ce sont des histoires et des révélations qui en
forment la plus grande partie; or les histoires contiennent principalement des
miracles, c'est-à-dire (comme nous l'avons montré au chapitre précédent) des
récits de faits insolites de la Nature adaptés aux opinions et aux jugements
des Historiens qui les ont écrits» (Spinoza: 138; ce texte ne se trouve pas
selon la référence de Levinas au chapitre 6, mais au chapitre 7, cf. l'édition
standard en latin de Van Vloten 1914: I-II, 172).
Replacée dans son contexte, la citation nous révèle les
principes clairs et intelligibles de l'interprétation moderne des textes: «pour
interpréter l'Écriture, il est nécessaire d'en acquérir une exacte connaissance
historique et une fois en possession de cette connaissance, c'est-à-dire de
données et de principes certains, on peut en conclure par voie de légitime conséquence
la pensée des auteurs de l'Écriture». La contorsion de Levinas ne nous laisse
pas d'autre choix que de voir en Levinas un philosophe resté attaché aux
«préjugés des théologiens», aux «croyances irrationnelles que leur imposent les
affections de l'âme», aux «inventions humaines prises pour des enseignements
divins», comme le lui reprocherait sévèrement son génie juif du XVIIe siècle.
Il s'agit évidemment pour Spinoza d'une défense des
principes de la critique littéraire moderne qui doivent s'appliquer à l'étude
des textes, il ne s'agit pas de la proclamation obstinée de quelque message
métaphysique émanant de sa propre pensée, contrairement à ce que prétend
Levinas afin de défendre l'exégèse médiévale. Il est caractéristique, que] dans
les raisons exposées dans leur bulle d'excommunication, les rabbins du XVIIe
siècle aient reproché à Spinoza de ne pas accomplir le rituel de la loi juive,
et que cela ait été leur argument central. Ce qui prouve encore l'importance de
cet argument central qui concernait sa vie pratique et non pas sa philosophie,
la tentative faite par les dirigeants juifs pour inciter Spinoza à observer les
rites religieux, en promettant de lui payer, en cas de soumission, une rente
annuelle assez considérable. Dans de telles circonstances, les liens étroits
que la philosophie de Spinoza entretient avec les thèses de la tradition
kabbalistique, pourraient être pardonnables.
Il va de soi que les philosophes d'aujourd'hui seraient
en désaccord avec Spinoza sur de nombreux points, comme, par exemple, sur
l'idée qu'il émet d'une nature déterminée. Il n'en reste pas moins vrai
qu'aucun interprète des écritures sacrées, aussi pas Arkoun, ne peut s'estimer
affranchi du devoir qu'il a de se rendre compte des faits historiques (cf.
7-c). Le rejet de l'approche méthodique de Spinoza a des répercussions égales
pour les traditions juive, chrétienne et arabe de la connaissance naturelle des
données révélées, comme on peut, par exemple, le constater chez Ibn Tofail.
L'adage chrétien «anima naturaliter christiana», l'âme est de nature
chrétienne, trouve sa contrepartie dans la thèse de la fitra, basé sur le hadith selon lequel
l'âme humaine est née musulmane.
Si Arkoun partage, en règle générale, le défi rationnel
des principes de Spinoza, toutefois, il ne renonce pas à attribuer à
l'imaginaire du croyant un rôle important. Or, l'introduction de l'imaginaire
dans l'interprétation des textes, n'est-ce pas ce à quoi se refuse absolument
Spinoza? Pourtant, Arkoun, contrairement à Levinas, dénie à l'herméneutique
appliquée de la prédication, à l'imaginaire de l'homélie, un rôle essentiel
pour l'étude des textes. Dans l'optique d'Arkoun, la piété du croyant ne joue
donc pas un rôle essentiel dans la compréhension des textes (cf. 10, Débat). Il
est important de souligner ici cette limite. Arkoun, en effet, s'adresse
souvent à un public musulman sans éducation scientifique, pour lequel il adapte
ses arguments. Or, en désignant clairement le discours homilétique comme
discours idéologique, il ne saurait se prêter à un quelconque malentendu qui
voudrait faire de lui un missionnaire religieux (cf. 10, Débat). Par ailleurs,
Arkoun, comme nous le verrons par la suite, dans chapitre 7, se distancie aussi
de l'actuelle méthode spinoziste radicalisée dont usent les orientalistes pour
l'étude des textes. Dans ces conditions, la question se pose de savoir si
Arkoun lui-même ne revient pas en arrière et ne se situe pas en decà des
principes de la science moderne, des principes des Lumières, inaugurés par
Spinoza?
Arkoun ne suit pas le traitement d'épistémè moderne
proposé par Spinoza, son «historisation» du mythe et de l'imaginaire. Cette
«historisation», il la qualifiera chez les orientalistes, de réduction
«positiviste». Toutefois, il faut observer que les deux penseurs évaluent
différemment l'imaginaire. Pour Spinoza, l'imagination humaine est la source de
tromperies, et l'origine de l'idéologie. Pourtant, l'histoire de la réception
actuelle de la notion, centrale pour Spinoza, de l'imaginatio, paraît confuse (cf. Haleber 1989-b).
Comme ma lecture des textes originaux de Marx l'a prouvé
(cf. 2-c), Marx, lui, définissait l'idéologie comme une «fausse conscience»
liée à un anachronisme historique. Cette définition est aujourd'hui abandonnée,
et se trouve actuellement remplacée par une conception structuralo-positiviste
de l'idéologie. Telle est, par exemple, la conception de Louis Althusser, qui
fonde néanmoins explicitement son analyse sur Spinoza, puisqu'il voit dans sa
notion de l'imaginatio
l'origine de l'idée d'idéologie (cf. Haleber 1989-b).
Pour avoir prise sur la pensée d'Arkoun, il faut que nous
nous éloignions donc des significations superficielles et structuralistes de
l'idéologie. Il faut délimiter clairement l'impensé des propos d'Arkoun dans le
champ de l'interaction de l'imaginaire religieux et de l'idéologie à l'époque
moderne. Dans le chapitre suivant, j'élargirai la réflexion en comparant la
pensée d'Arkoun au processus de l'idéologie tel que je l'envisage.
- - Entretien avec Mohammed Arkoun (3).
Haleber: Vous proposez
le projet d'un islam intégral. Est-ce qu'il est concevable? Regardons, à titre
d'exemple concret, le problème épistémologique de l'interprétation d'Ibn Arabi.
On peut l'interpréter à la Corbin, à la Massignon, dans un contexte chrétien.
Est-ce que vous estimez qu'Ibn Arabi, lui, exprimait intégralement la culture
du Bassin Méditerranéen, ça veut dire la culture du christianisme et du
judaïsme, comme de la culture de l'islam?
Arkoun: Oui. Ce qui est intéressant chez Ibn Arabi, c'est
qu'il a construit une vraie cathédrale symbolique, avec des mots. Comme les
chrétiens ont construit des cathédrales avec des pierres. C'est une immense
cathédrale. Pour moi, ce qui m'intéresse, c'est comment ces cathédrales-là ont
été possibles à partir d'une inspiration religieuse venant du christianisme ou
de l'islam. Quelles sont les catégories porteuses, dans les deux cas, qui
rendent possible la construction du christianisme ou de l'islam. Quelles sont
les catégories porteuses, dans les deux cas, pour de telles cathédrales. Il
faut revenir aux catégories porteuses, essentielles dans les deux cas. Et ça,
on ne veut pas le regarder, parce que nous avons été formés pour juger à
l'intérieur de systèmes théologiques.
Or, les systèmes théologiques, je les ai définis, et j'y
tiens, comme des systèmes culturels d'exclusion réciproque. Chacun exclut
l'autre au nom de la vérité, c'est un cercle vicieux. Et c'est un système
culturel en même temps, c'est-à-dire qu'ils sont parfaitement construits de
façon à rendre crédibles les explications que l'on donne pour exclure un tel ou
un tel. Alors, quand, en histoire, nous étudions l'histoire de la théologie de
cette façon-là, nous changeons complètement notre rapport à la théologie, à
toutes les théologies, sans affirmer la supériorité de l'une par rapport à
l'autre. Et si un jour, nous devons dire qu'il y a quelqu'une qui,
véritablement, a touché l'essence de la personne humaine et qui est plus
porteuse d'avenir pour la personne humaine que d'autres, bon, nous le disons.
On va le dire, mais on ne peut pas le dire si on ne fait pas ce travail.
H: Mais si nous
retournons de cette épistémologie intégrale aux problèmes d'idéologies, aux
islamismes qui se répandent maintenant partout dans le monde islamique, la
critique que vous portez sur ces islamismes ne signifie-t-elle pas une
exclusion et un rejet?
A: S'il y a des choses que je rejette, parce que, quand
même, c'est contre la personne humaine, c'est l'intolérance, c'est contre la
personne humaine. Ça procède de quelque chose qui est fondamentalement faux. Je
ne peux pas l'accepter.
H: C'est sur ce point
que nous divergeons d'opinion: s'agit-il, dans ces cas, d'un langage purement
idéologique et politique, ou d'une vraie tradition islamique? Est-ce qu'on ne
pourrait pas interpréter ces islamismes comme le font, par exemple, Ali
Shari'ati ou Hasan Hanafi? Ils utilisent toute cette sémantique, toutes ces
possibilités de langage islamique, toutes ces significations islamiques pour la
création d'une théologie de la libération. On trouve maintenant dans le monde
arabe une réintroduction de tous ces discours islamiques. On s'y exprime
maintenant différemment d'il y a dix ans ou vingt ans. Comment jugez-vous cette
réintroduction du langage islamique?
A: Moi, j'estime que sociologiquement, il est extrêmement
difficile de provoquer un renouvellement des idées dans une jeunesse aussi
nombreuse et aussi mal préparée à recevoir la modernité. Donc, je ne vois pas
comment on peut, à partir de ce langage islamiste, accéder à la modernité.
C'est très difficile.
H: Mais comment
autrement serait-il possible, selon vous, de mobiliser la masse? Comment
initier une mobilisation qui est nécessaire pour l'introduction de votre idéal
de modernité? En même temps, nous sommes convaincus qu'on ne peut pas, tout à
coup, implanter partout une société civile, ces institutions, ces modes de
pensée et d'action étroitement liés au siècle des Lumières. Est-ce que cela
serait possible par le langage islamiste?
A: A condition que cette langue islamique soit imprégnée
et nourrie de cette préoccupation critique de la modernité. Et que ce ne soit
pas simplement la reprise du vocabulaire islamique traditionnel emprunté à
telle ou telle école juridique ou théologique. C'est-à-dire que si on s'adresse
à l'islam classique, il faut s'adresser à lui après avoir fait des études
historiques critiques sur cet islam classique. Du genre, par exemple, de
l'ouvrage que nous attendons tous, de notre collègue allemand de Tübingen, Van
Esch, sur l'histoire du kalâm.
Voilà de quelle façon, moi, je veux que l'on parle de l'islam classique à
investir dans l'islam contemporain, ces valeurs-là doivent être identifiées et
détectées dans des travaux scientifiques de ce type.
H: Est-ce que votre
façon d'insister sur les travaux scientifiques et intellectuels n'est pas
élitaire? Je suis l'avocat du diable, maintenant...
A: Mais non, les sociétés ont toujours besoin d'élites.
Il ne faut pas avoir peur. Evidemment, il ne s'agit pas des élites qui
s'érigent en pouvoir et qui commandent, c'est pas la question! Il s'agit des
gens qui possèdent une certaine formation, des connaissances, et qui les
mettent à la disposition de la société, c'est tout. Je ne sais pas s'il faut
appeler ça élite ou non, mais il faut plonger dans la société, et si vous avez
un certain nombre de connaissances, vous les partagez avec vos semblables.
H: C'est pourquoi
vous croyez dans un rôle important de l'élite des intellectuels musulmans?
A: Oui. D'ailleurs, dans toutes les traditions
culturelles, nous avons des intellectuels, des chercheurs, qui ont toujours
joué ce rôle. Non, on ne peut rien faire sans ça. Et puis, il y a une division
du travail dans une société. Moi, j'ai besoin d'un menuisier, d'un peintre; et
le peintre a besoin de moi aussi.
H: Mais est-ce que
votre analyse d'une division du travail social n'inclut pas un choix politique,
ou bien socialiste, ou bien libéral?
A: Le choix politique consiste, à mon avis, à notre
époque, étant donné quand même les expériences qui ont déjà été faites de
divers régimes politiques au cours de l'histoire... Moi, je suis pour une
démocratie, évolutive, bien sûr. Mais il n'y a pas un modèle déjà parfaitement
constitué de la démocratie. C'est une conquête qui doit toujours être répétée,
mais il y a là une idée, pour l'instant, dans l'état actuel de nos connaissances,
qui n'est pas dépassable, qui n'est pas dépassée. Donc, le choix démocratique,
je crois, est une nécessité, ça ne peut pas travailler autrement. Et maintenant
il faut améliorer toujours le fonctionnement de la démocratie. Par exemple pour
la question de la majorité et de la minorité, il faut trouver une solution. Ça
ne peut pas continuer comme ça.
H: Oui, mais un grand
nombre d'intellectuels et d'États maghrébins ont été inspirés par le marxisme,
surtout celui de l'Europe de l'Est. Après la chute du mur de Berlin, la
faillite des idées de planification socialiste est évidente...
A: Mais remarquez qu'il y a des intellectuels maghrébins
pour lesquels ces idées-là n'ont jamais représenté une référence. Jamais, et je
suis de ceux-là. Jamais. Je n'ai jamais accepté la conception politique de
l'Europe de l'Est! J'accepte philosophiquement certains apports de Marx, en sa
qualité d'analyste et de philosophe. Il y a des idées fortes que l'on peut
utiliser, mais leur traduction par Lénine et Staline, ça n'a jamais fonctionné
pour moi.
4. IDÉOLOGIES.(retour) L'islam en tant que
ciment théologico-politique, mis au défi par la crise de l'État-nation.
a. Arkoun et le champ
politico-religieux au Maghreb.
La notion centrale d'Arkoun pour distinguer la vraie
croyance de la fausse croyance, c'est l'idéologie. Je rappelle que selon
Arkoun, l'idéologie de l'islam, c'est le processus de déformation du «fait de
Coran» sous l'influence d'une politique étatique qui a commencé dès la fixation
de l'événement oral par l'écriture du texte canonique. Le mythe s'est mis alors
à dégénérer en mythologie. A l'époque moderne, l'idéologie a d'abord revêtu la
forme de diverses idéologies nationalistes pour se muer ensuite en idéologies
islamistes qui se sont substituées aux premières. Toujours selon Arkoun, la
modernité, dans ses manifestations scientifiques, notamment dans la
théo-anthropologie et la linguistique, nous offre les moyens de nous libérer de
l'idéologie et de ses connotations d'«épistémè médiévale».
Toutefois, il convient de se demander si l'analyse
d'Arkoun, les avertissements qu'il a formulés de longue date contre le
fondamentalisme fanatique et contre les étatisations de l'islam revêtent de
l'importance pour l'émancipation du champ politico-religieux, par exemple au
Maghreb. Ses exigences présupposent au moins comme résultat final une
séparation claire des champs politique et religieux. Mais n'est-il pas
illusoire de poser le problème en tant que tel? On est en effet bien obligé de
constater que dans tous les pays qui sont à la fois des pays arabes et des pays
islamiques, les faits montrent que ces deux champs restent liés comme ils
l'étaient auparavant. Sous la pression islamiste, ils se lient même davantage.
Ne faut-il pas alors chercher les possibilités d'émancipation et les
possibilités de formation d'une société civile ailleurs que dans l'explosion
d'un champ politico-religieux qui se diviserait en deux, et ce, malgré le
modèle occidental qui serait le fruit d'une évolution inévitable depuis 1789?
Ne faut-il pas plutôt concentrer son attention sur ce qui se passe à
l'intérieur du champ politico-religieux lui-même? Comment ce champ maghrébin
est-il structuré actuellement?
A titre d'exemple, j'esquisserai brièvement les
différents discours présents dans le champ religieux maghrébin, notamment
marocain. J'appliquerai aux discours maghrébins le concept de «bricolage», dans un sens non péjoratif,
tel que l'a introduit Lévi-Strauss pour désigner l'ingéniosité de la pensée
populaire. Je veux démontrer dans le chapitre 6, que tous ces discours
manifestent plusieurs formes de ce «bricolage» ingénieux des modes de pensée
rationnel, politique et religieux.
Dans mes analyses socio-épistémologiques ci-dessous, je
distingue en tout premier lieu, entre un nouveau discours islamiste radical et un discours
islamique traditionnel. Dans l'ensemble du discours islamique traditionnel, je
distingue encore un discours d'islam maghrébin populaire et mystique, qui est
en symbiose avec un islam traditionnel scripturaire enseigné dans les grandes
mosquées-universités comme la Quaraouine de la ville de Fès. Il s'agit donc
d'un discours tolérant intégrant la culture populaire des fraternités soufies,
qui sont caractérisées par des coutumes maraboutiques, souvent magiques.
Depuis l'époque du colonialisme, c'est un discours
salafiste, venu du Moyen Orient, qui a été l'inspirateur du nationalisme
arabo-citadin. Par l'intermédiaire, notamment, de Chaqib Arslan, ce discours a
été étroitement apparenté aux tendances anti-coloniales panislamiques et
panarabistes, et a développé un réseau mondial. Ce salafisme a, de plus en
plus, imprégné et remplacé l'ancien discours islamique traditionnel qui avait
cours au Maghreb. Sous l'influence des besoins politiques actuels, l'ancien
salafisme s'est radicalisé dans les différentes formes de l'islamisme actuel.
Depuis l'indépendance nationale, les deux discours
salafistes qui dominent le champ politico-religieux, se sont engagés dès leurs
débuts, dans une lutte contre les habitudes maraboutiques, étroitement liées au
chérifisme, qui, paradoxalement, fait partie intégrante de l'État chérifien
marocain. Les idéologues modernes du salafisme et du post-salafisme voient dans
ces habitudes, des habitudes superstitieuses et coloniales. Ces idéologies
anéantissent alors la symbiose qui existe traditionnellement entre l'islam et
la culture populaire. Leur but est d'exposer le champs religieux à une prise de
position politique moderne, ou bien arabo-nationaliste, ou bien islamiste.
L'État chérifien du Maroc, héritier des structures de son
ancien empire califal, a oscillé entre un engagement salafiste de lutte
anti-coloniale, et le maintien d'une symbiose équilibrée avec la culture
populaire et berbère. Les derniers développements auxquels nous avons assisté
montrent qu'actuellement, l'État marocain estime qu'il convient de s'ouvrir à
la langue et à la culture berbère, et de les promouvoir, ce qui aura des
répercussions profondes sur le champ politico-religieux actuel. Aujourd'hui, ce
champ est toujours dominé par l'idéologie arabo-islamique d'orientation
salafiste, et dont l'arme la plus efficace est l'arabisation de la société.
Qu'est-ce que cela peut changer dans le champ
politico-religieux? En Occident, on avait l'illusion d'avoir transplanté en
terre d'islam les divisions modernes de la politique laïque. On avait le choix,
pensait-on, entre être de gauche ou de droite, entre l'option socialiste ou
l'option libérale. Les connotations locales se référant à l'arabisme et à
l'islam étaient avant tout considérées comme relevant de la rhétorique. Or, une
telle démarche nous place aujourd'hui devant des problèmes insolubles.
Comment expliquer par exemple le traité de Beyrouth,
conclu fin 1994 entre des adversaires de toujours, et qui est un traité de
coopération entre des mouvements de l'extrême gauche et les «fondamentalistes
fanatiques» comme ceux de Hamas? Ce traité nous place devant la question
suivante: en terre d'islam, les marxistes sont-ils d'abord des nationalistes
arabes, d'idéologie arabo-musulmane, ou sont-ils d'abord les défenseurs d'une
politique moderne laïciste, même modérée, comme l'envisage Arkoun?
L'enthousiasme collectif des arabo-marxistes au Maghreb pendant la Guerre du
Golfe fournit une première réponse à cette question. En témoigne aussi
l'attitude d'un politicologue aussi connu qu'Abdallah Saaf, qui professe à
l'université de Rabat et qui est un marxiste convaincu tout en étant un
nationaliste arabe fervent. Les Occidentaux, eux, ont du mal à prendre au
sérieux, des gens tels Hasan Hanafi qui prétendent que leur identité se
constitue autant d'être nationaliste arabe, que d'être socialiste
révolutionnaire, et musulman radical.
Quant aux dirigeants du mouvement berbère, ils ne voient
pas sans inquiétude pour le développement démocratique de leur société,
l'alliance qui se forme entre islamistes et gauchistes sur l'indestructible
fondement du nationalisme arabo-musulman. Les changements d'allégeance
idéologique se passent ainsi bien différemment de ce qu'imaginent les
politicologues occidentaux.
Dans ces conditions, considérer, comme le fait Arkoun,
que les mouvements idéologiques qui se retrouvent sur l'échiquier
politico-religieux maghrébin, sont le fruit de confusions faites au hasard par
le populisme et un bricolage de valeur négative, sous-estime largement la
logique interne de la politique et de la religion maghrébine. Lorsqu'on analyse
le champ politico-religieux maghrébin, il faut, selon les propres conseils
d'Arkoun, et en contradiction avec ce que sa théorie exige par ailleurs, prendre
en charge, - je cite Arkoun -, «les discontinuités sociologiques, culturelles,
psychologiques, les oublis, les travestissements, les transfigurations qui
dominent pourtant l'histoire réelle
de toutes les sociétés» (mor: 22).
b. L'islam face à la crise de
l'État-nation.
Afin de pouvoir juger de la légitimité des thèses
socio-politiques soutenues par Arkoun, thèses qui occupent une place centrale
dans son projet, il nous faut nous intéresser à la conception même de
l'idéologie, et rechercher de quelle manière l'idéologie se trouve liée à la
modernité. Il nous faut donc analyser la formation explicite de l'idéologie
lors de la naissance des États-nations, ainsi que la situation actuelle.
Quelle attitude l'islam prend-il, à l'heure actuelle,
vis-à-vis de l'introduction de l'État-nation sur son territoire? Tous les
discours paraissent avoir été étroitement influencés par l'imposition
temporaire de l'État-nation moderne dans les régions islamiques du tiers monde,
l'État-nation étant une réaction à la destruction des grands empires musulmans.
La création de l'État-nation occidental, liée à l'industrialisation, aux
nouvelles relations de production, et à des contestations territoriales entre
les États, a engendré une idéologisation, et donc une politisation, des anciens
discours en présence. Elle a donné naissance à de nouveaux discours d'essence
idéologique, taillés à la mesure d'un État-nation plus ou moins laïque.
Aujourd'hui, le processus se poursuit, mais la puissance politique de ces
créations artificielles semble s'écrouler (Horsman 1994, Tilly 1992, Corm
1989). Au milieu de l'anarchie que connaissent les États-nations agonisants,
l'islam doit prouver qu'il constitue le nouveau ciment de l'unité politique,
capable de maintenir l'ordre et de détenir le monopole de la violence, dans un
monde déchiré par des luttes ethniques. L'analyse d'Arkoun est-elle en mesure
de fournir des réponses aux problèmes posés?
Depuis l'époque de la colonisation, l'islam se trouve
confronté au défi des idéologies de l'État-nation. Il en a subi des
transformations. Cette situation n'a pas été sans transformer l'islam au point
que dans certains de ses courants, il se résume à être une idéologie moderne
politisée (Ayubi 1991; Marty 1991-93; Van der Veer 1994). A mon avis, l'islam,
dans la crise que la modernisation lui fait subir, a suscité cinq solutions,
qui constituent les tendances réelles de l'étatisation d'aujourd'hui:
1. Les pouvoirs établis de l'État-nation adaptent le discours islamique orthodoxe pour en
faire une idéologie d'État défensive. L'islam survit comme un
système symbolique spécifique du passé et comme rituel étatique de légitimation
fondamentale. Pour l'essentiel, l'islam n'est plus qu'un discours religieux
orthodoxe formaliste, impuissant socialement et sans implications critiques
pour la société. La légitimation fonctionne comme une idéologie d'État.
Défendant le pouvoir en place, elle fonctionne également comme une idéologie
qui soutient les injustices et les inégalités sous leurs formes «modernes»,
telles que les a léguées le système capitaliste hérité de la période coloniale
et qui s'est installé sur une base largement anti-démocratique. Cette
légitimation facilite un développement en ce sens par le contrôle exercé sur
les prédicateurs et l'organisation étatique de l'enseignement religieux, et,
par voie de conséquence, le rôle réduit dévolu aux fonctionnaires du culte, qui
sont salariés de l'État. Les États du Golfe offrent de bons exemples de cette
première solution adoptée par l'islam.
2. L'étatisation peut prendre la forme d'une légitimation
de la séparation partielle de
la religion et des affaires de l'État. On reconnaît là la doctrine efficace de
la «pantja sila» qui est celle
de l'Indonésie: cinq principes de base - qui s'imposent à tous - exigent la
tolérance entre les quatre communautés religieuses du pays, les communautés
musulmane, hindoue, catholique et protestante; catholicisme et protestantisme
sont reconnus, eux aussi, comme étant des «religions» spécifiques. Après
l'anéantissement violent et radical du communisme, cette doctrine de l'État
indonésien a garanti en pratique, depuis au moins une trentaine d'années, une
grande liberté aux différentes religions. C'est à l'existence de cette doctrine
que l'on doit la quasi-absence de revendications d'un État islamique en
Indonésie. Elle place la majorité islamique du pays dans une situation
paradoxale: elle met la plus grande partie de la population dans
l'impossibilité de revendiquer que l'on fasse de sa religion la base de la
constitution. Ainsi, c'est l'inspiration nationaliste de la constitution qui
bloque l'émergence des mouvements intégristes, et qui maintient l'unité
politique.
3. L'étatisation peut aussi prendre la forme d'un dualisme caché: les institutions d'un
ancien empire islamique couvrent l'introduction fragmentaire de la modernité
dans les domaines juridique et politique dans la mesure où elles ne menacent
pas le pouvoir établi. Dans ce cas, le caractère polymorphe de l'islam semble
salutaire, le champ religieux traditionnel et les acquis religieux hérités de
la société pré-moderne étant, dans chaque cas, conservés. Ce choix ne peut
exister s'il n'envisage pas une certaine séparation entre les affaires de
l'État et celles de la religion. L'adoption de ce choix revient donc à soutenir
le fait religieux en tant qu'idéologie indépendante et conservatrice, contre
les exigences dynamiques de l'État laïque moderne. Un tel choix repose sur
l'hypothèse selon laquelle le champ religieux serait autonome et strictement
limité. Le champ religieux aurait pour seule tâche d'observer les coutumes et
de remplir les obligations traditionnelles. Il ne lui reviendrait pas de
proposer des interprétations nouvelles à propos des problèmes de la modernité.
Au Maghreb, ce choix signifie une tolérance des libertés anciennes dont
jouissent les fraternités soufies et leurs moussems. Ce chemin pourrait
finalement mener à une forme de réduction du religieux, comparable, selon toute
vraisemblance, à ce que connaît l'Occident. La religion devient en ce cas une
religion morale qui regarde la conscience individuelle et la conviction de
chacun. Le Maroc offre un bon exemple de ce choix.
4. L'étatisation peut résulter d'une transformation du discours religieux conservateur en
idéologie politique contestataire. En Iran, le pouvoir religieux
s'est emparé des pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif remplaçant ainsi
les fondements politiques de l'État-nation d'origine laïque par une religion
transmuée en idéologie de lutte (cf. la réfutation d'Ali Shari`ati par
Shayegan: 1982). L'on reconnaît ici l'idéologie iranienne de la Velayat-e Faqih : au leader choisi par
voie référendaire, on confère la qualité d'Imam réellement existant, annonçant
l'avènement de l'époque messianique. Il occupe de fait, la place sacrée de
l'Imam caché messianique, même si, personnellement, il ne se proclame pas tel.
C'est l'utopisme religieux réalisé sur le mode séculier aux conditions de
l'État-nation (Haleber 1989-b). Ce quatrième choix consisterait en une
modernisation travestie en traditionalisme. L'opération consisterait à masquer
la vraie nature des tâches que se donne l'islamisme moderne qui remplit les
mêmes fonctions et réalise la même sécularisation que celles accomplies par
exemple, au XVIe siècle, par la religion réformée de Calvin, à Genève. La
situation est en effet comparable à celle du pasteur prédicateur qui, dans son
État théocratique, régnait avec son conseil, - une véritable shura, où étaient représentés les tenants
de sa religion réformiste et puritaine, issus des différentes couches de la
population.
En muant la religion en nationalisme, on peut dire que
l'État-nation, en quelque sorte, se «venge». D'un point de vue historique, on
sait que l'usage de la religion comme arme politique a permis aux Pays-Bas, au
XVIIe siècle, d'acquérir son indépendance vis-à-vis de l'Espagne. On sait aussi
que des guerres de religion ont dévasté pendant des siècles les États-nations
d'Europe, qui, à l'époque, étaient encore en train de naître. De la même façon,
l'opposition de l'Iran et de l'Arabie Saoudite, à travers des mouvements qui se
livrent une concurrence intransigeante, l'Iraq de Saddam, de même que les
événements du Liban, montrent le degré d'arrogance nationaliste qui se cache
sous le voile religieux. L'idée de vaincre la division des awtân, des nations par la umma, la terre d'un islam sans
frontières, est bien éloignée.
5. On pourrait théoriser la dernière forme d'étatisation
de l'islam en posant qu'elle constitue une transformation
idéologique progressiste, compatible avec des changements
démocratiques et socialistes. Il est possible que ce mouvement, en ayant pour
but la formation d'une «gauche islamique», s'inspire de la théologie de la
libération. Cette «gauche islamique» se donne pour mission de vaincre les
blocages supra-naturalistes qui immobilisent la religion de l'intérieur.
L'Égyptien Hasan Hanafi analyse ainsi le besoin d'un islam idéologique à
vocation militante: «La transformation de la théologie en anthropologie est au
fond un prolégomène à la transformation de la religion en idéologie. Nous avons
besoin d'une idéologie. Peut-être ce terme a-t-il un sens dévalué; l'idéologie
s'oppose en ce moment à la science, mais à l'époque actuelle, dans les pays en
voie de développement, le terme évoque un ensemble d'idées pour diriger le
réel... L'idéologie sera celle de la libération de la terre et du développement
du pays» (Hanafi chez Abdel-Malik 1972: 249) En se référant à Yassine et
Hanafi, François Burgat (1988) conclut: «c'est moins la dimension religieuse
que culturelle que cherchent aujourd'hui les artisans du retour de l'islam ...
c'est une idéologie politique capable de concurrencer les grandes idéologies
occidentales que recherchent les jeunes militants islamistes». La demande
nouvelle n'est donc pas celle d'une nouvelle théologie, mais une lecture politique
de l'islam: «On pourrait dissocier l'islamisme de la religion. Et ne plus voir
dans ce recours fait au vocabulaire de l'islam pour exprimer un projet
politique alternatif que la logistique idéologique des indépendances
politiques, le prolongement culturel des ruptures nées de la décolonisation»
(Burgat 1988: 70).
6. Un deuxième projet théorique alternatif pourrait être
celui d'un islam libéral. Des
intellectuels, et parmi eux, Arkoun, ont élaboré un projet de compromis qui
accepte pour les États islamiques, le défi de la modernité. Le choix d'Arkoun
réalisera une intégration de l'islam dans l'État-nation. De multiples choix
politiques seront possibles. La religion, dans cette optique, étant d'abord une
affaire personnelle qui concerne la conscience du croyant. Cependant, et nous
l'avons vu, ce choix reconnaît, en principe, une certaine séparation de la
religion et de la politique: l'islam libéral, tel qu'Arkoun le conçoit, ne se
contente pas, en effet, de l'élimination, voulue par le système, de la laïcité,
des valeurs et des réalités religieuses hors du champ public. Cet islam libéral
voit dans la religion un partenaire capable de participer valablement aux
discussions publiques, notamment à celles ayant trait à l'éthique. Sa
contribution n'est pas pour autant exclusive, puisqu'il accepte les décisions
de l'État démocratique. A l'heure actuelle, fonder la communauté des musulmans
sur une telle option libérale restera le vœu d'une minorité éclairée. Pourtant,
cette minorité n'ignore pas que la communauté musulmane vivant en Europe, et
qui se trouve marginalisée, voudra de plus en plus se solidariser avec les
masses des pays islamiques, croyant adopter ainsi une idéologie contestataire.
L'aboutissement de l'islam actuel à un champ religieux caractérisé par l'ethos individualiste, et donc, par une
conscience morale privée, à l'instar de la religion en Occident, n'est
envisageable que pour une élite, très minoritaire dans le monde islamique.
c. Le discours islamiste actuel comme
idéologie de l'État-nation.
Dans la phase historique de l'établissement des
États-nations, c'est grâce à une idéologie révolutionnaire que les pouvoirs
établis furent combattus (cf. Kelley 1983, Marty 1993). Depuis la Révolution
française, les idéologies les plus connues ont été les idéologies bourgeoises,
libérales et sécularisées (Rousseau, Smith), ou bien nationalistes (Herder) et
prolétariennes (Marx, Engels et Lénine). Nationalisme, libéralisme, socialisme
et communisme ont largement contribué à la consolidation des nouveaux États-nations
du tiers monde. En même temps, le phénomène du fascisme s'est étroitement
associé à ces idéologies, comme le prouvent, par exemple, les excès du
stalinisme (Arendt 1968). Cependant, quoique des millions de victimes
témoignent du caractère fasciste revêtu par le stalinisme, les interdépendances
ne sont pas encore clairement analysées. Dans le tiers monde, depuis l'époque
du colonialisme, toutes ces idéologies d'origine européenne se sont
transformées en populisme, phénomène proche du fascisme, mais qui ne lui est
pas identique. Ces idéologies absorbent les religions, et les transforment en
idéologies de combat contre la marginalisation des masses et la marginalisation
des États du tiers monde dans le concert international.
Arkoun proteste contre cette évolution historique, qui
entraîne avec elle une intolérance aboutissant à la terreur. Arkoun paraît se
réserver à lui-même, comme à ceux qui adhèrent à son interprétation de l'islam,
une position privilégiée exemptée d'idéologie. Une telle prétention n'est pas
sans rapprocher les thèses d'Arkoun de la «fin des idéologies» affirmée par
Fukuyama. Pourtant, si l'on examine de plus près les énoncés d'inspiration
libérale, il est clair que des positions comme celle de Fukuyama participe au
processus d'idéologisation lié à la modernisation. Avant de consentir à une
adhésion aux idées d'Arkoun, adhésion d'autant plus facile que les thèses de
cet auteur paraissent à beaucoup impartiales et par trop évidentes, il convient
de se demander, quelle est la cause de la terreur issue de la confrontation des
idéologies, terreur dans laquelle l'idéologie libérale de 1789 trouva aussi sa
conclusion. En affirmant la modernisation des États-nations, n'affirme-t-on pas
également la terreur révolutionnaire impliquée dans ce processus? Pourra-t-on
prétendre prendre «parti» dans le conflit sans se salir les mains?
Dans l'entretien,
Arkoun reconnaît l'idéologie de combat pour l'indépendance comme une «nécessité
historique». Mais comment peut-il nous expliquer la raison pour laquelle il
affirme l'existence d'une idéologie et rejette l'existence de l'autre, surtout
si l'on considère qu'à l'époque moderne, la politisation constitue un phénomène
généralisé. Le véhicule de la modernisation en Occident a toujours été
l'idéologie, libérale, nationaliste ou socialiste. Ces idéologies ont opéré une
nouvelle dichotomie de la société musulmane. XXX-p93 Les islamismes prétendent
de résoudre cette dichotomie. Arkoun explique la nature des mouvements
islamistes par le fait qu'ils trouvent leur origine dans l'adhésion des masses
socialement déclassées, par exemple, à la suite d'une émigration des ruraux
vers les villes. Sans vouloir contester cette explication de type sociologique,
il faut se demander si le fait que les idéologies aboutissent à installer un
régime de terreur n'est pas lié à l'apparition récente de l'État-nation dans
les pays du Moyen-Orient.
Déjà, dans la Phénoménologie
de l'Esprit, le philosophe allemand Hegel fait une analyse de la
«terreur» dans laquelle il voit la conséquence inévitable de l'application des
idéologies totalitaires des révolutions modernes. La «terreur» constituerait
notamment la concrétisation de l'abstraction de la Volonté Générale, qui
fonctionne chez Rousseau comme principe de la démocratie. Les visions islamistes
de l'État se situent dans le droit fil de cette tradition (Haleber 1989-a,
1991). Depuis Hegel, on a vu fleurir de multiples analyses du caractère
dialectique de la Raison des Lumières. Ces travaux se sont surtout attachés à
souligner l'ambiguïté de la raison politique dans la philosophie des Lumières.
On pourrait regarder le fascisme européen comme une des formes de populisme,
telles que les ont engendrées les idéologies de l'État-nation (Arendt 1968,
Corm 1989). Il a existé des populismes «bénins» comme le péronisme en
Argentine, le nasserisme en Egypte et des populismes «malins» comme celui de
Pol Pot au Cambodge. Said Amir Arjomand estime que le nouvel islamisme est
étroitement lié au fascisme, bien que ce concept soit «typologically inappropiate»
(Arjomand 1984: 230).
En tant que force potentiellement porteuse d'une
idéologie révolutionnaire, la religion, il y a peu, était encore une réalité
négligée. En dépit de Friedrich Engels qui attirait déjà l'attention sur ce
point, l'histoire des révolutions religieuses en Europe a été fortement
sous-estimée, qu'il s'agisse de la révolution menée par Cromwell en Angleterre,
par Thomas Münzer en Allemagne, ou encore, que l'on pense au potentiel
révolutionnaire de la Réformation luthérienne et de la réformation calviniste.
A mes yeux, comparer les mouvements islamiques radicaux aux mouvements
chrétiens radicaux qui se manifestèrent en Europe avant les grandes révolutions
séculières du XVIIIe siècle, possède une réelle valeur heuristique. Cette
dernière n'est d'ailleurs pas sans utilité dans le cadre du présent ouvrage. En
Europe, parce que la religion était très liée à l'Ancien Régime, les historiens
n'ont pas vu en elle une idéologie radicale de changement prônant
l'État-nation. Pourtant, la formation des États-nations modernes avec les
bouleversements sociaux qui l'accompagnent, se faisait déjà pendant la période
de la Réforme des XVIe et XVIIe siècles (Zubeida 1989, Haleber 1989-d).
Max Weber nous a enseigné la signification des
changements qui s'opéraient sur le plan religieux, dans la formation du
capitalisme, système privilégié de l'État-nation moderne. Le refus opposé par
Luther aux exigences révolutionnaires portées par les révoltes paysannes, et
surtout, l'intégration de la morale bourgeoise et l'acceptation, par Calvin,
des méthodes commerciales (par exemple, de l'usure) ont permis une adaptation
rapide du protestantisme aux nécessités historiques de l'État-nation en
formation. Le catholicisme a suivi ce développement sans grand retard
historique.
Même si Friedrich Engels et Ernst Bloch ont consacré des
études aux mouvements religieux révolutionnaires, ces mouvements ont pourtant
été largement compris comme pré-
ou para-nationalistes (par:
Gellner 1986, et Al-Azmeh 1993). Ils se sont donc trouvés dissociés des
importantes idéologies révolutionnaires de l'époque moderne. Les historiens
actuels, chez qui prédomine souvent un certain eurocentrisme, conçoivent de
façon homologue l'histoire des cultures non européennes et l'histoire
européenne. En réalité, dans le monde musulman, la religion a joué, et joue
toujours, en particulier de par son contenu et son organisation, un rôle bien
différent de celui qu'elle a joué en Europe depuis 1789. On ne saurait faire,
dans le monde musulman, la distinction entre les mouvements religieux modernes
et les revendications modernes d'indépendance nationaliste. C'est la raison
pour laquelle il me semble faux de considérer le salafisme, à l'instar de
l'islamisme radical comme un proto-nationalisme. Il faut comprendre les mouvements
islamiques dans le contexte propre de l'histoire du tiers monde et de leur rôle
spécifique dans ces formations sociales (Arjomand 1984: 218). Comme il faut
comprendre la réforme protestante occidentale dans son contexte.
L'islam s'exprime dans des structures sociales et des
épistémologies spécifiques. Rodinson estime que l'islam, né dans une société
marchande, n'est nullement contraire au capitalisme. Reste qu'il n'a pas encore
trouvé les voies d'un accommodement avec le capitalisme (par exemple, en ce qui
concerne l'usure, le riba),
comme les a trouvées le protestantisme, depuis Calvin. L'institution des
banques islamiques, tout comme l'existence d'un islamisme politique, en
témoigne. Contrairement au catholicisme, l'islam ne fait pas obstacle aux
exigences révolutionnaires par une hiérarchie étouffante, et, en dépit des
prétentions de l'islam à diriger la totalité de la vie privée et la totalité de
la vie sociale, son égalitarisme ne l'identifie pas a priori aux idéologies
politiques autoritaires d'«Ancien Régime». L'islam semble prédestiné à être le
moteur d'une critique permanente des changements sociaux causés par
l'État-nation moderne.
Mes propos sur l'islamisme politique (1989-d, 1991)
paraissent confirmés par Aziz Al-Azmeh (1993): «ce vers quoi cet islam évolue,
c'est l'image miroir de l'État moderne, qui trouve ses origines chez les
Jacobins, qui s'est doté de normes et s'est réalisé historiquement dans l'État
de Napoléon, et qui s'est exporté dans le monde entier ... ce qui peut se
décrire dans les notions proposées par Hegel pour son analyse de la liberté
absolue des Jacobins, analyse qui est exposée dans la Phénoménologie» (o.c.: 30-1). «La
meilleure description que l'on peut faire de la liberté du réformateur repose
sur l'analyse hégélienne du Jacobinisme: la liberté du réformateur se base sur
l'identité de soi-même pure, pour qui le monde est sa propre volonté, et dont
la relation au monde est sans médiation, et donc une relation de pure
négativité» (idem: 50-1). Aussi, pour comprendre les mécanismes de l'islamisme
actuel, est-il nécessaire d'y appliquer la dialectique des Lumières telle que
l'a élaborée Hegel.
d. Islamisme comme nationalisme.
Aujourd'hui, contre la rhétorique des nationalismes
étatiques et des identités romantiques qui ont voulu restaurer un passé perdu,
se fait entendre la protestation parallèle d'un islamisme politique, lui aussi
fondé sur l'instauration de ce
même passé idéalisé: «La nouvelle opposition religieuse (c'est peut-être ce qui
explique son danger et son extension) ressuscite la fraîcheur nationaliste par
la religion. Sa démarche est plus efficace que les autres parce qu'à sa
dimension totalitaire s'ajoute un projet de reconversion de toutes les valeurs
sociales. Elle bat le nationalisme sur son propre terrain, en se réclamant
d'une position encore supérieure par rapport à la reconquête de l'identité.
Elle est la dernière forme aveugle du discours né de l'effondrement de la
pensée critique après l'indépendance» (Béji 1982: 110).
Cette nouvelle prise de conscience islamique tente de
s'imposer en lieu et place des idéologies nationalistes séculières. C'est à
partir du moment où l'échec de ces dernières devenait évident, surtout après la
défaite de la guerre de 1967, que cette nouvelle prise de conscience islamique
a cherché à se faire accepter. Malgré la parenté que cet islamisme entretient
avec les idéologies du passé, il diffère profondément de ces idéologies.
Contrairement à ces dernières, en effet, il ne représente pas seulement un
mouvement élitiste des classes moyennes, car il bénéficie du soutien assez
spontané des couches défavorisées, qui constituent la base de la société. C'est
ce qui explique que ce nouveau salafisme
est plus difficile à manipuler que les autres idéologies politiques.
Pourtant, l'orientaliste néerlandais Van Koningsveld (cf.
Haleber 1991) ne voit pas, lui, dans l'islamisme radical, l'apparition d'un salafisme nouveau. Il remarque que le
salafisme dans lequel se rejoignent différents courants, se distingue trop de
son sous-courant radical actuel pour qu'on puisse l'identifier sans médiation,
avec l'islam radical. De ce dernier, le salafisme ne saurait être une
prolongation qui s'épanouirait en un néo-mouvement. Pour Van Koningsveld, cela
est encore plus vrai pour l'expression istiqlalienne du salafisme, connue sous
le nom du `alim marocain Allal
al-Fasi. Il ajoute qu'actuellement, les discours officiels, comme celui tenu
par l'État marocain, se distancient du salafisme et mettent l'accent sur le
rite malikite et les traditions du mysticisme. Pourtant, les arguments du
penseur islamique Aziz al-Azmeh confirment ma vision: «le nationalisme de
sections importantes des mouvements nationalistes maghrébins se montre plus
proche dans leur langage politique et symbolique du «nationalisme» des frères musulmans
que du nationalisme arabe - `Allal al-Fasi offre un bon exemple de ce fait»
(Al-Azmeh 1993: 65). Le vitalisme, le romantisme et l'irrationalisme
d'Al-Afghani fondus dans le salafisme aboutissent à l'islamisme d'un Adel
Hossein: «L'islamisme actuel a assimilé le vitalisme pour ses propres buts ...
L'islamisme romantique, tel est le nom sous lequel un programme culturel
hypernationaliste est propagé» (idem: 54-5). Les œuvres de divers auteurs,
prises dans leur ensemble, celles de Rachid Rida ou de Sayyed Qotb, par
exemple, apportent également la preuve, à mon avis, de la solide parenté
historique des deux courants. Confirme également cette hypothèse l'inclination
des pratiquants au rigorisme (4-e). L'islamisme montre une résurgence des
anciennes tendances nationalistes du salafiya: «Ce n'est que récemment que
l'islamisme s'est associé au nationalisme, et qu'il a été assimilé de telle
sorte qu'il devenait un intermédiaire valable pour l'articulation du
nationalisme, que l'islamisme devenait romantique et retournait aux thèmes de
Jamaleddin al-Afghani, qui est adoré par les islamistes d'aujourd'hui» (idem:
44).
Même si l'ancien nationalisme maghrébin était issu du
salafisme, l'intégration par les pouvoirs établis de l'islamisme, ce salafisme
nouveau, soutenu par la nombreuse population défavorisée de la société,
signifie pour l'État l'introduction du cheval de Troie. Les frustrées
manipulations de feu le président Sadate, - qui encourageait l'islamisme contre
les mouvements gauchistes -, et qui fut victime des islamistes en témoignent.
Les efforts qu'il a faits pour s'adapter au discours religieux radical et le
manipuler afin de s'en servir contre la gauche séculaire ont échoué. Au stade
actuel, il est toujours difficile de savoir s'il est possible d'intégrer le
discours islamiste radical dans le discours de l'État-nation, comme il avait
été possible d'intégrer le salafisme du passé au discours étatique. Même s'il
lui manque un programme élaboré sur le plan social et économique, l'islamisme
représente un mouvement social nouveau, qui, potentiellement, constitue une
force d'unité pour un type d'État différent de celui de l'État-nation, dont on
voit à l'heure actuelle l'écroulement en Afrique. Afin de comprendre le rôle
social et culturel de ce nouveau salafisme, il faut analyser les différents
registres épistémologiques qui ont cours au Maghreb. Mais avant de procéder à
cette analyse, une comparaison du salafisme nouveau avec la réforme protestante
sera éclairante.
e. Évaluations du puritanisme
islamique.
La thèse de Weber revisitée. Le renouveau du discours de l'islamisme radical ne peut
s'expliquer complètement par les thèses dualistes de la sociologie de
modernisation, qui supposent une évolution linéaire vers le progrès à
l'occidentale. Ce dualisme implique une division en deux de la société, et des
ruptures avec le secteur traditionnel, opérant au sein d'une religion
officielle et institutionnalisée, qui, de plus en plus, s'acheminerait vers sa
propre disparition. Pour le spectateur occidental, l'islam a fait montre d'une
force régénératrice inattendue. De fait, les analyses proposées dans les
paradigmes occidentaux ont échoué. On ne peut chercher à montrer la spécificité
de l'identité maghrébine sans s'interroger sur les divers rôles que jouent les
«racines» historiques dans cette transformation de l'islam. A mon avis,
l'influence de ces «racines» est double, et les contenus révolutionnaires sont
contradictoires: on peut y discerner une tendance susceptible de s'adapter à la
modernité, tendance qui, toutefois, reste mêlée à une tendance conservatrice
qui, elle, s'efforce de remplacer la modernité par le passé (Haleber 1988).
La position d'Arkoun, qui parle d'une simple continuation
d'idées «médiévales» et d'une mentalité «médiévale» dans l'islamisme, me semble
erronée. Les propos tenus récemment par Aziz al-Azmeh me confirment dans cette
conviction: «Ce qui, dans l'Orient, apparaît travesti en un traditionalisme,
constitue, en général un discours apologétique ou radicalement réformiste, dont
les termes d'articulation et les critères de validité ne sont pas du tout
traditionnels» (1993: 40). Comme je l'avais moi-même proposé peu auparavant,
Al-Azmeh voit dans l'islamisme iranien une «adaptation locale» de la modernité:
l'islamisme iranien «est un fait historique du monde arabe ou de l'Iran, et
d'autres pays avec des majorités musulmanes - alors même qu'il faut souligner
le fait que l'islam n'est pas une culture, mais une religion vivant au milieu
de cultures très différentes, et qu'il constitue donc une entité pluriforme -
que les discours prédominants dans la vie sociale et politique sont des
adaptations locales des Lumières et des traditions postérieures aux Lumières,
telles le marxisme, le naturalisme, le libéralisme et le nationalisme» (1993:
41).
Le puritanisme moral qui, selon Max Weber, a préparé les
agents sociaux au système d'accumulation capitaliste, pourrait constituer un
bel exemple de cet «adaptation locale» de l'islam. Nous sommes alors loin de
l'imaginaire arkounien. Toutefois, il est vrai que cette forme d'initiation
historique n'est plus valable pour la société occidentale à son époque
consumériste actuelle. Rudolph Peters (dans: Schluchter 1987) nous éclaire sur
la ressemblance entre le soi-disant fondamentalisme islamique et le calvinisme
vu par Max Weber (1965-68). Peters voit dans le fondamentalisme, celui d'Ibn
Taymiyya, par exemple, un phénomène constant dans l'histoire musulmane. Ce qui
est alors frappant dans l'islamisme, ce n'est pas qu'il diffère sur des points,
du dogme classique de l'islam, mais qu'il implique de la part de ses partisans
une attitude différente: les islamistes s'estiment légitimés dans leur volonté
de changer la société.
Ils mettent tous l'accent sur la doctrine du tawhid, de l'unicité de Dieu, cette
doctrine étant liée au rejet d'une théologie de mysticisme populaire, qui
montre des ressemblances avec la théologie du catholicisme. Cette contestation
implique le rejet des intermédiaires, des saints et des hommes sacralisés.
C'est pourquoi elle promulgue l'égalité de tous devant Dieu. En cela, il est
des rapprochements à faire avec le calvinisme. Selon Max Weber, les
caractéristiques spécifiques du calvinisme sont les suivantes: a. la doctrine
de la prédestination. b. L'ascétisme-intérieur-au-monde-social. c. Le rationalisme.
d. Le puritanisme. Je suivrai Peters dans ses comparaisons sur les points
ci-après:
a. Même s'il existe des nuances à l'intérieur des deux
dogmes de la prédestination - et cela vaut aussi bien pour le calvinisme que
pour l'islamisme, les résultats sont largement identiques: le fidèle adopte en
ce monde, dans les deux cas, une attitude active et éthique. La prédestination
motive le croyant calviniste et le croyant islamiste: ils doivent exécuter la
volonté de Dieu et suivre pour cela la loi divine.
b. L'ascétisme calviniste trouve aussi des parallèles:
l'islamiste n'aspire pas seulement à «une rédemption» dans l'au-delà, mais
s'efforce surtout de réaliser la rédemption collective de sa société dans ce
monde terrestre. Le but est alors la fondation d'un État théocratique dans
lequel la morale ascétique défie les valeurs fondatrices des nouveaux
États-nations.
c. Le rationalisme de l'islamiste se déploie dans le
rejet des procédés «magiques» auxquels a recours l'islamisme mystique et qui
semblent vouloir s'interposer comme médiateurs entre le croyant et son Dieu.
L'islamiste applique l'ijtihâd.
En tant qu'interprétation rationnelle des textes sacrés, il s'agit là d'une
méthode depuis longtemps neutralisée dans les sociétés musulmanes, du fait de
la prédominance de la tradition orthodoxe.
d. Les deux puritanismes sont identiques jusque dans les
détails: on y relève l'interdiction des images (à l'heure actuelle, des images
télévisuelles), de la danse, de la musique (sauf liturgique), du maquillage,
des fêtes, de l'alcool, des parures de bijoux et de parures en or, etc. A mon
avis, les banques islamiques offrent des solutions modérées à l'interdiction de
l'usure.
La recherche de Rudolph Peters aboutit ainsi à la
conclusion suivante: «on peut également découvrir dans l'islam fondamental
toutes les doctrines et attitudes caractéristiques du protestantisme calviniste
(qui pour Max Weber sont au fondement du développement du capitalisme),
également dans l'islam fondamentaliste» (o.c.: 229) C'est la raison pour
laquelle Peters en arrive à contester la thèse de Weber. «Ces ressemblances et
parallèles», estime Peters, «suscitent des doutes sérieux sur l'importance du
facteur religieux dans l'explication du fait que le capitalisme s'est développé
en Europe et non pas dans les autres parties du globe» (ibidem). Peters
envisage donc les résultats de sa recherche comme un démenti de la thèse de
Weber. C'est que Peters estime que le fondamentalisme constitue, dans
l'histoire islamique, un mouvement ancien, mais qui ne s'est jamais développé
en direction du capitalisme moderne.
A mon avis, Peters néglige dans son analyse
l'idéologisation et les transformations spécifiques actuelles que j'ai évoquées
dans ma démarche. Peters néglige donc
surtout le fait central de la transformation spécifiquement moderne (i.e.
différente des époques antérieures) d'une religion en idéologie politisée apte
à répondre aux besoins de l'État-nation. Je propose en effet, de ne
pas interpréter la ressemblance surprenante qui existe entre le fondamentalisme
islamique et le calvinisme, comme une réfutation
de la thèse de Weber, mais au contraire, justement, comme son confirmation . Les développements
récents ont montré que l'islam, dans l'expression fondamentaliste, est apte à
s'adapter à l'État-nation et à incorporer les schémas idéologiques de ce
dernier. Avec sa morale puritaine, l'islamisme démontre qu'il peut constituer
un cheminement vers la modernité, bien qu'il le fasse encore de manière plus
traditionaliste que ne le firent la Réforme de Luther, celle de Calvin et celle
de Cromwell.
Arkoun ne tient pas compte de ces leçons de l'histoire
européenne, qu'on trouve élaborées entre autres par Max Weber, qui lient le
rôle de la religion avec la formation des États-nations modernes et le
capitalisme. La thèse d'Arkoun, qui établit une différence entre religion et
idéologie a pour conséquence qu'Arkoun néglige, sur le plan historique,
l'existence d'une interaction réciproque entre elles dans le champ
politico-religieux. La thèse centrale d'Arkoun selon laquelle il faut rejeter
la possibilité d'une idéologisation de la vraie religion suppose qu'Arkoun
nourrisse le faux idéal d'une religion vierge de toute influence politique.
Il faut se demander si pareille - fausse - différence ne
renforce pas la polarisation des oppositions politiques, qui est en cours dans
le monde islamique. Cela serait la façon dont les faits se vengent de
l'approche pratiquée par Arkoun, approche qui, pour l'essentiel est
anthropologique et linguistique. Cela serait aussi une façon dont les faits se
vengent de l'absence totale de la politicologie et de l'économie politique. Une
analyse s'inscrivant en complément de celle proposée par Arkoun s'impose, si on
veut éviter que le musulman contemporain ne soit placé devant un faux dilemme
sur le champs politico-religieux.
Mon analyse, à l'instar de Max Weber, n'est donc pas sans
portée politique pour ce qui est de la notion d'«idéologie» développée par
Arkoun. Cette analyse semble confirmée par l'analyse du développement de la
modernité et du Sujet religieux qu'a récemment produite Alain Touraine.
L'impensable du postmodernisme arkounien s'impose dans le champ
politico-religieux musulman, dominé par un puritanisme rationaliste, où se
répand le désenchantement du monde (cf. chapitre 6), tout en impliquant
«l'appel à un Sujet désormais hors d'atteinte, mais qui n'en est pas moins une
référence constamment présente», justement parce que le «principe de subjectivation du divin est le début du
désenchantement du monde»: «Ce qui s'est constamment opposé avec
force à l'image naturaliste et matérialiste de la modernité, c'est une pensée
religieuse qui, en Occident, a en même temps contribué activement au
développement de la pensée rationaliste. Revenons à la célèbre analyse de
Weber. La modernité n'est pas l'élimination du sacré mais le remplacement d'un
ascétisme hors du monde par un ascétisme dans le monde qui n'aurait aucun sens
s'il n'en appelait à une forme ou à une autre de divin, de sacré, en même temps
que le monde des phénomènes se sépare de celui de la révélation ou de l'être en
soi. La sécularisation ne peut être qu'une des moitiés du monde désenchanté,
l'autre étant l'appel à un Sujet désormais hors d'atteinte, mais qui n'en est
pas moins une référence constamment présente. Weber n'a pas accepté les
réponses trop simples du positivisme et du scientisme, qu'il a au contraire
violemment combattues quand il les a rencontrées chez les historiens et les
juristes allemands au cours du fameux conflit des méthodes (Methodenstreit). Il
nous laisse une image contrastée de la société: rationalisation et guerre des
dieux, ou encore autorité rationnelle légale et charisme; on pourrait ajouter:
capitalisme et nation. Cet éclatement et cette pensée dualiste ne me semblent
pas dépassables. Ils peuvent revêtir d'autres formes et d'autres contenus, mais
il faut prendre appui sur eux pour critiquer le rationalisme moderniste ...
Le christianisme est apparu aux philosophes des Lumières
comme un système tendant à sacraliser l'ordre établi; la réalité historique
dans l'Europe de la Contre-Réforme justifiait amplement leur révolte contre
l'alliance du trône et de l'autel. Mais c'est précisément cette réalité de la
monarchie de droit divin qui fait douter que les critiques aient été bien
dirigées quand elles attaquaient le christianisme. Marcel Gauchet a raison
d'opposer le christianisme à la religion, si on prend ce mot en son sens précis
d'organisation du social autour du sacré, donc d'enchantement du monde, au sens
wébérien de ce mot. En fait, toutes les religions de la révélation, et donc
d'abord le judaïsme, qui est la première d'entre elles, introduisent un
principe de subjectivation du divin qui est le début du désenchantement du
monde» (Touraine 1992: 50).
f. Droits
de l'homme ou droits de Dieu?
Le problème central qui se pose aujourd'hui, est de
savoir comment faire survivre les droits de l'homme et du citoyen, dans une
situation où les États-nations non-occidentaux sont déjà en train de rendre
l'âme, écrasés qu'ils sont sous le poids des problèmes démographiques et environnementaux.
L'islam pourrait-il garantir les droits de l'homme et du citoyen dans le siècle
à venir? Arkoun se demandait pendant une conférence donnée à Amsterdam
(27-6-1993), pourquoi les droits de l'homme qui ont été déjà formulés au XVIIIe
siècle, - notamment pendant la Révolution française et la Révolution
américaine, ne sont devenus que pendant les années soixante-dix et
quatre-vingts du présent siècle, des thèmes dominants dans la politique
internationale. Pendant la période d'hégémonie impérialiste et coloniale, de la
fin de XVIIIe siècle jusqu'à la fin du XXe siècle, ils n'ont nullement
constitué une orientation politique vis-à-vis du tiers monde. Au temps de
l'hégémonie impérialiste, on ne s'intéressait guère aux droits des peuples
opprimés par le colonialisme. Même l'époque des années cinquante et soixante de
notre siècle a été marquée par un autre thème, déterminant à l'époque: c'était
le thème du développement des pays dits sous-développés, par leur intégration
dans le marché capitaliste. Arkoun déduit de ce rappel des thèmes qui ont
dominé le passé, que le discours des droits de l'homme constitue lui aussi une
manipulation idéologique, et qu'il est déformé par les habitudes occidentales
de colonialisme. Arkoun constate que jusqu'à maintenant, il n'existe même pas
une base sémantique valable permettant de gérer un dialogue entre les
différentes cultures sur les droits de l'homme.
Cette thèse fondamentale d'Arkoun relativise sérieusement
les belles phrases des déclarations internationales. Dans une telle
perspective, la terminologie d'universalisme qu'ont adoptée en 1993 les Nations
unies dans les déclarations de Vienne, ne saurait détenir une quelconque
légitimité sur le plan intellectuel. Il ne s'agit que d'une solution
pragmatique qui répond aux intérêts communs de la communauté humaine, et il ne
faut surtout pas se réjouir trop tôt d'un consensus mondialement accepté. De la
même façon, Arkoun juge que la formule politique qui désigne la religion
strictement comme une «affaire privée», est, là encore, une solution
pragmatique destinée à éviter des conflits dans le domaine public. Arkoun ne
reconnaît donc pas dans cette formule une approche intellectuelle recevable.
La position adoptée par l'islam diffère-t-elle de celle
adoptée par d'autres religions? Nullement. La position de l'islam est
comparable à celle de l'Église catholique, qui avait protesté contre la
Déclaration des Droits de l'homme déjà en 1789, et qui le fit encore en 1948.
L'islam, comme l'Église catholique, pour émettre ses restrictions, se fonde sur
le principe selon lequel les droits de Dieu prévalent sur les droits de
l'homme. C'est la raison pour laquelle il faut élargir la base sur laquelle
s'édifient ces droits, et pour ce faire, la repenser: «La reprise historique
critique des contenus réels des Écritures Saintes d'une part, de la culture
moderne des droits de l'homme, d'autre part, demeure une tâche intellectuelle
urgente et indispensable. Je vois là une excellente occasion de renforcer la
pensée religieuse en général en la forçant à reconnaître que les enseignements
religieux les plus élevés et la Révélation elle-même - dans les trois religions
monothéistes - sont soumis à l'historicité. Les conditions idéologiques et les
limites culturelles qui ont marqué la naissance et l'évolution des droits de
l'homme en Occident, doivent faire l'objet d'une même reprise critique pour
mieux éclairer les insuffisances jusqu'ici tant de l'imaginaire religieux
traditionnel que de l'imaginaire de la religion civile (ou laïque) sécrétée par
les révolutions séculières d'Occident. Il est temps d'ouvrir un nouveau champ
d'intelligibilité où seraient dépassées les rivalités mimétiques d'essence
idéologique entre les religions traditionnelles et la religion civile» (ouv2:
203).
Pour Arkoun, cette «reprise» historique critique est liée
à une revalorisation des données sociales qui doit permettre d'élaborer un
nouveau champ d'intelligibilité. C'est là un thème crucial qui, pendant
l'affaire Rushdie, a valu à Arkoun une critique sévère. Mais une fraction de
l'islam a déjà déterminé sa position. Dans ces conditions, en quoi la prise de
position d'Arkoun est-elle nécessaire? «Il a toujours existé, en Occident, une
tendance à exclure l'Islam de l'aire culturelle où les droits de l'homme ont
été conçus, proclamés et conservent un sens. C'est en réponse à cette
conviction qu'au cours d'une séance solennelle à l'U.N.E.S.C.O. le 19 septembre
1981, une «Déclaration islamique universelle des Droits de l'Homme» a été faite
à l'initiative du Conseil Islamique et de son secrétaire général Salem Azzam.
Le texte de la déclaration a été préparé par «d'éminents érudits et juristes
musulmans et des représentants de mouvements et courants de pensée islamiques».
On note, en effet, que les XXIlI articles sont fondés sur des versets
coraniques et des Hadith
(traditions prophétiques) sunnites (aucune référence n'est faite aux Corpus
Canoniques de Hadith shi'ites).
Retenons les principes affirmés dans l'introduction, car ils permettent de
dégager les postulats théologiques qui commandent la notion même de droit.
«L'Islam a donné à l'humanité un code idéal des droits de l'homme il y a
quatorze siècles. Ces droits ont pour objet de conférer honneur et dignité à
l'humanité et d'éliminer l'exploitation, l'oppression et l'injustice. Les droits
de l'homme dans l'Islam, sont fortement enracinés dans la conviction que Dieu,
et Dieu seul, est l'auteur de la Loi et la source de tous les droits de
l'homme. Étant donné cette origine divine, aucun dirigeant ni gouvernement,
aucune assemblée ni autorité ne peut restreindre, abroger, ni violer en aucune
manière, les droits de l'homme conférés par Dieu...» Le grand mérite de cette
déclaration est qu'elle exprime des convictions, des attitudes de pensée, des
revendications que reprennent tous les Musulmans contemporains. L'historien
dénoncera les anachronismes et les projections de conceptions modernes sur le
Temps inaugurateur, l'Age mythique de l'Islam; le juriste soulignera le
caractère éthique, idéaliste, d'articles qui sont restés lettre morte et ouvertement
violés dans tous les pays musulmans» (ouv2: 203-4).
Arkoun n'accepte pas sans critique les résultats d'une
telle déclaration sur le plan pratique. Le débat n'est pas clos. La
problématique des droits de l'homme est étroitement associée à celle de la
laïcité: «même dans les pays qui ont déjà beaucoup lutté pour les droits de
l'homme, comme la France, on continue de signaler des insuffisances et des
retards graves. Il reste qu'il n'est pas négligeable de couvrir de toute
l'autorité de la tradition islamique des droits aussi précieux que la liberté
religieuse, la liberté d'association, de penser, de circuler etc.» (ouv2: 205).
Il est très important de constater qu'Arkoun dans son
éloge, oublie cependant de mentionner les différences essentielles qui
existent, notamment sur la position de la femme entre la Déclaration des Droits
de l'homme de 1948 et la Déclaration islamique des Droits de l'homme de 1981
(cf. Ghassan Ascha 1987). Pour souligner le caractère provisoire de la
conception des droits de l'homme émanant de l'Occident, Arkoun ne mentionne que
leur origine coloniale vis-à-vis du monde islamique: «On sait comment s'est
terminée l'aventure coloniale; il est difficile aujourd'hui, de parler des
origines occidentales des droits de l'homme devant un public musulman sans
soulever des protestations indignées. Il ne faut pas perdre de vue les guerres
de libération et la lutte en cours contre «l'impérialisme» occidental si l'on
veut comprendre le climat psychologique et idéologique où se développe, depuis
une dizaine d'années surtout, un discours islamique sur les droits de l'homme.
Il n'y a pas de doute qu'il s'agit d'une surenchère mimétique qui reprend les
énoncés des déclarations occidentales pour leur conférer une origine islamique.
L'opération est essentiellement idéologique; elle voile une différence
cruciale: en Angleterre, en Amérique, en France, au XVIIIe siècle, la
Déclaration des Droits de l'homme avait été préparée par le puissant mouvement
de la philosophie des Lumières (Aufklärung) et trouvait dans la montée de la
bourgeoisie face à la noblesse et au clergé, une force sociale et économique
capable d'assurer un début d'application politique aux nouvelles idées
d'égalité, de liberté, de fraternité. Les pays musulmans, au XIXe siècle, n'ont
connu que des fragments, de faibles échos de la philosophie des Lumières ...
Les «élites» intellectuelles et politiques ne pouvaient cependant pas
s'appuyer, comme en France ou en Angleterre, sur une classe sociale assez
éclairée et dynamique pour animer des institutions laïques, un appareil d'état
correspondant aux nouvelles idées. Plus encore qu'en leurs pays de naissance,
les droits de l'homme fondés sur la philosophie des Lumières, demeurent une
revendication idéaliste, un thème de combat anticolonial sans enracinement
culturel et social dans les pays de tradition islamique» (ouv2: 209-10).
Après avoir ainsi expliqué les raisons pour lesquelles le
monde islamique n'adhère pas aux principes des droits de l'homme, Arkoun montre
pourquoi, en pratique, une reprise de leur fondement islamique s'avère
nécessaire: «Si des juristes, comme en Algérie, tentent de fonder une ligue des
droits de l'homme pour protéger les citoyens, l'État se sent contesté et
riposte par un refus et des poursuites contre les instigateurs du projet. Il
suscite une association concurrente qui occupera le terrain sans risque pour le
fonctionnement de l'ordre officiel. C'est alors que la Déclaration islamique
des droits de l'homme prend toute sa portée idéologique et psychologique: elle
rassure, en effet, les citoyens croyants sur la proclamation de droits garantis
par Dieu; elle disqualifie les revendications laïques d'origine occidentale;
elle rétablit la confiance dans la «modernité» de la loi islamique, son
caractère universel et intangible» (ouv2: 212).
On ne pourra pas s'abstraire du fait que pour les
sociétés musulmanes, le langage reste imprégné de «valeurs» et de références
religieuses. Je voudrais ajouter que le climat international qui s'est créé
récemment ne se prête guère aux exigences d'Arkoun. Dans un article
(NRC-Handelsblad 21-2-91), j'ai analysé comment une nouvelle dichotomie
idéologique s'installait pendant la Guerre du Golfe, entre les pays du Nord et
les pays du Sud. Quand George Bush, reprenant une conception utilisée par Reagan
pour caractériser le bloc de l'Est, qualifie d'«empire du mal» le monde
islamiste, dont Sadam Hossein, ancien laïque d'un socialisme baathiste,
s'érigeait en leader, cela ne pouvait avoir que des effets néfastes sur la
création, dans l'opinion publique, d'un courant gagné à la défense des droits
de l'homme. On sait combien, au Maghreb, les intellectuels se sont sentis
trahis par l'Occident, notamment la France, juste après la vague d'espoir de
1989: «Jamais les Occidentaux, marqués dans le souvenir du tiers monde par leur
passé de colonisateurs brutaux, n'ont réussi à se rendre crédibles en tant que
porteurs de quoi que ce soit de bon pour d'autres cultures, et notamment du
credo démocratique, comme au moment de la chute du mur de Berlin» (Mernissi 1992).
Les effets du changement d'orientation qui s'est opéré en
1989, et que les média n'ont pas manqué de répercuter, ne se sont pas fait
attendre. Une enquête aux Pays-Bas a montré comment, dans les esprits, les
États et populations arabes avaient pris la place des États et des populations
de l'empire soviétique (Haleber 1993). La thèse selon laquelle l'islam serait,
en soi, anti-occidental et anti-démocratique, soutenue par certains
orientalistes comme, par exemple, Bernard Lewis, est utilisé par les médias
pour dans le seul but que d'occulter la politique humiliante de l'Occident
pendant la Guerre du Golfe, qui a profondément imprégné toutes les jeunes
générations de musulmans. Elles en sont arrivées à la conclusion suivante: ce
ne sont pas les droits de l'homme, mais les intérêts économiques, notamment
pétroliers, qui constituent les buts politiques réels de l'Occident depuis des
décennies. Il faut s'étonner de l'hypocrisie des médias déplorant une situation
qui n'est que le résultat de ce que l'Occident a semé pendant la guerre froide,
lorsqu'il a mené des actions qui vont de l'opposition à Mossadeq, en Iran,
jusqu'au soutien apporté aux intégristes d'Afghanistan et à la «défense»
américaine de La Mecque. Le riche État pétrolier qu'était l'Arabie Séoudite, en
promouvant un islam réactionnaire, pouvait constituer une alternative aux
tentations gauchistes et permettre l'arrivée au pouvoir des fondamentalistes.
Maintenant que l'Occident a récolté ce qu'il avait semé et qu'il est arrivé à
ses fins, avec le concours de la C.I.A., il proclame, tout en versant des
larmes de crocodile, que cette sombre réaction ne garantit pas les droits de
l'homme et que les femmes, surtout, en sont victimes, tout en imputant la faute
à l'islam.
Dans un tel contexte, la promotion d'un islam impliquant
d'autres prises de position, fût-il d'inspiration «libérale» comme celui
d'Arkoun, ne peut constituer qu'un palliatif. Il va de soi qu'une fois qu'une
légère perturbation des équilibres a instauré des mécanismes destructeurs, les forces
internes de ces jeunes États arabes achèveront en toute autonomie et sans
aucune intervention étrangère supplémentaire, le processus de leur effondrement
en tant que modèle de l'État-nation occidental. Cela se passe actuellement en
Algérie. Ni l'Occident ni les Nations unies ne pourront arrêter ces
développements violents.
Je crois qu'il faut aller plus loin qu'Arkoun qui se
borne à envisager un élargissement de la perspective humanitaire: le compromis
qu'il propose n'a en effet d'autre but que de réconcilier les droits de l'homme
avec «les droits de Dieu». Or, il faut comprendre des notions comme celles de
liberté et de droit de l'homme à partir des contextes locaux et sociaux, qui en
déterminent les contenus spécifiques. L'anthropologue américain Kevin Dwyer
(1991) a fait une enquête en Égypte, au Maroc et en Tunisie. Les personnes
interrogées lui répondent en fonction de la situation qui est la leur en
Afrique du Nord. Les femmes, par exemple, ne mettent pas la notion de
«démocratie» en rapport avec les libertés politiques, mais avec la façon dont
on conçoit les relations interpersonnelles (o.c. 214). Les personnes
interrogées signalent à l'anthropologue qu'il doit «reconnaître que les
sociétés, dans le monde arabe, doivent se mobiliser collectivement sous la
pression d'une menace politique venant de l'extérieur, et, à ce moment-là,
faire faiblir la voix de l'individu. Beaucoup de gens éprouvent les menaces
venant de l'extérieur comme des menaces dirigées à l'encontre de leurs propres
personnes, et qui émanent moins des armées d'invasion, que d'un système
international qui les prive de beaucoup de pouvoir de décision à l'intérieur
même de leurs propres sociétés (o.c. 217).
C'est la raison pour laquelle les arguments et les
politiques qui contribuent à la défense de la communauté prennent de plus en
plus de vigueur. Le sociologue marocain, Mohammed Guessous, estimait que les
ingrédients qui entrent dans la notion des droits de l'homme forment un
«cocktail» de conceptions déterminées par des positions sociales. Son élève
Jamal Zyadi a formulé la problématique comme suit: «Comment peut grandir
l'intérêt pour la liberté dans une situation où il y a une absence presque
totale de l'«individu» comme idée, comme valeur et comme directive pour la
conduite? Il est clair que tous les appels pour la liberté qui se font entendre
au Maroc ont une chose en commun: ils placent l'individu à l'arrière-plan.
C'est ainsi qu'au Maroc, nous n'entendons jamais exiger que les détenus
politiques soient relâchés simplement parce qu'ils ont, comme individus, droit
à la liberté. Non, on pose toujours ces exigences à travers de grandes notions,
de grandes idées, comme «l'intérêt de la nation»» (o.c. 124).
L'historien marocain Abdallah Laroui n'aborde pas cette
problématique de façon différente (cf. son étude sur «islam et liberté» dans:
Laroui 1987). Il proteste contre la procédure abstraite de l'orientalisme
occidental, qui laisse au fiqh
la science du droit islamique, le soin de déterminer la signification du
concept de liberté dans la société islamique. Au contraire, ce sont les
déterminations sociales d'une société qui donnent sa signification au mot
liberté. Parlant de ce mot liberté, hurriya,
Laroui dit que pendant une certaine période, la société arabo-islamique «ne
mettait pas derrière le mot le même contenu sémantique que les Européens»
(ibidem: 48). «Nous ne devons pas nous demander ce que c'est que la liberté islamique en occultant les
conditions réelles qui l'entourent, en assimilant l'État islamique à l'État
libéral, type historique parmi d'autres» (ibidem: 62). Laroui proteste contre
«la logique simpliste» des orientalistes, qui prétend que «dès qu'on trouve un
mot étranger on parle d'idée importée. Ce n'est pas de l'idée et du mot qu'il
s'agit, mais de la réalité qu'ils dénotent» (ibidem: 62).
C'est la raison pour laquelle Laroui analyse la liberté
islamique en la dérivant, non pas du fiqh,
comme Arkoun, qui prend les «droits de Dieu» comme base des droits de l'homme,
mais en la dérivant de réalités comme le nomadisme, le clanisme, la piété et la
mystique. Laroui prouve ainsi la faillite de l'orientalisme occidental, mais
aussi, la faillite de la position d'Arkoun, l'une et l'autre éprouvant un réel
désarroi lorsqu'ils veulent déterminer la notion de liberté en terre d'islam.
L'analyse méthodique de Laroui met également en question
la thèse centrale du programme d'Arkoun qui prétend que, dans l'islam, depuis
«la mort du Prophète, en 632 ... la symbolique se dégrade en codes juridiques,
en rituels mécanisés, en doctrines scolastiques, en idéologies de domination»
(ouv: 32). Arkoun ne prend en considération que le groupe, trop limité, des
sociétés islamiques qui sont sous l'autorité des oulémas. L'anthropologie
révèle pourtant que la symbolique islamique s'impose sur un domaine beaucoup
plus vaste, même si l'orthodoxie islamique, et aussi les orientalistes réfutent
l'existence de ce domaine en tant que tel. Suivant en cela l'intention
d'Arkoun, je me demande si au lieu de se concentrer sur l'islam restreint de
l'orthodoxie et des orientalistes, il ne faut pas réhabiliter l'islam du
«nomadisme», du «clanisme», de la «piété» et de la
«mystique» dans lesquels Laroui nous incite à trouver les vraies notions de la
tradition des sociétés islamiques. Or, c'est précisément ce qu'Arkoun refuse de
faire, comme je le montrai en me fondant sur l'appréciation qu'il porte sur la
culture berbère. Une telle réhabilitation pourrait pourtant nous ouvrir un
champ d'intelligibilité nouvelle, tel que le recherche justement Arkoun. De
tout cela, il faut conclure que l'arrogance des universalismes occidental et
islamique, tels qu'ils s'expriment dans leurs déclarations des droits de
l'homme, approfondiront le conflit entre les sociétés de l'Occident et de
l'Orient parce qu'elles n'ont pas en partage la même origine et le même
contexte culturel.
- - Entretien
avec Mohammed Arkoun (4).
Haleber: Je crois que
le danger le plus important qui menace l'islam en tant que religion, vous le
situez dans le mélange qui se produit entre le domaine politique et le domaine
religieux? La religion se transforme en idéologie. Ce mixage, on le voit
notamment dans les mouvements islamistes, mais aussi dans les manipulations des
chefs d'État comme Sadam Hossein pendant la Guerre du Golfe, et on le voit
aussi dans les conceptions adoptées par certains États. Mais selon vous, en
quoi consiste-t-il précisément?
Arkoun: Il y a de la part des musulmans, aujourd'hui, un
amalgame intolérable, irrecevable entre le politique et le religieux. La Guerre
du Golfe par exemple, était éminemment politique. Et dans une crise comme
celle-ci, je rejette encore plus fortement toute invocation de l'islam pour
justifier une attitude quelconque. Toute invocation de la religion n'était
qu'une manipulation psychologique des croyants pour les engager dans un conflit
qui était un conflit politique. Et voilà pourquoi je ne pouvais admettre
l'invocation d'un argument religieux, ni de la part des dirigeants politiques,
qu'il s'agisse des Séoudiens, ou des Iraqiens ou de tout autre. Et je l'admets
encore moins de la part des oulémas, parce que le premier devoir d'un `âlim mudjtahid,
c'est précisément de dire: "ici c'est trop évident, il s'agit d'un
problème politique et militaire". Et donc il faut le traiter d'une façon
politique.
Mais, ce que je viens de dire, évidemment, ne tient pas
compte de la réalité psychologique des simples croyants. Les simples musulmans
de la rue, - qui ne peuvent pas faire l'analyse que je suis en train de faire
-, eux, ont été choqués de voir des armées étrangères venir s'installer et
fouler le territoire sacré. Pour eux, il y a le mîqât, l'espace sacré de la Mecque qui a toujours été perçu
ainsi, et qui brutalement se trouve soumis à une profanation. Pour eux, c'est
une profanation. Mais ceci est purement psychologique. Ça n'a aucune espèce de
valeur théologique. Vous voyez la distinction?
C'est ce qui se passe psychologiquement dans la
sensibilité du croyant qui n'est pas préparé à ces analyses que le 'alim mudjatahid, normalement, doit
faire. En tout cas, c'est à un spécialiste de la pensée islamique, de la
théologie musulmane, qu'il revient de faire ces analyses. Il doit absolument
faire ce travail d'analyse. Il n'a pas le droit, aujourd'hui, de reprendre
purement et simplement les définitions de la théologie classique et du droit
classique, et de dire: "c'est comme ça, et ça doit toujours être comme
ça!".
H: Quelle est la
différence entre cette étatisation de la religion, qui s'est faite dans le
passé, et celle qui se produit aujourd'hui?
A: Autrefois, il y avait deux correctifs à l'étatisation
de la religion musulmane. Le premier correctif, c'est qu'il y avait la
définition du 'alim mudjtahid qui,
pour demeurer dans sa fonction de mudjtahid, doit refuser une fonction
officielle. Ça, c'est écrit, c'est une doctrine. Shâfi'î le dit clairement:
pour exercer la fonction de mudjathid,
c'est-à-dire pour se situer sur le plan de l'autorité spirituelle, il faut
refuser la fonction officielle. Tout le monde ne le refusait pas, mais certains
l'ont refusé, ce qui prouve que le correctif existait, et qu'on avait
conscience du problème.
Bien. Le deuxième correctif, c'est que dans tous les
gouvernements qui se sont succédé, dans toutes les dynasties, dans le
territoire islamique, je viens de le dire, il n'y a jamais eu un contrôle
idéologique sur tous les citoyens. Ce qui permettait à un 'alim qui voulait faire usage de sa
liberté, de dire quelque chose à Bagdad. Et s'il ne plaisait pas aux autorités
de Bagdad, il allait à Isfahân, où il était bien accueilli. Ou même, il venait
à Kairouan où il était encore plus libre. Il pouvait même se cacher chez des
amis à Bagdad, et personne ne le trouvait. Tandis qu'aujourd'hui, vous ne
pouvez plus vous cacher, même si vous allez sur la lune!
H: Le problème de
l'idéologie se pose dans votre œuvre surtout comme une aversion des idéologies
de combat. Je voudrais aborder ce problème d'abord par une question
biographique: votre sympathie pour la culture française, sa culture
scientifique, est-ce qu'elle n'a pas déchiré votre âme pendant la lutte de
l'indépendance de l'Algérie?
A: Alors là, je dois vous dire que j'ai conservé un
souvenir merveilleux, dans mon adolescence, de la tragédie classique, les
classiques du XVIIe siècle. Je les connaissais par cœur. Et c'était
merveilleux. Racine, Corneille, Molière, La Bruyère, Fénelon, Bossuet. Et les
philosophes du XVIIIe siècle, c'est magnifique! C'est tout à fait magnifique de
les découvrir. Mais à partir de là, quand on a découvert cette armature, j'ai
dit: "mais qu'est-ce qui se passe chez moi?" Alors, je suis revenu
chez moi et j'ai fait ce travail. J'ai dit: "ce n'est pas possible".
A partir de là, je n'ai jamais cessé d'avoir ce regard comparatiste. Pour
essayer de comprendre ce qui s'est passé dans ce foutu Bassin Méditerranéen.
Alors ça, c'est mon problème actuel.
H: Mais votre prise
de position pendant la lutte de l'indépendance, est-ce qu'elle n'a pas
influencé votre identité?
A: Alors là, je menais déjà ce combat au sein même du
mouvement de l'indépendance. C'est-à-dire que j'étais évidemment pour
l'indépendance. Mais déjà, je disais: "attention! L'islam, nous ne le
connaissons pas, et l'identité maghrébine, nous sommes en train de la casser
par une interprétation et un regard purement idéologiques", et c'est la
raison pour laquelle je parle de l'idéologie de combat, qui est une étape
historique nécessaire parce qu'il faut quand même se libérer. Mais c'est en
même temps une étape dangereuse, parce qu'elle nous empêche d'engager le
travail critique, d'un côté, vis-à-vis de l'islam, et, d'un autre côté,
vis-à-vis de la perception de l'identité maghrébine. Alors je le disais comme
ça, parce que c'était la guerre. On ne pouvait pas parler publiquement, ni
écrire. Pourtant, je suis libre de toute obédience nationaliste. Je ne défends
aucun point de vue nationaliste.
H: Comment, au bout
du chemin, considérez-vous votre propre identité? Est-ce que vous vous
considérez Arabe, parce que vous vous êtes identifié avec cette riche culture
arabe - vous avez écrit profondément sur la culture arabe et islamique? Ou
est-ce que vous vous considérez Berbère?
A: Je n'ai jamais posé la question ainsi. Je ne l'ai
jamais senti aussi. Absolument jamais! Je suis heureux et je vibre quand il y a
quelque chose qui correspond à ma quête culturelle, artistique, intellectuelle.
Et quand il y a quelque chose qui me heurte, je dis: bon, c'est pas moi, ça
m'intéresse pas. Maintenant, évidemment, quand je vais chez moi à Taourirt
Mimoun, le paysage d'enfance et tout ça, bon, ça, c'est autre chose. Ça, c'est
tout le monde, le Jurjura, la muraille du Jurjura vue de mon village, c'est un
spectacle formidable!
H: Mais ne
trouvez-vous pas que c'est un phénomène de schizophrénie, de rester attaché
tellement à son origine et en même temps, sur le plan réflexif, intellectuel,
rationnel, de critiquer les coutumes berbères, le `orf comme les oulémas
salafistes l'ont fait?
A: Non, pas du tout. A mon avis c'est tout à fait normal,
parce que la fonction d'un intellectuel, c'est toujours d'avoir un regard
critique, même vis-à-vis de ce qui nous est le plus cher et de ne laisser rien
en dehors de cette critique, absolument rien, même si ça doit vous coûter.
Parce qui sinon, on n'est pas un intellectuel, comme le `âlim mudjtahid.
H: Est-ce qu'on
pourrait dire que cette synthèse individuelle de votre identité-là, c'est un
exemple de l'idéal que vous nourissez et qui veut réconcilier les sentiments,
l'imagination, avec la rationalité. Proposez-vous ici un exemple de ce nouveau
champ de recherche scientifique?
A: Oui, il y a tout le problème, là aussi, de la
rationalité et de l'imaginaire. On rattache toute l'affectivité du côté
artistique et autre à l'imaginaire, et puis la logique, la technique, des
théories scientifiques à la rationalité. Actuellement, on ne voit pas du tout
ça comme ça! L'approche actuelle des cultures et des sociétés enseigne qu'il y
a constamment enchevêtrement et interpénétration du rationnel et de
l'imaginaire. Et donc le problème ne se pose plus du tout en termes de
schizophrénie ou de partage ou d'opposition, pas du tout! Par exemple, la
question médiévale requiert la raison et la foi, ça n'est plus comme ça qu'il
faut raisonner. Pas du tout. Parce que nous sommes chacun de nous,
indissolublement, imaginaire et raison. Ça n'est pas imaginaire, ou raison. Pas
imaginaire contre raison. Ou raison contre imaginaire. Nous sommes imaginaire
et raison, toujours. Dans tout ce que nous produisons. Et là, vous avez une
autre interprétation de la religion et une autre interprétation de sciences
dites rationnelles. Donc, tout ça, c'est un mouvement qui va ensemble.
H: Il est évident que
vous critiquez l'idéologie algérienne du nationalisme à partir de ces
conceptions théoriques. Mais en même temps, en pratique, vous avez défendu la
lutte d'indépendance...
A: Oui, oui, par exemple l'idéologie de combat. Je l'accepte
comme moment historique nécessaire. C'est un moment historique nécessaire. Il
faut l'accepter. Mais en même temps que se déroule le combat idéologique, il
faut que l'intellectuel soit là pour dire: "attention! Nous acceptons cela
momentanément, comme phase historique inévitable". Mais il faut d'ores et
déjà dire que cette idéologie ne va pas nous conduire sur tout le parcours de
notre histoire. Et c'est comme ça que je me suis tout de suite séparé de
beaucoup de mes amis, quand on a été étudiants ici et quand on a discuté en
pleine guerre d'Algérie.
H: Très exactement à
cause des divergences de vues à propos de l'idéologie de combat?
A: Oui, bien sûr. Je peux vous dire que j'ai été étudiant
à la faculté d'Alger. Et j'avais fait, je me souviens très bien, une
conférence, enfin une causerie, en ce temps-là, j'étais un jeune étudiant parmi
mes camarades étudiants de l'Association Algérienne des Étudiants à Alger. Je
leur ai fait une causerie sur l'aspect réformiste de l'œuvre de Taha Husayn, en
cinquante-deux! Vous voyez? Et déjà j'ai critiqué Taha Husayn pour ses œuvres
apologétiques qu'il a publiées dans les années trente. Vous savez, dans le
mouvement des années trente, il y a eu un tas d'œuvres islamistes dans le
mouvement des Frères Musulmans. Et même Taha Husayn et Al-`Aqqâd, et d'autres
ont encore participé! Alors j'ai dit: ça, non! Taha Husayn est en train de
renoncer à sa position critique vis-à-vis des documents historiques qui nous
parlent de l'islam primitif. Et je me souviens très bien que mes camarades
étudiants étaient scandalisés...
H: L'idéologie de
lutte implique un exclusivisme. L'Américain Robert Lee, lui aussi, vous accuse
dans son étude, d'exclusivisme, parce que vous vous basez sur «le fait
coranique»...
A: Oui, mais à la fin il reconnaît que je le fais pour
ouvrir un autre champ d'intelligibilité. Et c'était pour cela qu'il s'était
intéressé à mes écrits, parce que lui-même, à partir des sciences politiques,
il se posait des questions. Le reste, évidemment, il n'a pas bien compris.
H: Alors, ce problème
de l'exclusivisme ne se pose pas pour vous, si vous vous basez sur un phénomène
particulier, c'est-à-dire l'islam?
A: Jamais. Et ça me gêne beaucoup lorsque justement mes
interlocuteurs occidentaux veulent toujours m'enfermer dans le cadre d'un islam
qu'eux ont défini. Ils me disent: tu n'es pas musulman!
Evidemment, il y a beaucoup de musulmans pour qui l'islam
est une clôture parfaitement définie. C'est un jardin enclos de murs, on ne
peut pas entrer par ces murs-là. A l'intérieur, c'est l'islam, à l'extérieur,
ce n'est pas l'islam. Pour moi, non, l'islam est un espace ouvert. Je me
considère comme musulman et comme humaniste en même temps. J'ai découvert ça
avec Miskawayh. Ça se voit, j'ai écrit sur lui avec une telle sympathie intellectuelle.
5. RÉVOLUTIONS.(retour)
Conformités du programme de réforme libérale
avec la révolution islamiste: Mohammed Arkoun et Abdessalam Yassine.
«Il y a de l'ironie dans le fait de contrer les
soi-disants fondamentalistes islamistes en les opposant aux modernistes
islamiques. En suivant des raisonnements qui leur sont propres, les modernistes
islamiques disent exactement la même chose que les soi-disant fondamentalistes:
il faut que les musulmans retournent aux sources originales et authentiques de
l'islam et qu'ils appliquent sur cette base l'ijtihâd» Fazlur Rahman, Islam
and Modernity. Chicago 1982: 142.
Dans les dernières décennies, la réfutation de
l'épistémologie islamiste occupe une place centrale dans l'œuvre d'Arkoun
(6). Cet islamisme moderne s'oppose en effet radicalement
aux idées émancipatrices auxquelles Arkoun porte un grand intérêt. Selon lui,
il intègre les thèmes modernes dans un programme qui se donne pour but
explicite la systématisation d'une irrationalité inadmissible et d'une
idéologie fausse. Ce programme explicite n'était pas encore élaboré par
l'orthodoxie traditionnelle qui restait ambiguë sur beaucoup de points, ce qui
lui laissait la possibilité d'une réforme éventuelle qui lui aurait donné une
direction rationnelle et scientifique, au sens où l'entend Arkoun. La réforme
de l'orthodoxie traditionnelle, comme la proposait, par exemple Mohammed Abduh,
impliquait encore des potentialités d'interprétation rationnelle, et donc une
base de départ pour une éventuelle réforme scientifique. C'est précisément ce
que la politisation de l'islam pratiquée par les islamistes rend impossible.
Ces derniers, tout comme les adeptes des idéologies nationalistes, sont les
victimes d'un fondamentalisme qui semble être le contraire de l'approche
scientifique d'Arkoun. De leur côté, les islamistes portent sur Arkoun un
jugement extrêmement négatif.
A première vue, nous avons donc affaire à deux positions
absolument incompatibles. L'écart séparant ces deux positions paraît tellement
grand qu'il semble inutile d'entreprendre une comparaison entre les notions
mises en jeu par la méthode arkounienne et celles mises en jeu par la méthode
islamiste. Cette dernière, précisons-le, domine aujourd'hui le champ des luttes
menées en Afrique de Nord par les intellectuels au nom de la religion. Les deux
méthodes sont condamnées à s'exclure réciproquement. Notre lecteur occidental
sera d'autant plus tenté de donner raison à Arkoun que la littérature
internationale qui traite, prétendument, de l'islam en général, ne traite en
vérité que de l'islam fondamentaliste.
Cette vague d'études universitaires occidentales, -
d'ailleurs répercutée par les média -, analyse les causes sociales et
politiques du fondamentalisme en opérant une véritable réduction sociologique
centrée sur les frustrations des campagnards immigrés dans les grandes villes,
ces paysans sans terre vivant mal leur entrée dans une société industrialisée
dominée par la rationalité moderne. Cette réduction sociologique a pour
résultat que l'on ne prend guère au sérieux les porte-parole de cette idéologie
prétendument née de la frustration, et qui s'exacerbe dans le fanatisme. La
conséquence en est qu'on ne s'engage que peu dans une analyse des œuvres et des
idées qui se réclament de l'islam fondamentaliste. Les préjugés qui trouvent
leur origine dans la réduction sociologique de ce fondamentalisme, fortifient
les lecteurs dans le parti-pris selon lequel n'importe quel penseur, dès qu'il
est étiqueté comme islamiste, nourrit des intentions terroristes.
Je crois par contre, qu'il faut considérer l'islamisme
d'abord comme une phénomène culturelle et surtout pas économique comme font les
marxisants et les libéraux. C'est pourquoi il faut contextualiser sa
problématique plutôt dans la transition de la tradition à la modernité que de
voir son origine comme un effet économique de la migration des campagnards vers
la ville: aussi les classes aisées et les Séoudiens ont leur fondamentalisme
qui est d'un caractère conservateur.
Mon analyse s'efforcera d'éviter les préjugés
généralement acceptés, en prenant comme point de départ les pensées d'un
islamiste connu. Il me semble important, pour bien comprendre l'œuvre d'Arkoun,
que l'on soit très attentif aux surprenantes ressemblances qu'elle présente
avec les travaux islamistes, malgré de grandes différences dans le contexte des
deux projets, différences sur lesquelles, selon moi, Arkoun met trop l'accent.
Même si l'islamisme fondamentaliste et l'islamisme arkounien, se traitent l'un
l'autre d'hérétiques, ils n'en ont pas moins pour racine commune, le même islam
réformiste du vingtième siècle. Cela se vérifie aussi bien pour ce qui est de
leurs origines historiques, fondées sur les efforts réformistes de Mohammed
Abdu, que pour ce qui est de leur volonté commune de trouver des réponses
adéquates aux défis de la modernité. Il n'en reste pas moins vrai que les
protagonistes de ce réformisme partagé réfuteront, quant à eux, - et cela va de
soi - une telle parenté.
Surgit alors la question suivante: avec cette exclusion
réciproque, n'aurions-nous pas ici affaire à une thématique problématisée par
Arkoun lui-même, à savoir celle de l'impensé?
Arkoun nous a appris que le phénomène de l'exclusion se réfère à un impensé, à
une élimination des idées qui, dans une situation historique donnée, ne peuvent
plus être mises en question. Le paradigme d'une époque historique spécifique
rend la comparaison impensable. La passion avec laquelle les islamistes
combattent les propositions d'Arkoun prouve à son tour que de leur côté, ils
tiennent ces propositions pour une dangereuse alternative à leur mode de
penser. Dans le modèle de pensée des islamistes, les propos d'Arkoun
contiennent un possible impensé, qu'ils soupçonnent être explosif. En portant
notre attention sur des ressemblances qui sont bien au-delà des similitudes
superficielles, je propose de découvrir les vraies différences qui existent
entre deux pensées qui se prétendent exclusives l'une de l'autre.
C'est dans ce but que j'entreprends ici l'analyse d'un
islamiste maghrébin, issu du même milieu berbère qu'Arkoun. Dans les lignes qui
suivent, j'analyse les ressemblances, bien qu'elles découlent de contextes
différents et qu'elles procèdent, chez les deux protagonistes, de motivations
différentes. Pour la comparaison que je me propose, je prendrai à titre
d'exemple, l'œuvre du leader le plus important de l'islamisme marocain,
Abdessalam Yassine. Lui-même se présente comme «fils de paysan berbère, né dans
la pauvreté et le besoin ... Berbère idrisside, d'une culture mitigée et soufi,
abandonnée par ses frères» (Sou'al
no 5: 153). Descendant des chorfa idrissides, il est né dans les années vingt,
et a étudié le droit islamique à Marrakech, ville caractérisée par sa position
ambiguë entre tradition et modernité (cf. Van der Yeught 1989). Ayant appris la
langue française, il devient, après l'indépendance, inspecteur de
l'enseignement primaire. Cette fonction lui permet d'entrer en contact avec de
nombreux instituteurs. Dans la région d'Oujda, par l'intermédiaire du soufi
Sidi Al-Mochtâr Boudchich, il redécouvre l'islam. Après la mort du cheikh, ses
relations avec les membres de la fraternité ne vont pas sans problèmes. Il
décidera de suivre son propre itinéraire.
En 1973, il publie à Casablanca un livre en langue arabe
de sept cents pages, L'islam demain.
En 1987, à Bruxelles, il publie, également en arabe, L'islam et le défi du marxisme-léninisme.
De plus, il a entamé la publication de revues qui ont été interdites. Ce fut le
cas, par exemple, d'al-Djamâ'a,
d'al-Subh et d'al-Khitâb. Abdessalam Yassine écrit, pour
le public francophone, La révolution à
l'heure de l'islam (Paris 1990. Il s'agit de la réédition d'un
ouvrage paru en 1981). Sa lettre ouverte au roi du Maroc, L'islam ou le déluge, date de 1973. A la
parution de cette lettre, le régime marocain vit en Abdessalam Yassine un
danger pour la société. Il fut arrêté et jugé à Salé, et condamné à deux ans de
prison ferme pour «diffusion d'idées susceptibles de troubler l'ordre public».
Depuis 1987, et jusqu'à aujourd'hui, il est en résidence surveillée. Dans sa
lettre ouverte, le chérif idrisside s'adresse au roi chérifien qu'il appelle
«mon cher neveu du Prophète». Il ne reconnaît donc le souverain émir des
croyants qu'à titre conditionnel, et l'avertit qu'il doit rétablir l'islam.
Dans la tradition marocaine, ce renouveau exige un nouveau contrat du roi
chérifien avec son peuple, une nouvelle allégeance (bai`a):
«Nous sommes au Maroc sous l'empire de la terreur
policière qui traduit la terreur du roi et sa frayeur (...) La tête de la fitna (désordre) est Hassan; et l'espoir
de la nation est aussi Hassan s'il se repent et prend la voie de la virilité
... cette rédemption générale n'est possible que sous les ordres d'un chef
absous et avec une nouvelle allégeance» (Sou'al
no. 5 et 6).
a. Indignation
à propos de l'injustice et rejet des idéologies nationalistes.
Dans sa lettre ouverte adressée au roi Hasan, Yassine
proteste contre l'injustice et l'oppression dont souffre le peuple marocain:
«J'entends par repousser les injustices, une réparation globale de ce que tu as
perverti et qui t'a perverti: surtout ton monopole de l'argent et du prestige
... annuler l'injustice sociale et annuler la pauvreté de la communauté» (Sou'al no. 6: 118-19). Que veut-il exactement?
Dans une phrase surprenante, Yassine montre qu'il embrasse la thèse marxiste
selon laquelle les conditions matérielles d'une substructure précèdent la
possibilité de la morale: «Ni spiritualité ni morale ne peuvent s'épanouir si
l'inéluctable substructure n'est réglée dans le sens de la justice» (1990: 6).
Au lieu de se référer au poète marxiste Bertolt Brecht, qui proclamait «d'abord
la bouffetance, après la morale», Yassine cite un proverbe de son calife Ali.
La misère matérielle du peuple signifie pour Yassine un obscurcissement de
Dieu: «Aucune visibilité de Dieu si la sphère socio-économique est opaque, si
le souci du lendemain, de l'oppression et des inégalités injustes obscurcit ma
conscience. Ali, gendre du Prophète et quatrième vicaire après lui, a résumé
cette loi qui fait passer le nécessaire avant l'essentiel dans la vie concrète
des hommes en disant: «La misère est presque synonyme d'infidélité à Dieu» (6).
Quant à lui, Arkoun ne critique pas moins les
gouvernements arabes et partage l'indignation de Yassine à propos de
l'injustice sociale. Lui aussi voit dans l'ignorance de l'islam vrai, la cause
de l'injustice sociale, mais il le fait en se fondant sur une analyse
différente. Pour Arkoun, le fameux retard du monde arabe ne résulte pas seulement
du fait qu'on ait quitté le juste chemin de l'orthodoxie de l'origine, il
résulte également d'une incompréhension intellectuelle vis-à-vis du message
coranique, d'une incapacité à l'interpréter avec l'aide de la science, en des
termes tenant compte du contexte actuel de la modernité. Selon Arkoun,
l'idéologie «jahilienne» consiste en ce que les autorités arabes légitiment
leur pouvoir sur une idéologie bâtarde mêlant facteurs religieux et répression
moderne de tendance fasciste. Les dirigeants politiques et culturels se rendent
coupables en ne créant pas d'espace de libre discussion scientifique et
politique. Pour l'imaginaire et la raison islamiques, une compréhension vraie
contribuerait à une modernisation et à une démocratisation des sociétés islamiques,
alors que l'absence des conditions démocratiques empêche une telle émancipation
culturelle et sociale.
b. Analogies
épistémologiques: rejet de la rationalité positiviste.
Dans un paragraphe intitulé «approche épistémologique»,
Yassine accentue encore l'idée selon laquelle le rationalisme est aveugle; il
se distancie de cette forme de raison qui, pour lui, signifie une forme de
domination impérialiste: «Il est vrai que le rationalisme, qui fait la raison
juge de tout et seul souverain, n'a pas les moyens d'accès pour explorer ces
régions intimes de l'être humain. Aussi faut-il dès maintenant annoncer notre
divorce d'avec l'impérialisme rationaliste, celui de la philosophie
prétentieuse, pour ne retenir que la rationalité. Rationalité veut dire scientificité,
veut dire que la raison, ce précieux don de Dieu, s'occupe de ce pourquoi elle
a été créée. Oui absolument à une science au service des fins dernières de
l'homme, non au scientisme, au positivisme» (7).
Chez Yassine, nous constatons, comme chez Arkoun, une
protestation contre le scientisme et le positivisme. Cette protestation,
toutefois, n'est pas légitimée par une référence à la science qui aurait pour
but d'élargir l'espace de la rationalité. Yassine veut désigner à la raison sa
place limitée, circonscrite par Dieu. Le savoir s'identifie au savoir des ilm ouloum ed-din, des sciences
religieuses gouvernées par l'éthique, et qui nous procurent la connaissance de
la volonté de Dieu quant au chemin que l'homme doit suivre. Comme un deuxième
imam Ghazali, Yassine appelle à une renaissance de ces sciences religieuses,
dans lesquelles il inclut les prescriptions éthiques de l'imitation du «modèle
prophétique». «Les êtres coupés
[de Dieu] ont pour attribut une raison capable seulement d'explorer le créé matériel
aux horizons vertigineux des deux côtés de la création; l'infiniment petit et
l'infiniment grand semblent ne pas avoir de limites à cette myopie fouineuse.
Le créé immatériel, moral et spirituel est perceptible au cœur. Une raison
raisonnable arrive à connaître ses limites et à l'avouer. Elle peut alors
écouter le message du cœur ...» (7).
En fait, Yassine répète ici la distinction que le croyant
Pascal introduisait, face à la pensée rationnelle de son époque: «Le cœur a ses
raisons que la raison ne connaît pas». La raison n'est pas capable de trouver
ses lois en elle-même, il faut, si elle veut s'ouvrir, qu'elle reçoive ses
instructions du supra-rationnel qui la transcende: «C'est pourquoi il s'agit
ici d'une rationalité dépendante, d'une rationalité basée sur ce qui est en
contradiction avec la définition même de la rationalité». La connaissance du
cœur résout cette contradiction: «A la raison sont données les capacités de
découvrir les lois qui président au fonctionnement du créé sensible. Au cœur sont
révélés d'autres principes dont la raison peut constater la présence mais non
comprendre la raison et la fonction par ses propres moyens» (7).
Chez Arkoun, bien qu'on trouve un plaidoyer pour élargir
la rationalité, cette dernière n'englobe pas les expressions de la piété et de
la prédication renfermées dans la sagesse du cœur de Pascal; c'est d'ailleurs
la raison pour laquelle Arkoun se distancie de l'épistémologie de Levinas.
Pourtant, cette restriction de la rationalité, fondement d'une science et d'une
technique ardemment désirées par les islamistes, ne signifie pas que l'homme
ait développé les sciences et les techniques à l'instigation du diable, bien au
contraire: «Ce n'est que par sa soumission aux lois qui régissent l'univers que
la raison a accompli les prouesses techniques et scientifiques que nous
connaissons. Ce ne sera que par sa soumission aux lois morales et spirituelles
révélées aux hommes par le canal des prophètes de Dieu depuis Adam, notre père,
que la raison pourra contribuer au salut de l'humanité, aujourd'hui bien
malheureuse et menacée d'asphyxie» (7). La rationalité technicienne, en
particulier, n'est nullement rejetée. Elle témoigne des lois divines de la
création, mais ne représente qu'une vérité partielle. Si l'on ne veut pas qu'elle
mette l'homme sur le chemin de la décadence, elle doit être complétée par la
connaissance révélée du spirituel «La société doit, pour sa survie relever le
défi de reconquérir les sciences sans tomber dans le piège du réductionnisme
rationaliste, elle doit installer la raison dans ses fonctions d'instrument au
service de l'être supérieur et ne pas la laisser subjuguer par l'ego» (71).
Chez Arkoun, nous ne retrouverons pas ces restrictions
qui seraient voulues par l'ordre divin. Chez lui, le positivisme, avec, comme
conséquence, le laïcisme actuel, se trouve rejeté parce qu'il représente une
restriction de la connaissance rationnelle. Il inclut les espaces nouveaux
d'une intelligibilité enrichie par les méthodes scientifiques modernes comme
celles mises en œuvre en anthropologie et en sémantique.
c. Réintroduction
de l'ijtihâd.
Tout comme Arkoun, Yassine rejette la monopolisation par
les oulémas, de l'exégèse du Coran et de la sounna. Comme le font la plupart
des islamistes, Arkoun et Yassine limitent l'importance des quatre écoles
juridiques classiques: «En société islamique la dictature d'un clergé qui
serait seul apte à dire la loi et à l'interpréter est inimaginable. Il n'existe
pas de clergé en islam; chacun est habilité s'il est moralement et intellectuellement
qualifié, à faire l'effort d'ijtihâd,
à proposer et à critiquer. C'est même l'un des devoirs fondamentaux de tout
fidèle éclairé. De même en société islamique il ne devrait pas y avoir de
système juridique onéreux et favorisant les riches et les puissants» (142).
Yassine voit dans l'ijtihâd un
prolongement du jihâd, les deux termes étant apparentés sur le plan
étymologique. Instrument de combat de la foi, l'ijtihâd appelle à un réarmement moral. L'ijtihâd, chez Yassine, est pris dans son
contexte traditionnel des sciences religieuses. C'est la raison pour laquelle
sa protestation contre les oulémas ne signifie pas leur rejet. Si les oulémas
avaient le désir de se renouveler et de s'adapter aux exigences de leur nouveau
devoir révolutionnaire, leur fonction en tant que gardiens de la légitimité de
l'État islamique à venir, serait assurée.
Arkoun, lui aussi, respecte l'ancienne tradition des
oulémas libres, et sa nouvelle «critique de la raison islamique» n'est pas
autre chose que la ré-ouverture de l'ijtihâd.
La raison islamique n'est en effet que l'instrument nécessaire, pourvu d'une
méthode scientifique, qui permet d'interpréter le Coran et la tradition en
tenant compte de l'actualité. Comme chez Yassine, il faut que cet instrument
n'en soit pas réduit à être au service d'une prédication étatique de la foi ou
au service d'une manipulation politique de la société. Il est surprenant de
constater qu'Arkoun et Yassine, en prônant une pratique renouvelée de l'ijtihâd, accentuent tous les deux la rupture
décisive avec un passé qui avait figé le rôle des écoles juridiques classiques.
d. Rupture
épistémologique radicale.
Selon le message révolutionnaire de Yassine, l'Occident
se trouve dominé par deux forces décadentes et démoniaques, le capitalisme et
le marxisme. Ces deux forces sont autant totalitaires qu'incrédules: «La
technique militaire évoluée a permis, permet encore et permettra désormais
l'assouvissement des instincts de destruction qui affleurent chez l'homo occidental libéré par la grâce de sa
bestialité théorisée, de toute inhibition» (13). L'homme occidental, et ses
épigones dans le monde islamique, avec leur conception d'une liberté illimitée,
se sont jetés dans l'immoralité et la misère. Face à cette misère que l'on peut
qualifier de morbide, brillent les idéaux de l'islam. Ils nous indiquent la
route qui mène à un monde qui promet l'humanisme vrai, la justice sociale et la
piété religieuse. L'appel au retour de l'époque du prophète à Médine, puis la
réinstallation de cette époque, grâce à une révolution sociale, mettra fin à la
fitna, au chaos et à la
division de l'humanité. C'est un changement d'épistémè qui procédera à ce
changement radical. La rupture décisive sera exprimée par une division de
l'humanité: il y aura ceux qui vivent dans le jahiliya
et ceux qui vivent dans la vraie communauté des musulmans. Originellement, le
terme de «jahiliya» désigne le paganisme antérieur à la prédication du
prophète. En langage islamiste, le terme désigne également les États
prétendument islamiques qui ont à leur tête des présidents laïques opprimant
cruellement leurs populations, tout comme le faisaient les pharaons. Cette
dernière signification fut élaborée, précisons-le, par Sayid Qotb, pendu sur
ordre du président Nasser, et qui est aujourd'hui un auteur fort connu en
Afrique du Nord, y compris dans des cercles non fondamentalistes. Reconnaître
la possibilité d'une rupture dans l'histoire de l'humanité, rend possible la
conscience d'une connaissance pratique nouvelle. Arkoun partage avec Yassine une
horreur profonde pour les idéologies nationalistes et les «étatisations».
Chez Yassine, le monde occidental, tout autant que le
monde islamique, se trouve sous le pouvoir d'un paganisme pré-islamique, le jahiliya: «Hitler est la quintessence de
l'ignorance-violence sur le mode hystérique. Le personnage incarne tout une
culture et la volonté destructrice du satanisme jahiliyen» (93). Sayyed Qotb,
le frère musulman qui se trouve à l'origine de la thèse d'une rupture radicale,
pose que de nos jours, nous sommes probablement encore plus influencés par le jahiliya que nous ne l'étions pendant la
première époque de l'islam: «La totalité de notre milieu, la croyance et les
idées des hommes, les coutumes et l'art, les normes et les lois, - c'est du
jahiliya. Même ce que nous regardons comme culture islamique, sources
islamiques, philosophie islamique et pensée islamique; toutes ses choses sont
des constructions du jahiliya! ... Il faut que nous nous libérions de
l'empreinte de la société jahilienne, des notions jahiliennes, des traditions
jahiliennes et des chefs politiques jahiliens. Notre devoir, c'est de ne pas
s'engager dans la voie du compromis avec la société jahilienne et de refuser
toute loyalité à son égard ... La société jahilienne ne méritant pas que l'on passe
des compromis avec elle» (o.c. 34). La rupture épistémologique doit donc être
totale, même si Yassine se montre plus tolérant que Qotb, puisqu'il laisse la
porte ouverte à la conversion des pharaons et de leurs oulémas.
Chez Arkoun, la rupture radicale qui doit se faire est
une rupture avec les interprétations idéologiques politisées de l'islam. Ces
interprétations ont en effet corrompu les sociétés islamiques, leur culture et
leurs croyances, tout comme leur vie politique, et elles l'ont fait avec une
intensité comparable à celle qu'implique la notion du jahiliya islamiste.
Pourtant, faire disparaître la «jahiliya arkounienne» ne se réduit pas à un pur
acte fidéiste; la conversion qu'entraîne la notion de «jahiliya arkounienne»,
c'est l'entrée du croyant dans la modernité, c'est l'illumination de sa
symbolique religieuse par la raison scientifique. L'acte de foi, c'est
d'appliquer la critique de la raison, notamment de la raison islamique, dans la
perspective de l'évolution de la raison humaine. Cette conversion rationnelle
nous éclairera sur ce qui a été révélé à l'époque du prophète et de ses
compagnons. La rupture ne se situe donc pas entre croyants et infidèles, mais
entre épistémologie prémoderne et épistémologie moderne. La raison laïque des
Lumières, étroite et en quelque sorte autoritaire, devra toutefois être élargie
et se mouvoir désormais dans un champ d'intelligibilité plus compréhensif. La
notion de «jahiliya arkounien» implique que l'on vainque, pour l'essentiel,
autant le laïcisme étatique, qu'un fidéisme stérile et captif du passé, que
l'on peut considérer comme un positivisme islamiste. En tant que libéral,
Arkoun rejette, pour atteindre à ce but, tout usage de la force ou de la
violence. Il ne le fait pas en invoquant l'argument religieux fourni par le
Coran, qui affirme «qu'aux affaires de religion il ne faut pas qu'il y existe
de la contrainte», il le fait en s'appuyant, pour comprendre ce verset, sur la
réalité même de ce qu'est la raison. La raison islamique, fondée elle-même sur
des arguments rationnels, est une raison scientifique, et, par conséquent ne
saurait connaître de contraintes.
Chez les islamistes, au contraire, la vérité de ce verset
coranique se trouve soumise à leur volontarisme révolutionnaire. Le monde
moderne dans sa totalité, y compris les notions de la rationalité moderne, est
infecté par le virus jahilien qu'il faut combattre, - si nécessaire -, en usant
aussi de la violence. Quant à la notion même de jahiliya, aucune rationalité humaine ne saurait la réfuter,
puisqu'une telle rationalité autonome ne peut être que de nature jahilienne. La
conversion envisagée affecte dans une même mesure les rationalités libérales,
marxistes, capitalistes ou prétendument islamiques.
e. Référence
centrale au «fait coranique», et l'«expérience de Médine».
Pour tous les islamistes, la première période de l'islam,
l'époque de la vie du prophète, celle des khalifes bien guidés pendant la
période de l'épanouissement de l'islam, c'est ce temps-là qui est la période de
référence, par rapport à laquelle on évalue les époques postérieures. Les
islamistes se tournent vers le passé de façon très absolue. Ils entendent
restaurer un passé. L'histoire postérieure de l'islam n'est qu'un processus
d'installation progressive de l'hérésie. Contrairement au messianisme qui
attend le salut des événements révélés qui auront lieu dans l'avenir, ils
attendent, eux, essentiellement, le salut d'une restauration du passé. Ils
trouvent l'origine de la science moderne occidentale, et ce non sans buts
apologétiques, dans la science islamique à son apogée. En réalité, l'époque
dorée de la science islamique, qui, en fait, doit à l'apport de différentes
cultures, ne coïncide pas avec l'époque de l'origine pure. Cette histoire des
sciences islamiste prouve également son inconséquence en étant incapable de
préciser la nature de la science dont elle parle: s'agit-il de la science
fondée sur la raison ou d'une science purement fidéiste?
Or, chez Arkoun, on retrouve aussi l'idée selon laquelle
l'histoire de l'islam, d'une façon générale, s'avère être l'histoire du progrès
de l'impensé et de l'avance des idéologies, l'un et l'autre culminant dans
l'état actuel d'ignorance des sociétés islamiques. Comme les islamistes, Arkoun
se base donc sur le «fait et l'expérience de Médine», fait original et unique,
situé dans le passé, et qui oriente l'histoire islamique, qu'il s'agisse de son
présent ou de son avenir. Arkoun se fonde lui aussi sur une expérience
religieuse qui ne se répète pas, et se rattache de cette façon, à la thèse de l'orthodoxie
islamique selon laquelle Mohammed est le dernier des prophètes. Mais cette
expérience unique de la foi personnelle du croyant, qu'on pourrait caractériser
comme étant de tendance fidéiste, se trouve incorporée dans l'évolution de la
connaissance humaine, à laquelle le croyant participe. C'est la raison pour
laquelle le projet arkounien transcende la phase fidéiste des islamistes. La
conversion nécessaire, selon Arkoun, c'est celle du croyant converti, sa prise
de conscience d'être partie prenante dans l'évolution universelle de la raison.
Contrairement aux islamistes, le passé ne se comprend pas en référence à une
histoire antérieure, par contre, l'intelligence du passé s'ouvre aux
développements de l'avenir.
Toutefois, comme
pour les islamistes, «l'expérience de Médine» a en soi, pour Arkoun, un
caractère isolé et exclusif. Ce dernier point, que Robert Lee n'a pas manqué de
souligner dans son étude (1989), distingue Arkoun des orientalistes
scientifiques. Même s'il est vrai qu'Arkoun lui-même réfuterait une telle
exclusivité fidéiste, qui le lie aux islamistes, il ne pourrait pas faire état,
dans son œuvre, d'indications qui permettraient de hiérarchiser la raison et la
foi en sorte que l'évolution scientifique orientée vers l'avenir serait l'unique
déterminante. Ce qui, pour lui, est déterminant, c'est le fait paradoxal de
«l'expérience de Médine», et ne serait-ce qu'à cause de cet a priori, les
islamistes ont profondément tort d'accuser Arkoun d'athéisme.
f. Attitude
modérée et ambiguë envers les oulémas traditionnels.
Dans le Maroc de Yassine, les oulémas sont de plus en
plus intégrés dans l'appareil étatique comme fonctionnaires salariés. Depuis
l'indépendance, les nouvelles universités ont acquis le prestige qui était,
auparavant, celui des anciennes mosquées-académies religieuses comme, par
exemple, celle de la Quaraouine à Fès. Toute la modernisation de la société,
avec, entre autres, l'introduction du droit commercial, a miné l'ancien statut,
éminent, de l'homme des sciences religieuses. Les islamistes ne refusent pas la
science exacte: ce n'est d'ailleurs pas par hasard si leurs «oulémas libres»
sont souvent des hommes ayant été formés à la science moderne. A l'heure
actuelle, l'État marocain ne reconnaît pas à l'islamisme le droit de se constituer
en mouvement politique ni en courant religieux indépendant, disposant de
mosquées et de publications qui lui soient propres. Ce sont la clandestinité
totale et l'isolement auxquels l'islamisme se trouve contraint au Maroc, plutôt
que la doctrine de l'islamisme, qui sont à l'origine de la polarisation du
mouvement en groupuscules élitaires. Ces derniers développent une pensée
sociale et puritaine qui ne semble pas se rendre compte de la complexité de
l'économie, et des limites qu'elle mettrait à la réalisation du programme
utopique qu'ils se proposent. Yassine fait appel, pour pouvoir disposer d'une
avant-garde révolutionnaire, aux oulémas traditionnels. Selon Chekroun: «Par sa
volonté de création d'un groupement d'ulama-s,
il veut doter l'islam concret du moyen, ou d'un moyen, de son idéal. Or, pour
ce faire il a besoin des représentants mêmes de cet islam officiel,
spécialement des plus hauts placés parmi eux» (1990: 117). Dans sa lettre au
roi Hasan II, Yassine met l'accent sur ce qu'il considère comme le rôle
nécessaire des oulémas traditionnels: «Et vous Ulama, mes frères et mes
bien-aimés, êtes le maillon nécessaire entre l'islam et notre présent corrompu
si vous prenez la voie du bien et de la virilité. Excusez-moi si je suis dur
avec vous» (1974: 81; Sou'al,
no. 5: 156). Envers cette caste traditionnelle, l'attitude adoptée par Arkoun
est également très modérée: «Les oulémas doivent ... remplir leur tâche de
médiateurs crédibles entre les consciences croyantes et les réquisits de la
connaissance scientifique moderne» (ijt: 204). Arkoun, lui aussi, les appelle à
se convertir et à se libérer des contraintes étatiques et politiques. Pour
Arkoun, les oulémas doivent, en formulant des interprétations d'ijtihâd, assurer un rôle de médiateur
entre les visions modernes de l'histoire et de l'anthropologie, et une méthode
scientifique. A mes questions demandant si cette nouvelle méthode nécessite un
nouveau groupe professionnel religieux, les réponses d'Arkoun restent aussi
ambiguës et ouvertes que celles de Yassine (cf. 10, Débat). Chez les deux
auteurs, il est question d'une réforme plutôt que d'une abolition radicale des
anciennes institutions religieuses dotées de leurs gestionnaires du sacré.
g. Rôle
exemplaire d'une élite islamique nouvelle.
L'adhésion populaire aux mouvements islamistes, telle
qu'elle se produit, par exemple, en Algérie, reste pour le public occidental,
surprenante. Telle qu'elle est présentée par les médias, cette adhésion semble
se baser uniquement sur une mentalité primitive qui ne désire rien d'autre
qu'un retour à des idées fanatisées et dégradées. Sur ce point, l'étude de
Rouadjia (1990) peut nous éclairer, car elle suit concrètement les stratégies
sociales des islamistes en Algérie. Rouadjia s'intéresse tout particulièrement à
la façon dont ils organisent, en fondant des mosquées, des bases populaires
pour leurs idées. Les lieux de culte clandestins, construits de matériaux
simples avec l'aide des habitants des quartiers pauvres, sont constamment
améliorés, et finalement, on force les autorités à légaliser ces nouveaux lieux
de prière et de rassemblement. Ces mosquées ne constituent pas seulement un
espace religieux, mais elles ont aussi une vocation sociale, car elles
fonctionnent aussi comme un centre d'entraide communautaire. Placées devant le
fait accompli, les autorités locales n'osent plus refuser l'établissement
d'institutions fortement implantées dans la communauté. Les initiatives prises
pour faire naître ces bases populaires sont le fait d'une élite. Cette dernière
se distingue d'ailleurs nettement des musulmans ordinaires par l'adoption
d'insignes spécifiques, tels que le port de la barbe et le port du hijab, forme moderne du costume islamiste
(cf. Taarji 1990).
Devant une telle situation, l'État réagira en déployant
de nouveaux efforts pour conquérir le champ politisé, de la religion. Il
construira des mosquées triomphalistes qui, comme des cathédrales moyenâgeuses
ou des Sacré-Coeurs, sont destinées à impressionner une population illettrée.
Dans ces conditions, ce ne sont pas seulement les institutions religieuses,
mais toute la vie du pays, qui acquièrent un caractère ambigu. Pour les
islamistes, leurs modestes mosquées sont les foyers et les symboles de
l'arrivée d'une nouvelle époque historique. En construisant des bâtiments
impressionnants, l'État veut, lui, au contraire, prouver qu'il détient le
monopole dans le champ religieux et montrer sa victoire. Rouadjia démontre que
cette polarisation cause une scission de la société: «Intégrisme, alcoolisme et
football ont été, jusqu'alors les valeurs-refuges, excessives certes, mais
fondamentales pour la survie d'une société désorientée» (1990: 292). Il cite le
cinéaste Lakdar Hamina qui explique la croissance de la consommation d'alcool
par l'attitude des autorités «Les enseignements que j'en ai tirés, c'est qu'on
se fout totalement de la culture algérienne. Totalement. D'où les méfaits, les
déboires que nous avons aujourd'hui ... On a donné aux gens à choisir entre le
bar et la mosquée, et les deux excès ne sont pas bons... Je dis que devant ce
vide culturel, pendant vingt ans, l'État n'a pas fait quoi que ce soit, rien.
Regardez aujourd'hui le problème des programmes de TV, du cinéma. Il n'y a pas
de spectacles, il n'y a pas de TV, il n'y a pas de théâtre ... la culture n'existe
pas dans notre pays» (ibidem: 292). Ce manque de choix, ce manque d'alternative
culturelle et sociale offre à l'élite islamiste l'occasion de s'enraciner et de
s'établir dans la société nord-africaine.
Arkoun, soutenant la thèse de la confusion de la religion
et du nationalisme d'État, partage les analyses évoquées ci-dessus, sur sa
société d'origine, et comme Yassine, il constate le rôle important, et même
dirigeant, d'une nouvelle élite musulmane. Chez lui, cette nouvelle élite doit
maîtriser les instruments scientifiques et doit éduquer et éclairer la masse
des croyants traditionnels en lui montrant la nécessité de la modernisation
sociale et scientifique de la société. Au fond, chez Arkoun comme chez les
islamistes, l'élite doit propager l'épistémologie moderne, destinée à remplacer
les conceptions médiévales et magiques de la religion qui, pour la masse
musulmane, occupent encore le champ religieux. L'élite révolutionnaire de
Yassine a le devoir de rappeler la masse superstitieuse des pays islamiques à
sa vocation religieuse. En respectant des prescriptions de nature éthique, la
masse imitera «le modèle du prophète»; l'époque des ansars et des sahaba,
les associés et compagnons du prophète est exemplaire de ce programme. Les
analogies avec la réforme chrétienne ne manquent pas. Citons, pour mémoire,
«l'imitation du Christ», de Thomas a Kempis. La constante dévotion catholique
voulue par ce dernier influença le puritanisme réformé. Thomas a Kempis
prescrit en effet, pour chaque croyant pris individuellement, des règles de vie
puritaines, qui ne sont pas sans rappeler la tendance puritaine qui se
développe actuellement parmi les musulmans, et qui invite à observer dans le
détail les coutumes suivies par le prophète dans les différents domaines de la vie.
h. Intégration
positive des traditions soufistes populaires.
Yassine n'est pas le seul à avoir été profondément
influencé par des traditions mystiques. Ce fut aussi le cas de Qotb, fondateur
de l'islamisme politique actuel (cf. Carré 1984). Yassine conseille à ses
adeptes une purification qui implique un reniement total, une négation de sa
propre personnalité et de ses propres intérêts, comme le demandait
habituellement la mystique classique et comme le demandent surtout les méthodes
mystiques de la vie spirituelle moderne. Il n'est pas sans intérêt de se
rappeler ici les exercices spirituels du fondateur des pères jésuites, Ignace
de Loyola. Celui-ci conçut un puritanisme dans le monde, destiné à une élite
religieuse qui, tout en gardant, pour diriger sa pensée, une inébranlable
croyance catholique, se trouvait plongée au sein des réalités scientifiques, de
la pratique de l'enseignement et des stratégies politiques. Dans ses «exercitia
spiritualia» islamiques, la transformation totale de la personnalité «jahilienne»
par des méthodes qui ressortissent au mysticisme moderne, se trouve, pour
Yassine, centrale. Chez Yassine, il s'agit, comme chez Loyola, d'un changement
total de la personnalité et d'une spiritualité pratique. Il ne s'agit pas d'une
«fuite monastique» en dehors de la vie de la société. En tant qu'ancien membre
de la fraternité des Boutchichia, Yassine nous explique comment accomplir cette
purification mystique, cette tazkiya.
Il faut d'abord prononcer souvent les Noms d'Allah, c'est-à-dire pratiquer le
rituel mystique classique du dhikr:
«Le mot dhikr comporte à la
fois l'idée de se souvenir et le fait de répéter le nom de Dieu, l'un étant le
moyen de parvenir à l'autre. La répétition mécanique des formules consacrées
est un acte pieux, mais le fruit de la répétition verbale est la présence du
cœur à Dieu» (1990: 184). Le prophète enseignait ses formules de dhikr à ses compagnons et donnait pour
méthode de les réciter quotidiennement en toutes les circonstances qui
pouvaient se présenter dans la vie: «Aux prières obligatoires, il faut ajouter
en plus des exercices pieux supplémentaires et de la méditation. Il faut par
exemple, faire le jeûne chaque lundi et chaque jeudi, ainsi qu'aux treizième,
quatorzième et quinzième jours de chaque mois islamique» (1990: 186).
Yassine s'inscrit là dans le prolongement d'un courant
traditionnel dans l'histoire de l'islam, profondément enraciné au Maroc depuis
le XIIe siècle. Il voit dans le mysticisme, «le médiateur et le dispensateur de
l'amour d'Allah; il en fait le canal en quelque sorte nécessaire à la
transmission du salut» (Chekroun: 96). Par ces pratiques, Yassine se distancie
des réformistes antérieurs de la salafiya et aussi, de beaucoup d'islamistes:
«Les musulmans salafî's veulent
appliquer les prescriptions et lutter contre les bida`a (hérésies), les musulmans soufis veulent l'amour d'Allah»
(al-Jama`a no. 4). L'attitude de Yassine envers les traditions du soufisme
paraît très positive pour autant, du moins, qu'elles ne contredisent pas
l'islam sounnite. Yassine ne partage pas le refus radical de la mystique, prôné
par beaucoup d'islamistes. Il indique au contraire les dangers que représentent
les islamistes d'orientation légaliste pour le type d'imitation du modèle
prophétique qu'il veut promouvoir. Il pense, entre autres, au wahhabisme qui,
depuis deux siècles, s'oppose farouchement aux courants mystiques, dans la
péninsule arabe: «Les soufis ont gardé le secret de l'éducation par
imprégnation sympathique. La fréquentation d'un maître, d'un cheikh, est la condition première pour
entreprendre le voyage au sommet. Un feu nourri d'anathèmes, de critiques, de
sarcasmes se déverse sur les soufis vivants confondus avec les professionnels,
les charlatans, les faux marabouts et les nécromanciens. Les légalistes qui ont
le vent en poupe, continuent une guerre contre les confréries, vives ou mortes,
qui a commencé, voici quelques deux siècles, en Arabie. Aux valeurs de l'amitié
ils substituent celles de la méfiance. Il est superflu de dire davantage le
rôle dévastateur que peut jouer un juriste superficiel, financé par des
instances qui ont intérêt à diviser pour régner, dans les rangs des hommes
d'Appel. Il reste que la rencontre d'un fidèle, l'amitié nouée avec lui sont la
seule porte d'entrée aux sphères de l'iman
et de l'ihsan [de la foi et de
la charité; le mouvement de Yassine s'appelle «al adl w'al-ihsan», justice et
charité, RH]. C'est pour cette raison que je place au premier rang la vertu
d'amitié et de Communauté» (177).
Yassine se distancie clairement des influences
séoudiennes qui ambitionnent d'instaurer un néo-salafisme légaliste et
ritualiste, dans lequel le spiritualisme essentiel d'amour fraternel, de sahaba, ne joue pas un rôle central. Le
ritualisme superficiel, sans fraternité soufiste, proposé comme essence de la
solidarité révolutionnaire, ne pourra jamais aboutir à fonder une société
nouvelle islamique. La foi sans amour, c'est la mort. Seuls, les liens de
solidarité noués dans l'amitié soufiste, entre les citoyens de la société
nouvelle, peuvent réaliser les idéaux islamiques. Pour Yassine, le soufisme
occupe une place importante encore pour une autre raison: le «grand» combat, en
effet, précède la «petite» lutte (la lutte de jihâd
politique, éventuellement armée) précède la «grande» lutte. Or, pour mener à
bien ce grand jihâd, les leçons
des mystiques sont nécessaires. Pour Yassine comme pour Ignace de Loyola,
l'idéal de l'homme mystique n'est pas de se retirer de la vie en société, mais
de se conformer à une spiritualité qui se lie à une vie professionnelle active:
«Ce que je suis, je le dois à mes maîtres soufis. Il se trouve que
quelques-unes de ces confréries, très rares, ont gardé, le secret de ce «combat
majeur». J'ai connu d'autres confréries qui ont perpétué les formes d'une
éducation, pas l'esprit. D'autres encore ne sont que la continuation ou
l'initiation d'un rassemblement charlatanesque. Et le mot soufi, qui à
l'origine désignait des groupes retirés du désordre, se consacrant à la
purification intérieure, évoque pour les profanes le mystère et la tartufferie»
(26).
Dans la perception populaire de la personne de Yassine,
le soufisme joue également un rôle important; à Marrakech, j'ai écouté des
histoires miraculeuses à son propos - comme il est d'usage qu'il en existe à
propos des hommes saints. On m'a raconté, par exemple, que, dans la prison où
il était détenu, sa présence remplissait les locaux d'une forte odeur de
fleurs. Ces éléments mystiques qui entourent une personnalité comme Yassine,
prouvent l'existence de liens forts entre le personnage et la population, ainsi
qu'une continuité avec les traditions pluriformes de l'islam classique. Ils ne
constituent pas une aberration politisée et fanatique comme le suggèrent les
descriptions que fait Arkoun de l'islamisme. Il est d'ailleurs important de
constater que l'islamisme n'a pas seulement profondément changé le climat
existant dans les groupuscules islamistes, mais qu'il a également profondément
changé le climat actuel de l'islam en général dans les pays islamiques (cf.
Tibi: 1992). C'est ce qui explique qu'un islamisme comme celui de Yassine, qui,
de plus, est ouvert aux traditions mystiques, attire beaucoup de jeunes
idéalistes.
Dans l'œuvre d'Arkoun, on trouve, en principe, une
évaluation positive des grands mystiques de l'islam classique, comme, par
exemple, d'Ibn `Arabi (cf. entretien).
Arkoun nous propose une vision intégrale de l'imaginaire musulman, mais il ne
nous explique pas comment intégrer ce monde de croyances poétiques et magiques,
surtout dans sa forme populaire, dans son monde scientifique et rationaliste.
Au contraire, on a l'impression qu'Arkoun voudrait justement libérer les
croyants traditionnels de leur quotidienneté magique et irrationnelle, de leurs
«superstitions», tout comme se le proposent les islamistes. Bien que nous
trouvions chez Arkoun une attitude positive envers son monde d'origine, qui est
berbère, son rationalisme réduit finalement sa relation à sa culture de départ
à des expériences esthétiques pures. Ces expériences esthétiques intensifiées
par son retour sur le sol natal, ne compteront plus pour la deuxième génération
des musulmans immigrés en Europe. Il faut en conclure qu'un tel monde magique
populaire appartient à l'impensable arkounien.
i. Refus du marxisme.
A chaque page de son livre, ou presque, Yassine se réfère
à Marx, au marxisme et aux intellectuels marxistes, et ce, pas seulement de
façon négative. Yassine montre qu'il partage dans ses grandes lignes la
critique que fait le marxisme, du capitalisme. Il ne reproche au marxisme que
la réduction purement économiste et rationaliste qu'il fait de la réalité, et
s'oppose donc à l'anti-spiritualisme radical du marxisme orthodoxe. L'intérêt
porté au marxisme prouve que ce dernier constitue le plus grand concurrent de
l'islamisme, ce qui, d'ailleurs explique les confrontations violentes qui
opposent militants et intellectuels gauchistes d'un côté, et islamistes de
l'autre, sur les campus universitaires. S'agissant de l'écroulement du
communisme, l'histoire a donné raison à Yassine, pour ce qui est de
l'écroulement du capitalisme, il faudra que Yassine reporte son jugement: «Il y
a longtemps que Marx a annoncé l'effondrement du capitalisme. A voir la
magnitude des problèmes internes de l'Occident, cet effondrement paraît, à
moyen terme, vraisemblable et le système communiste suivra à brève échéance»
(11). Chez Yassine, le stalinisme constitue la manifestation concrète des
conséquences entraînées par le marxisme: «La violence de l'État prolétaire et
stalinien a fait soixante ou quatre-vingt millions de victimes» (12).
Yassine explique la cause de l'échec marxiste par le fait
que «la pensée marxisme insiste beaucoup sur la nécessité de changer les
structures, pas du tout assez sur celle de changer l'homme ... nous disons
qu'il faut changer l'homme pour qu'il ne devienne pas une fonction de
l'Économie ... Changer les structures ne suffit pas pour instituer l'ordre
fraternel, il faut changer la conduite de l'individu» (163). Yassine veut un
changement plus radical que celui proposé par le marxisme, Yassine veut une
«mutation éthique»: «La critique marxiste du capitalisme et de la société
capitaliste n'a nullement mis en cause les fondements culturels de la
civilisation bourgeoise de l'Occident. Elle a poussé, au contraire, à
l'extrémité logique le rationalisme qui était à l'origine de la philosophie
évolutionniste et matérialiste. Marx en voulait à la religion, historiquement
compromise, plus que ses prédécesseurs» (10). Marx fut une conséquence
rationaliste et positiviste de «la ténébreuse philosophie dite des Lumières»
(10).
Arkoun, à la lumière libérale de cette même philosophie
des Lumières rejette également le marxisme. Il critique la dégradation de ce
dernier, qui l'a fait évoluer vers un système idéologique. L'humanisme de
Yassine semble pourtant plus radical que le libéralisme d'Arkoun. Yassine
radicalise l'humanisme marxiste, l'idéal d'une société sans classes, en faisant
référence à l'islam: «La société sans classe, nous le savons maintenant que
l'espoir des utopistes socialistes a été démenti par la pratique communiste,
est une chimère dans une civilisation qui, par des prétentions à la totalité de
l'homme et de l'action, ne réussit qu'à imposer l'homogénéité des cimetières
par des procédés totalitaires. Une fois, le laps de temps d'une génération, la
communauté sans classes a été réalisée dans les cœurs et dans les esprits et
très près de l'être pour ce qui est du partage. C'est la communauté médinoise
du Prophète, c'est le modèle et l'absolu humain: modèle non pas par quelque
perfection statique et mystique, mais par le combat double et la pratique
totale du Coran» (154). La société sans classes de Médine sert ici de modèle
exemplaire. Dans la société islamique, elle a déjà été réalisée dans le passé.
Elle fut un fait historique: à un moment donné, la lutte de classe s'est
trouvée abolie.
Cette utopie située dans le passé forme justement
contraste avec l'utopie du marxisme, située, elle, dans le futur, comme elle
forme contraste avec le libéralisme d'Arkoun. La cause de l'échec marxiste,
selon Yassine, c'est que, dans la société marxiste, «les classes elles-mêmes
sont toujours là et la société marxiste est l'expression même du racisme et
d'intolérance» (13), expression qui est la résultante de la haine et de la
violence de la lutte des classes marxiste. Cette dernière diffère
essentiellement des forces du jihâd
fondé sur des normes et des valeurs spirituelles et tolérantes. Il est
difficile de nier la logique de Yassine: la lutte pour une société sans
classes, lutte fondée sur les valeurs spirituelles d'une religion
essentiellement tolérante comme l'islam, aura plus de chances de succès qu'un
combat mené pour des motifs matériels. Des voix exigeant un changement de
mentalité se multiplient aussi en Occident, compte tenu des exigences imposées
par notre environnement.
Pourtant, Arkoun considère toute forme d'islamisme comme
un adversaire. Est-ce l'application de la violence qui sépare les deux auteurs?
Selon Arkoun, la violence des luttes d'indépendance était inéluctable. Yassine,
quant à lui, ne supporte pas inconditionnellement la violence. Il fait une
distinction claire entre les notions de lutte
et de combat: «Ici, j'attire
l'attention sur ceci: la rénovation de l'Islam ne se fera pas sans combat. Mais
combat signifie autre chose que lutte. Celle-ci évoque les passions confuses,
la violence. Combat dit volonté contrôlée et effort organisé. Lutte est une
catégorie jahilienne toute récente, combat (qui se dit jihâd dans la langue du Coran) est un
devoir sacré qui implique l'effort complet de toute la société et le mouvement
solidaire et organisé, vers des fins claires et selon une loi bien déterminée
... La formule révolutionnaire jahilienne est: «Lutte pour prendre le pouvoir
afin de changer les structures». La formule islamique est: «Combat unique sur les
deux fronts de l'éducation et de la politique pour changer ensemble les
rapports de l'homme à Dieu, à ses semblables et à la nature; pour changer les
mentalités, les sentiments, les attitudes et les structures politiques,
sociales et économiques»» (14).
Au lieu d'une révolution des conditions matérielles qui
engendrerait, par automatisme, un changement spirituel et humaniste de la
société, Yassine propose une révolution humaniste qui se base sur les deux
significations classiques du principe de jihâd,
l'effort moral intérieur de la personnalité individuelle, et la lutte sociale,
l'un et l'autre étant basés sur le principe fondamental de la non-violence: «La
non-violence est un principe fondamental de l'action intérieure et extérieure
des fidèles. Mais il faut définir tout de suite la violence pour que l'on
n'assimile pas l'Islam à un moralisme débile. Est violent tout acte non
conforme à la Loi. La force est le contraire de la violence et la
caractéristique de la poussée islamique dans l'histoire. Les premiers musulmans
avaient un message à porter à l'humanité; ils ont culbuté les puissances
oppressives qui ont tenté de leur barrer le chemin. Ils faisaient un usage
légal de la force» (250). Pourtant, il est évident que la perspective sociale
de Yassine n'embrasse pas une démocratie pluriforme, mais une conception
limitée de la démocratie sur la base d'une certaine conception de la shoura, comprise comme gouvernement d'un
Imam légitimé par un contrat social, la bai`a.
La population des croyants s'engage à suivre l'Imam sur la base de ce contrat
politique, qu'elle peut révoquer au cas où le contrat n'est pas observé.
Il faut considérer ce contrat comme un contrat laïque,
parce qu'il est, en principe, équivalent à un contrat de mariage. Actuellement
le peuple musulman attend la reconnaissance de sa dignité et l'accomplissement
de ses droits légitimes: «En attendant, le peuple musulman a le droit de se
soulever contre les dictateurs illégitimes gestionnaires du désordre. Descendre
dans la rue et provoquer la grève générale est parfaitement légal, voire
obligatoire. L'action conduite par Khoumeiny montre l'exemple. Ne pas tuer, ne
pas porter des armes contre les dirigeants qui ne renient pas Dieu est la juste
mesure, mais leur résister, leur désobéir jusqu'à la paralysie de leur machine
est un devoir. Quant aux mécréants cyniques et aux athées déclarés, le
soulèvement armé contre leurs régimes est la Loi» (250). De nouveau, on peut
observer la distinction que fait Yassine entre les méthodes révolutionnaires
qu'il préconise pour combattre les régimes laïques du Shah d'Iran et de Sadate,
et celles qu'il préconise pour combattre un régime ayant un fondement
religieux, et ayant passé le contrat social de bai`a, comme, par exemple, le régime marocain.
En comparant Yassine et Arkoun, tous les deux partisans
d'une réforme islamique tout en étant opposés l'un à l'autre, le présent
chapitre a mis en évidence nombre de ressemblances surprenantes quant au projet
de réforme islamique. Comme me le confiait Hasan Hanafi, - lorsque nous
discutions sur les différences de sa pensée avec celle d'Arkoun -, «c'est
surtout l'entourage des bords des fleuves du Nil et de la Seine qui nous fait
différer». Malgré ces différences d'environnement politique, je crois que cette
comparaison prouve que la révolution islamiste n'est pas, en principe, éloignée
de façon insurmontable, du programme de la réforme libérale. Si l'islamisme
pouvait se déployer dans un climat non-répressif à l'intérieur, et sans être
isolé du monde occidental à l'extérieur, s'il jouissait de conditions
matérielles permettant une meilleure éducation et le développement social des
croyants, il ne faudrait pas exclure que les deux types de réforme religieuse
puissent se retrouver alliées.
N'oublions pas que l'Égyptien Hasan Hanafi, l'un des
élèves d'Arkoun, a élaboré un compromis qui inspire un assez grand nombre
d'intellectuels musulmans. Tout en se fondant sur les idées de l'islamisme
radical, Hasan Hanafi propose un compromis entre le militantisme social
d'inspiration marxiste, d'un côté, et l'intégration des fondements
scientifiques occidentaux, de l'autre. Cependant, l'attitude de l'Occident fait
obstacle à la diffusion de ce genre d'idées. Font surtout obstacle la guerre
froide que l'Occident entretient de plus en plus contre l'islamisme, et la
violence militaire qu'il exerce, - unilatéralement dirigée contre des pays
arabes et musulmans, comme, par exemple, l'Iraq, tandis qu'il n'intervient pas
en faveur des musulmans, en Bosnie, ou en faveur des droits légitimes des Palestiniens.
Cette guerre froide permet de comprendre pourquoi des
compromis comme celui élaboré par Hasan Hanafi ne parviennent pas à devenir un
thème de discussion dans les cercles islamistes et à s'y enraciner. En
continuant à humilier le monde islamique, l'Occident pousse les islamistes à
développer leurs sentiments de frustration et d'isolement, ce que ce même
Occident prétend vouloir éviter en diffusant, entre autres, son idéologie des
droits de l'homme (Ayari 1991). On ne pourra pas nier, que les facteurs
politiques qui viennent d'être évoqués, et dont les Occidentaux ont la
maîtrise, détermineront le caractère final de la réforme islamique actuellement
en cours, réforme qui, en principe, reste ouverte aux deux tendances décrites
ici. Dans ses derniers appels, Arkoun ne cesse d'insister sur des aspects
anti-impérialistes et anti-coloniaux qui le lient justement aux protestations
émanant de ses ennemis intégristes, en Afrique du Nord. Il rejette les
réductions irréfléchies: «Celui qui caractérise une fureur politique,
économique, psychologique et existentielle, comme étant «islamique», renforce
le processus idéologique de pétrification de l'islam» (dem: 137).
- - Entretien
avec Mohammed Arkoun (5).
Haleber: Vous rejetez
tous les phénomènes des idéologies de combat comme des déformations, et vous
rejetez tout autant les idéologies nationalistes que les idéologies islamistes
comme celle du F.I.S., par exemple. Mais avec l'islamisme, ne s'agit-il pas
aussi, si l'on reprend vos propres termes qui se réfèrent à la lutte de
l'indépendance algérienne, d'une «phase historique inévitable et nécessaire»,
d'une phase culturelle qui serait la conséquence de la lutte de l'indépendance?
Cet islamisme n'est-il pas également une expression de l'imaginaire collectif
qu'il est impossible de nier, d'exclure, et qu'il fallait donc respecter?
Arkoun: Intellectuellement, je ne dirais pas «respecter».
Je dirais qu'il faut travailler avec. On ne peut pas travailler comme si ça
n'existait pas. Il faut l'intégrer dans la réflexion. Ce n'est pas une question
de respect. La seule question qui se pose est que ça existe dans la société, et
que si vous voulez faire une œuvre efficace, là, il faut l'intégrer dans votre
travail, dans l'analyse. C'est le cas, par exemple, de la Farîda al-Ghâ'iba [traité sur le jihâd,
écrit par un des assassins de Sadate, RH]. Intellectuellement, ça ne vaut rien
du tout, mais ça occupe l'espace. Donc, il faut l'étudier avec tout le contexte
intellectuel et social, et montrer tous les enjeux de ça, tous les liens, et ne
pas l'étudier comme ça.
H: Comme vous avez
étudié, par exemple, Ibn Taimiyya dans son époque, que les islamistes voient
aujourd'hui comme leur précurseur?
A: Oui, absolument. C'est pas seulement dans son époque,
en le laissant dans son époque. Parce que tous les historiens des idées et de
la pensée font ça à l'université. Ça ne suffit pas. Ce que nos collègues ne
font pas, c'est de situer épistémologiquement une pensée, par rapport à des
modes d'intelligibilité qui sont les nôtres aujourd'hui, qui ont été différents
au temps d'Ibn Taimiyya, et qui restent différents pour les intégristes
d'aujourd'hui. Il faut la carte épistémologique sur laquelle nous situons les
positions possibles pour dire: celui-là, il pense dans cette région. Mais il
faut la carte, que nous puissions voir la carte! Il ne faut pas simplement
dire: bon, c'était Ibn Taimiyya au XIVe siècle, c'était comme ça. De toute
façon, ce sont des musulmans, donc, ça ne nous concerne pas.
Alors là, c'est un point formidable, c'est le point sur lequel
les orientalistes, enfin, disons, beaucoup d'entre aux, ne veulent pas bouger.
Ils ne veulent pas situer des modes d'intelligibilité de la pensée islamique
dans la carte plus générale, ouverte, des modes d'intelligibilité dans le
Bassin Méditerranéen jusqu'à nos jours. Quand je dis le Bassin Méditerranéen,
je veux absolument inclure la pensée chrétienne. et je veux inclure la pensée
laïque à partir du XVIIIe siècle. Je ne veux plus qu'on me présente l'islam
comme une région complètement détachée du continent européen et chrétien. Ça,
c'est une division idéologique.
6. BRICOLAGES.(retour) Contextualiser l'islam populaire maghrébin: refus
d'Arkoun et des islamistes.
a. Position
d'une culture minoritaire face à l'islam dominant: «l'appropriation berbère de
l'expérience de Médine».
Dans son livre, Critique
de la raison islamique, et notamment dans l'article Modes de présence de la pensée arabe en Occident
musulman, qui y figure, Arkoun entame la discussion sur la position
d'une culture minoritaire face à un islam dominant. Arkoun examine notamment la
position des Berbères en Afrique du Nord, dont la culture millénaire a su
garder ses propres coutumes, le `orf,
coutumes plus ou moins tolérées dans une pratique judiciaire en principe régie
par la législation islamique officielle. Ce problème est d'autant plus
important pour la présente étude qu'il nous donne un exemple de la façon dont
la culture et la langue d'une minorité sont tolérées et intégrées dans la
culture islamique. L'actualité fournit la preuve de tensions croissantes entre
islamistes arabophones et musulmans berbérophones, tensions qui, - en cas
d'effondrement de l'État algérien -, pourraient même mener à une guerre civile.
Pour le Maghreb, le problème de l'attitude à adopter vis-à-vis des minorités se
résume au problème posé par les Berbères, les minorités chrétiennes et juives
étant, au Maghreb, presque inexistantes. De plus, des connotations de politique
extérieure et des allégeances à des États étrangers colorent la problématique
de ces dernières, ce qui n'est pas le cas des Berbères.
Il convient donc de se demander comment Arkoun, dans sa
vision de l'islam, traite, lui, de ce qu'il appelle l'«identité maghrébine»,
avec sa composante berbère. Il n'est d'ailleurs pas indifférent de noter ici
que la culture berbère est la culture d'origine d'Arkoun lui-même. En
définissant l'identité socio-culturelle du Nord-Africain, Arkoun pose
qu'historiquement, les immigrés d'Andalous venus dans la ville de Fès furent
cause «des oppositions graves» entre l'islam orthodoxe et l'islam populaire.
Ces oppositions se traduisirent par l'exclusion de différents groupes sociaux:
«Les émigrés andalous renforcent cette évolution négative de la pensée
[islamique, malikite]: ils forment une classe déracinée, en proie à la
nostalgie, au refus pessimiste du temps et de l'environnement berbère-barbare pour ces citadins
soucieux du bien dire et du bien vivre. Loin de remplir une fonction
d'intégration de la personnalité marocaine, cette pensée scolastique consacre
de graves oppositions» entre un savoir d'expression stéréotypée et la vie
exubérante des masses populaires comme leurs langues vivantes (crit: 318). La
dominance de l'école juridique malikite a effectué au Maghreb une exclusion des
dhimmis, les soi-disants
protégés, des femmes et des esclaves, «il en est résulté au Maghreb la coupure
bien connue entre État-villes / campagnes, montagnes, désert» (crit: 315).
L'islam populaire, au contraire a contribué à une
synthèse, à un «univers arabo-berbère»: «L'islam diffusé par les
marabouts-missionnaires dans un Maghreb «sauvage» a été accueilli, désiré comme
un facteur d'intégration, de promotion humaine et de paix ... C'est cette
identité bien plus qu'une forme savante de pensée arabe qui permettra les grandes
résistances populaires chaque fois qu'une menace extérieure s'exerce (cf. les
luttes de libération)» (crit: 319). Cet «univers arabo-berbère» a été
«indifférent ou hostile à la solidarité État-religion-culture officiels citadins ... d'une pensée enfermée dans
un espace mental médiéval» (crit: 322). Qui sont aujourd'hui les témoins de cet
univers? «Bien que figés pour des raisons historiques dans une pensée désuète,
les Mozabites continuent d'être les témoins d'une appropriation berbère de
l'expérience de Médine, telle qu'elle a été perçue et diffusée au VIIIe siècle
par certains groupes sociaux» (crit: 312). Arkoun pose même que ces faits ont
des conséquences pour l'épistémè.
Il est dommage que mes questions répétées et
persévérantes (cf. le Débat et l'entretien) n'aient guère eu d'effet si ce
n'est qu'Arkoun, actuellement, nie la lucidité de ses observations, notamment
le caractère berbère de son «appropriation
berbère de l'expérience de Médine», ce qui faisait justement tout
l'intérêt de son analyse. Il me semble qu'il recule actuellement devant les
conséquences qu'entraînerait une contextualisation de l'islam, - idée
d'ailleurs parfaitement absente des pays arabes, mais qui devrait plus que
jamais être présente dans leurs débats s'ils veulent combattre l'intégrisme.
Arkoun abandonne-t-il finalement dans l'obscurité théorique les gens qui
partagent ses origines, et qui sont menacés, eux que l'on appelle des
«berbèro-barbares»? Arkoun consent-il à les livrer aux manipulations de l'islam
politique? En dernière analyse, la parenté de l'identité berbère et de l'islam
ne paraît plus reposer, chez Arkoun, que sur de nostalgiques souvenirs de
jeunesse. La berbérité n'évoque que la beauté de la nature en Kabylie avec ses
endroits magiques, et paraît se résumer à une expérience esthétique, qu'il
refuse de prendre théoriquement au sérieux, malgré les promesses qu'il avait
faites auparavant et que nous citons dans le présent ouvrage (cf. 10, Débat).
Il faut en conclure qu'Arkoun refuse de contextualiser l'islam maghrébin, de
peur de s'engager dans des improvisations théoriques, dans des «bricolages»
Pour ses compatriotes berbères, cependant, ces réalités
ne sont nullement une expérience esthétique. En tant que minorité vivant dans
un milieu arabo-islamique extrêmement politisé, ils défendent leur culture et
leur langue avec ardeur. Et en pratique, les Berbères populaires s'inventent
des solutions pour réconcilier la pensée du monde moderne avec une pensée qui,
prétendument, ressortirait d'«un espace mental médiéval». Ce qui n'est pas sans
importance pour le programme proposé par Arkoun d'une étude anthropologue de
l'islam. Dans ces conditions, pour comprendre la position des minorités dans
l'islam, pour comprendre la contextualisation des cultures dans l'islam, et sa
structuration épistémologique, il faut aller au-delà des thèses d'Arkoun afin
d'offrir à sa pensée une perspective appropriée et en voir aussi les limites.
C'est la raison pour laquelle je consacre quelques pages au domaine des
impensés et des impensables épistémologiques d'Arkoun à propos de la culture
berbère. J'examinerai également l'impensé et l'impensable arkouniens à propos
de la transformation de la culture berbère, qui s'est faite, tout comme celle
de l'islam, à la lumière de la modernisation. J'étudierai enfin l'impossibilité
où se trouve Arkoun à penser l'interaction entre les deux cultures, interaction
qui est le résultat d'une improvisation populaire élaborée selon la méthode de
«bricolage» décrit par Lévi-Strauss.
b. Épistémologie
de la culture populaire.
Critique de la thèse de Paul Pascon
sur la société composite. Dans son œuvre,
Arkoun parle de l'«univers arabo-berbère», encore faut-il préciser ce qu'il
entend par là. Le discours millénariste qui se transmet dans la campagne
maghrébine se compose d'une mosaïque de significations plurielles dont les
re-traductions historiques ont eu des effets sur la réalité historique de ces
sociétés (Haleber 1988, 1989-c). Du grand contraste qui existe entre la vie
traditionnelle et le comportement nécessaire dans une société industrialisée,
surgit le besoin d'une articulation des différents niveaux épistémologiques.
Afin d'illustrer ce que j'avance ici, je vais prendre un exemple tiré de la vie
quotidienne.
Paul Pascon, sociologue marocain fameux, est connu pour
sa théorie de la société marocaine, qui fait de cette dernière une société
composite. Dans plusieurs articles, pour illustrer la complexité de la réalité
marocaine, il traite de l'exemple suivant (cf. Pascon 1977: 593). Il nous
raconte l'histoire d'un paysan en jellaba blanche qui apporte dans la sacoche
de son vélomoteur, un poulet, pour l'offrir au responsable de l'administration
qui lui donnera son dossier. Pascon pose la question: «quelle est la
signification de ce don? Ou de ce salaire? Ou de cette corruption? Pour
l'agriculteur les trois aspects sont intimement mêlés...». Le crédit bancaire
que l'administrateur lui procure contient aussi un kaléidoscope de
significations: «Crédit, intérêt, don, faveur, sont si intimement liés que l'on
ne sait plus si c'est du capitalisme, de la féodalité, voire du socialisme...
Mais notre paysan doit s'assurer contre l'incendie... Comment comprendre la
notion de probabilité, de calcul statistique et de prospective, dans une
situation où l'aléa climatique domine et dans un milieu culturel où l'avenir
est imprévisible». Pascon réduit la motivation du comportement du paysan à ses
intérêts personnels, à cause «du développement extraordinaire de
l'individualisme, actuellement, dans le pays,... le Haouz, où il apparaît à
tous que le capitalisme est en passe de triompher».
Quelques mois avant sa mort, en 1985, j'ai discuté de ce
passage avec Pascon, à Rabat. Il paraissait d'accord avec la critique que je
lui faisais: pour moi, son interprétation économique du cadeau du poulet à
l'administrateur, était trop restreinte. Ce fait banal, quotidien dans la vie
de ces sociétés, cache bien plus que des significations seulement économiques,
il renferme aussi des significations religieuses. Ce don du paysan
exprime-t-il, par exemple, la donation rituelle, le sacrifice de poulet égorgé
qui cause miraculeusement la baraka
qui fait guérir? Une «baraka
bureaucratique» qui fait, pour le paysan, que les problèmes se résolvent,
dépend encore beaucoup plus de la contingence que la baraka de son marabout. Cette baraka,
auparavant, le paysan avait la certitude de l'obtenir de son marabout, même si
l'application et l'efficacité de la baraka
restaient dans les mains de Dieu. Tout d'abord, le paysan à la recherche d'un
cachet donné par des fonctionnaires n'est jamais sûr d'obtenir son cachet-baraka nécessaire, alors que son généreux
marabout, avec ses jenoun
intermédiaires, lui offrait cette sécurité. De plus, pour le paysan, les
procédures rituelles de la bureaucratie sont plus incompréhensibles à effectuer
que le rituel familier de son marabout. Son cachet-baraka d'écriture magique - souvent coranique - se trouve
dissous dans l'eau, facile à avaler. La procédure reste simple. Au contraire,
les procédures à effectuer pour obtenir les cachets-baraka du fonctionnaire sont très complexes et incertaines.
Cela est surtout vrai parce que le paysan aperçoit très clairement que cette
fois-ci, les décisions ne se trouvent pas dans un circuit réglé par le Dieu
miséricordieux, mais dans la fatalité d'un circuit de fonctionnaires, circuit
réglementé dans l'espace laïcisé d'un État-nation qui n'entretient que très
indirectement des relations avec le sacré. Le réseau des jenoun du marabout se
trouve directement sous le pouvoir de Dieu omniprésent et tout-puissant. Par
contre, depuis l'époque de la colonisation par les «chrétiens», le réseau de
patronage de la vie bureaucratique s'est trouvé déstabilisé et l'Imam-khalife
qui le dirige se trouve plus lointain que jamais.
Ou bien faut-il envisager d'autres hypothèses? Le paysan
s'imagine-t-il se trouver devant l'ancien makhzen,
administration du sultan, dont il fallait payer le salaire sous forme de
cadeaux? Le paysan veut-il corrompre ce fonctionnaire anonyme de la
bureaucratie wéberienne, en faisant semblant de ne pas comprendre le sens de
son acte, qu'il sait blâmable? Ses comportements ont donc pour origine
différentes épistémologies concurrentielles. Il n'est d'ailleurs pas impossible
que le paysan ne s'aperçoive même pas de la complexité de son discours. De
l'imaginaire collectif qu'il a hérité de son passé, il mobilise le plus
efficacement possible différents ensembles de significations. Quant au
comportement du fonctionnaire et à la manipulation dont il est l'objet, ils
sont eux aussi déterminés par le choix des interprétations qu'il se trouve apte
à utiliser dans le dialogue qu'il entretient avec le paysan. En dernière
analyse, on trouvera une mosaïque de possibilités pour expliquer la conduite du
paysan et du fonctionnaire.
Paul Pascon conclut à l'existence d'une société composite
structurée en différentes couches selon les
modes séparés de production économique. Cette explication revient à
reproduire dans la sphère culturelle le dualisme constaté dans les modes de
production économiques, comme celui d'un secteur traditionnel et modernisé. Une
telle analyse me paraît ne saisir la réalité du paysan et celle du
fonctionnaire que de façon fragmentaire.
c. Le «bricolage» traditionnel: la
raison islamique populaire. (Claude Lévi-Strauss).
Parmi les efforts faits pour comprendre les modes de
pensée non-occidentaux - dits «primitifs» -, ceux de Claude Lévi-Strauss sont
des plus intéressants pour notre propos. L'effort de son précurseur Lévy-Bruhl,
dans son ouvrage, La mentalité primitive,
reste trop enfermé dans l'ethnocentrisme occidental d'une vision
évolutionniste, les structures mentales étudiées étant qualifiées de
pré-logiques. Lévi-Strauss dépasse cette position en attribuant à la pensée
«sauvage» le même niveau d'intelligence que celui auquel a accédé l'ingénieur occidental.
Pour l'ethnologue, il s'agit de deux types de connaissance scientifique: «Il ne
s'agit pas de deux stades, ou de deux phases, de l'évolution du savoir, car les
deux démarches sont également valides». (Lévi-Strauss 1962: 33).
Selon Lévi-Strauss, la réflexion mythique apparaît comme
une forme intellectuelle de bricolage. Cette méthode s'apparente aux collages
des chefs-d'œuvre de l'art moderne, qu'ils soient de Picasso ou de Braque. Il
s'agit d'une composition des objets du passé, comme on en fait de fragments de
journaux, de cartes postales et d'objets d'usage courant. La composition ainsi
obtenue constitue un ensemble interprétatif d'une époque. Il s'agit, dans les
deux cas, d'une science et logique du
concret. «Le propre de la pensée mythique, comme du bricolage sur
le plan pratique, est d'élaborer des ensembles structurés... en utilisant des
résidus et des débris d'événements... des témoins fossiles de l'histoire d'un
individu ou d'une société» (o.c.: 32). La pensée mythique «travaille à coups d'analogies
et de rapprochements, même si, comme dans le cas du bricolage, ses créations se
ramènent toujours à un arrangement nouveau d'éléments... dans cette incessante
reconstruction à l'aide des mêmes matériaux, ce sont toujours d'anciennes fins
qui sont appelées à jouer le rôle de moyens... » (o.c.: 31). Le bricoleur
entretient «une sorte de dialogue» avec son héritage du passé, «avant de
choisir entre elles, les réponses possibles que l'ensemble peut offrir au
problème qu'il lui pose». Il interroge ses objets qui constituent son trésor
«pour comprendre ce que chacun d'eux pourrait signifier,
contribuant ainsi à définir un ensemble à réaliser» (o.c.: 28).
Nous retrouvons ici l'exemple du paysan marocain de Paul
Pascon. Le paysan - le poulet sous le bras - choisit les significations à
investir dans sa pratique pour maximiser ses chances de résoudre les problèmes
qui se posent à lui. Avec les résidus et
les débris d'événements, témoins de son histoire, il s'invente un
système de logique pratique afin de s'expliquer le monde moderne devenu
incompréhensible pour lui, et de s'en assurer la maîtrise. Pour la réalisation
d'un tel projet, le passé se montre généreux. Il lui procure les matériaux avec
lesquels il se construit une épistémologie. Alors, notre paysan est bricoleur
par excellence.
Son attitude envers son riche passé lui interdit de
recommencer de nouveau, de tracer les lignes d'un modèle tout neuf que
l'ingénieur cartésien reconnaît comme seule méthode valable. Douter des
traditions lui est, en quelque sorte, interdit. Il lui est nécessaire de se
débrouiller avec son trésor sacré du passé et de se composer un amalgame
d'explications. Comme dit Lévi-Strauss: «son univers est clos et la règle de
son jeu est de toujours s'arranger avec les moyens
du bord,... avec les résidus de constructions et de destructions
antérieures» (o.c.: 27). Le propre de l'ingénieur, selon Lévi-Strauss, c'est
qu'il «cherche toujours à ouvrir un passage et à se situer au-delà, tandis que le bricoleur...
demeure en deçà; ce qui est une
autre façon de dire que le premier opère au moyen de concepts, le second au
moyen des signes» (o.c.: 30).
Ici s'arrête l'effet heuristique de l'explication de
Lévi-Strauss, comme si, en ce point du raisonnement, elle était handicapée de
ses apriorismes structuralistes. Mais il faut continuer d'esquisser le monde
propre à l'ingénieur, qui a pour modèle l'inventaire imaginaire cartésien. Ce
qui caractérise l'ingénieur cartésien, c'est qu'il commence toujours de
nouveau, tabula rasa. Par doute
méthodologique, et selon l'univers d'une logique mathématique incontestable, il
invente et construit continuellement à nouveau son monde. L'idée de travailler
selon un modèle idéal, clair et distinct, lui fait déprécier les irrégularités
du monde réel. Sa tâche est la création, le re-modelage du monde ancien, et
d'en finir avec «les résidus de constructions et destructions antérieures».
C'est dire que l'ingénieur moderne est à l'opposé de la logique de notre
bricoleur marocain.
On peut néanmoins se demander si l'ensemble
d'explications composé par le bricoleur marocain n'est pas dû au hasard? En ce
cas, il serait en flagrante contradiction avec la sacralité intangible de ses
traditions. Les pensées mythiques, comme le totémisme, selon Lévi-Strauss, ne
peuvent en aucun cas être rattachées «à un ordre privilégié de phénomènes, que
ce soient les besoins naturels à la façon de Malinowski, ou les exigences
sociales comme le voulait Durkheim. Il s'agit plutôt d'un code dont le rôle
n'est pas d'exprimer exclusivement certains types de faits, mais d'assurer, au
moyen d'un outil conceptuel, la traduction
de n'importe quel ordre de phénomènes dans les termes d'un ordre différent»
(Lévi-Strauss 1984: 46). Il s'agit «de
garantir la convertibilité de tous les aspects de la réalité sociale les uns
dans les autres...» (ibidem). Le code du Marocain traditionnel lui
permet de traduire les phénomènes de son monde maraboutique en islam
scripturaliste, et surtout, d'expliquer les problèmes de la modernité avec les
signes d'une épistémologie traditionnelle. La convertibilité des réalités
sociales et sacrales du paysan marocain, est donc garantie par son code et son
imagination sociale ingénieuse, qu'il peut appliquer astucieusement, mais sans
jamais prétendre la réinventer. Une conduite ou une idée nouvelle est toujours
escamotée: sa nouveauté même serait, déjà, la preuve de sa potentielle
corruption culturelle.
Il n'est pas surprenant que cette épistémologie du
bricolage, «d'analogie et de rapprochements», ressemble au mode de pensée
pré-moderne de la Renaissance, esquissé par Michel Foucault (cf. Mitchell
1988). Au fond, du point de vue de la rationalité moderne, chaque système
théologique doit être comme un bricolage: c'est la raison pour laquelle
j'espère que mon analyse ne s'exposera pas à l'objection éventuelle de primitiviser la situation traditionnelle
marocaine. La critique que j'ai faite des anthropologues (Haleber: 1988,
1989-c), proposait une conception historique de l'identité maghrébine. L'homme
dessiné ici s'adapte dynamiquement aux exigences épistémologiques de son
époque, en choisissant les «résidus de constructions et de destructions
antérieures». Reste à savoir quelle forme de relation l'islamisme radical
entretient à son tour avec la modernité et quelle épistémologie il adopte pour
lier la tradition avec la modernité.
d. Le «bricolage» politique:
apparition de la raison idéologique (Olivier Roy).
Le bricolage du croyant populaire traditionnel distingue
encore différents niveaux de modernité et de tradition. Au contraire, le nouvel
intellectuel islamiste refuse de faire cette distinction. Le «bricolage
spécifique» dont sa démarche est empreinte, le pousse à identifier et à
confondre les deux niveaux. Son besoin moderne d'idéologie totalisante et
d'idéologie synchronisante le pousse à cette identification. C'est ce qui
explique la préférence qu'il manifeste pour les sciences exactes: «C'est la
science exacte qui fascine l'islamiste, pas les sciences humaines. Précisément
parce que les sciences humaines sont un processus de déconstruction de l'homme
total, de l'homme en général, ce que ne prétendent nullement être les sciences
exactes» dit Olivier Roy (1989). L'unicité du savoir, battue en brèche par les
sciences humaines est au contraire réaffirmée, sur le mode paradigmatique et apologétique,
par les sciences exactes: «Le positivisme s'allie fort bien avec le religieux».
En ce point de la démarche, l'islamiste adopte alors
comme symbole religieux, le paradigme de l'homme parfait (de l'excellence
humaine) du soufisme, al insan al kamil,
l'idéal aussi de Sayyed Qutb (cf. Carré 1984): «L'homme complet, c'est donc la
négation de la démarche intellectuelle en tant que telle, mais nullement la
négation de la science et du savoir». L'accès à ce qui fait l'unicité de savoir
dépend donc d'une conversion personnelle. La vérité est religieuse, et ne
devient pas l'objet d'un processus de connaissance analytique. Pour l'étudiant
et l'ingénieur islamiste, la foi s'allie à la science, et cette alliance revêt
la forme d'un «bricolage», c'est-à-dire de «la juxtaposition de segments de
savoir dans un ensemble dont la logique est sans liens avec les éléments qui le
composent. La synthèse peut prendre des
formes plus ou moins proches d'un des deux pôles: réécriture du
marxisme en termes coraniques comme chez les hezbollahs
iraniens, ou au contraire placage de données scientifiques vulgarisées dans les
mailles d'un sermon religieux» (ibidem).
Cette analyse - sans se référer à Lévi-Strauss - nous
rend attentif au «bricolage», qui ajuste les anciennes valeurs aux exigences de
la modernité. Il y a conflit entre la présence simultanée des différentes
racines et les réalités de la modernité auxquelles on doit les lier.
L'islamiste affirme et nie, simultanément, cette modernité. Autour de lui, dans
le vacuum d'une société industrialisée, les anciennes traditions islamiques et
tribales de solidarité se vident de leurs significations. Face à la croissance
du consumérisme, l'islamiste s'efforce de remplir ces vides ou ces
effondrements en adoptant une attitude puritaine pour maîtriser cette
modernité. Pourtant, la modernité puritaine de l'islamiste risque de faire de
son comportement une caricature, un simulacre de la modernité, surtout parc que
l'islamiste s'isole du monde «diabolique» extérieur, en interdisant, par exemple,
les antennes «paradiaboliques».
Le nouvel intellectuel islamiste adopte envers les
différents modes de vie et de la production moderne, un éclectisme qui se règle
sur ses besoins et sur les diverses positions sociales qu'il occupe. La
synthèse qu'il invente, se meut entre différents pôles, mais laisse intact
l'hégémonie du religieux sectaire et renfermé. L'islamiste, qu'il soit
ingénieur ou prédicateur, tire profit de son espace bricoleur dans la
modernité. Pourtant, sa réduction idéologique de la science et de la foi, crée
comme le colonialisme, un jeu de simulacres dans l'espace-temps de
l'État-nation moderne.
e. Clivage
entre le «bricolage» de culture populaire et le «bricolage» islamiste.
A vrai dire, n'a-t-on pas déjà trouvé ce mode de pensée,
ce «bricolage» dans le catholicisme classique que représente le thomisme? Bien
que, chez Thomas d'Aquin, les mystères de la foi dogmatique soient largement
rationalisés, et que la magie, comme chez les islamistes, soit en principe
expulsée, le culte des saints reste présent.
Aussi dans le champ religieux maghrébin, ce culte reste
présent. Il s'agit notamment de la baraka
des chorfa, du rôle intermédiaire des hommes sacralisés, et du vaste espace
occupé dans la vie quotidienne par les jenoun
coraniques, espace qui a encore été considérablement élargi par la sunna et par un grand nombre d'écritures
classiques (ce que la modernité perçoit comme un espace magique). Par contre,
pour ce qui est du défi posé à l'islamisme par la science, l'islamiste radical
apporte une réponse toute différente de celle de Thomas d'Aquin. Cette réponse
ne diffère pas tellement en ce qu'elle nie la superstition populaire, mais elle
diffère essentiellement des rationalisations modernes en ce que la prise en
compte de la science moderne conduit à des transformations idéologiques de la
croyance elle-même. L'attitude apologétique adoptée par les islamistes, se
trouve liée à sa prétention de trouver dans l'islam la seule vérité
scientifique et la seule doctrine sociale qui seraient valables dans ce
monde-ci. L'islamisme prétend vaincre les autres idéologies modernes en
érigeant sa croyance en «contre-idéologie», capable de se poser au même niveau
idéologique que les idéologies concurrentes.
Au contraire, dans la pensée religieuse classique, chez
Thomas d'Aquin, par exemple, on ne peut trouver cette idéologisation moderne.
L'intention du théologien catholique était d'introduire un nouveau mode de
pensée scientifique aristotélicien, capable de se mesurer au platonisme
mystique de son époque et de montrer la rationalité des dogmes anciens. Sa
nouvelle philosophie devenait l'ancilla,
la servante de sa théologie scientifique: méthodologiquement, elle aidait,
jusqu'à un certain point, à éclairer les mystères de la foi. Sa rationalité
pénétrait largement sur le terrain du dogme. Se situant dans la ligne de
l'ancienne tradition, elle se donnait en effet pour mission d'expliquer les
dogmes chrétiens dans les formes de la pensée de la philosophie grecque. Élève
d'Ibn Ruchd, Thomas d'Aquin s'est exposé, comme son maître, au conflit existant
entre rationalité aristotélicienne et vérités révélées.
L'islamiste procède-t-il comme le docteur catholique? Il
nous semble que non. Chez l'islamiste, on ne trouve pas, en effet, de
transgression progressive, mais une juxtaposition de deux systèmes de pensée,
qui est au fond une substitution de l'un à l'autre. Le sociologue marocain
Mohammed Boudoudou pose la question: «Est-ce une substitution d'une pensée à une autre? Ou plutôt
l'islamiste tend à subsumer
sous le même mode de pensée, plusieurs autres qui lui sont différents (=
bricolage)». L'auteur insiste cependant sur le fait qu'il s'agit chez
l'islamiste d'une substitution,
et il l'explique, entre autres, par le fait que les modes de pensée religieux
et positiviste s'excluent mutuellement. Le classement ou la hiérarchie des
modes de pensée que prétend établir l'islamiste, n'est qu'un simulacre
idéologique.
En réalité, nous sommes là en présence d'un phénomène de
«totémisme» explicatif à la Lévi-Strauss, «totémisme» qui procure là encore une
force explicative: L'islamiste totémique assigne en effet à ses modes de
connaissance des terrains et des espaces délimités. Sa foi est érigée en juge
absolu contrôlant des territoires définis; ce juge interdit d'éventuelles transgressions.
C'est ainsi qu'il interdit la «transgression» du darwinisme, qui prétend
expliquer le dogme divin de la création de l'homme.
Chez le croyant traditionnel, il existait, à côté du
monde rationnel occidental de la science (par exemple, de la science médicale),
d'anciennes différences hégémoniques entre le monde magique, mystique, et le
monde scripturaliste. Dans l'islamisme, ces univers de pensée ne constituent
plus que deux réalités dichotomiques, réparties entre, d'une part, le monde des
méthodes rationnelles des sciences exactes, et, d'autre part, la vérité-chef,
la vérité divine qui, comme la lumière mystique, engloutit le tout. Le
contraire de la rationalité des sciences est, par définition, irrationnel et
intuitif. C'est la raison pour laquelle l'islamiste montre une forte tendance
au mysticisme unificateur, de l'«homme parfait» du soufisme, même s'il rejette
le mysticisme magique populaire comme shirk
et comme faux dualisme. Cette position nouvelle de l'islamiste situe ce dernier
en un lieu intermédiaire, à mi-chemin entre l'ancien bricoleur populaire et
l'ingénieur moderne de type occidental. La juxtaposition antérieure est
vaincue, transcendée par une forme de connaissance mystique et unificatrice qui
englobe le tout, c'est-à-dire la foi mystique personnelle de l'islamiste.
Comme l'a aussi constaté Olivier Roy, le bricolage de
l'islamiste moderne est essentiellement différent du bricolage classique du
croyant islamique traditionnel. L'apaisement flou et traditionnel entre les
différents modes de vie liés aux classements de modes de pensée spécifique et
bricoleur (montré au par. 6-b) était caractéristique de la raison islamique
populaire. A l'apaisement apporté par cette dernière s'est substitué le conflit
introduit par un mode de connaissance dominateur, qui subjugue et exclut les
prétentions totalisantes des autres modes de pensée. Ce mode de connaissance
réprime et abolit le caractère pluriforme qui définissait auparavant le champ
religieux du bricolage maghrébin. Et la science magique traditionnelle, comme
la science moderne, en tant que langues exprimant la religion, sont
rigoureusement soumises, la première par abolition, la seconde par restriction,
à un mode de pensée bien défini et clos.
f. Sous le voile religieux des
islamistes: laïcité de l'État-nation.
A ce point de l'analyse, la question se pose de savoir
d'où provient ce rigorisme absolu du mode de pensée exclusif et totalisant. Il
ne peut venir, je l'ai montré, ni des différents modes de pensée du bricoleur
traditionnel, ni des synthèses des docteurs classiques. L'origine en est à
rechercher dans l'irruption d'un élément tout neuf, le mode de pensée de la
science moderne. C'est l'exclusivisme de la science moderne, sous forme d'une
conception uniformisée et totalitaire, qui pénètre le champ religieux. C'est la
méthode du positivisme scientifique, qui a été créateur de la laïcité. Or, ici,
le positivisme est responsable, dans le champ religieux, de l'absorption des
modes de connaissance pluriformes. Mohammed Chekroun remarque pour sa part
qu'un «positivisme divin» a remplacé un positivisme humain.
La certitude du positivisme scientifique se trouve
transférée à la croyance islamique, maintenant perçue comme une croyance qui ne
saurait être susceptible de changement, et qui posséderait des vérités
éternelles dans tous les domaines de la vie; on retrouve ici la prétention de
la science, au XIXe. siècle. Cette transgression,
ce court-circuit, des modes de
connaissance a déjà été élaborée depuis les commentaires coraniques d'Al Manar, dus à Rachid Rida: le champ
religieux assure sa défense avec l'arme qui lui paraît la plus efficace, celle
qu'elle a pu emprunter au champ scientifique. Il le fait d'abord en employant
des méthodes de concordance qui permettent de faire concorder l'héritage religieux
avec la science positiviste. Il s'agit encore, en ce cas, d'un bricolage de
juxtaposition, le terme de bricolage étant pris dans un sens péjoratif. De
façon on ne peut plus radicale, les islamistes, quant à eux, assurent la
défense du champs religieux en appliquant un bricolage de substitution: une
méthode de positivisme divin acquiert l'hégémonie et unit les champs
scientifique et religieux. Douter de cette unité divine, de ce tawhid
méthodologique, par exemple dans le cas de l'évolutionnisme, devient de
l'hérésie, du shirk.
Ce positivisme absolu est aussi produit, et essence même
de l'idée de la laïcité. D'un côté, il a engendré une exclusion stricte, une
disparition du religieux du champ politique hégémonique - comme c'est le cas en
France -, d'un autre côté, dans le cas des islamistes, ce même positivisme
absolu a engendré une hégémonie du religieux, une exclusion stricte, une
disparition de la société civile, parce qu'à la société civile, s'est substitué
un champ religieux hégémonique. Le radicalisme de la même modernité se trouve à
l'origine des deux modèles, et cette modernité radicale est bien différente de
la tradition qui avait permis des symbioses et compromis.
Dans le champ religieux lui-même, le positivisme absolu
de la modernité a aussi effacé également les anciennes symbioses et les
bricolages épistémologiques. D'abord, la réconciliation des différents modes de
pensée, qu'opérait le bricolage traditionnel est devenu impossible, l'islamisme
radicalisant désormais le principe central de tawhid,
unité divine, principe régulateur ancien déjà cher aux rigoristes comme Ibn
Toumert. L'abîme classique coranique entre homme et Dieu se trouve idéologisé
par le nouveau tawhid
islamiste. Il diffère profondément non seulement de la wahdat al wujud mystique d'Ibn Arabi,
père fondateur du soufisme maghrébin et de la raison islamique populaire et
bricoleuse, mais aussi du tawhid
de l'islam scripturaliste
(7). Le tawhid, dans cette
interprétation moderne, est isolation parfaite. Il crée un clivage qui ne
permet plus de jeter un pont, d'élaborer une médiation par analogie, entre la
connaissance humaine et le niveau sacré. Il ne permet pas davantage de créer un
pont entre les islamistes eux-mêmes et les croyants d'opinion différente, qu'il
considère comme isolés dans leur jahiliya,
dans leur ignorance pré-islamique. Ils sont soupçonnés de shirk laïque, parce
qu'ils manquent de respect pour l'hégémonie du tawhid divin dans le champ
politico-religieux.
Ajoutons encore que l'absorption des méthodes de la
théologie traditionnelle par la méthode positiviste, avec, comme conséquence,
la disparition des limites de la connaissance, est responsable du succès des
apologies rationalisantes simplistes comme celle de Bucaille (1986), qui sont
aussi présentes dans le Maghreb (par exemple: Saaidi 1988).
Non seulement les différents modes de connaissance sont
identifiés, mais tout le champ religieux est absorbé par l'épistémologie d'un
positivisme moderne. L'intelligence de la foi conçue comme positivisme du XIXe
siècle domine une raison scientifique contemporaine, qui se trouve ainsi
domestiquée. La raison positiviste n'est plus, chez l'islamiste, que pur outil
apologétique. La force unificatrice ne laisse même plus place aux ancillae, aux «servantes» de la
connaissance naturelle qui, chez Thomas d'Aquin, aidaient à la compréhension
des dogmes de l'Église, déjà élaborés dans la langue de la philosophie grecque,
pas plus qu'elle ne laisse place aux «surs de lait» d'Ibn Ruchd, image de la
relation des champs religieux et philosophique. Le court-circuit introduit par
la foi positiviste, ce tawhid
positiviste, brûle, dévore, anéantit les savoirs ancillaires ou
complémentaires, bref, les remplace. La pensée islamo-positiviste n'admet aucun
«extérieur» conceptuel, aucun domaine de connaissance qui pourrait lui être
additionnelle, ce qui serait du shirk. On n'affirme pas non plus, comme chez
Thomas: je crois afin de mieux
comprendre. On affirme simultanément: je comprends parce que je crois, je crois parce que je comprends. L'univocité produite par le
court-circuit positiviste a effacé l'idée de complémentarité des domaines de
savoir, présentes chez les docteurs anciens tels Thomas d'Aquin et Ibn Ruchd.
Chez la plupart des islamistes, l'épistémologie
religieuse est donc identique à celle des sciences exactes. Cela ne signifie
pas qu'elle limite ses ambitions hégémoniques au champ pur de la connaissance.
Elle prétend également déterminer la logique du champ politique.
L'épistémologie du laïcisme dénoncera, de son côté, cette identification
séculaire de la religion et de la logique politique; Robespierre,
révolutionnaire puritain, a perçu le voile religieux qui cachait les
motivations politiques qui avaient guidé les États-nations religieux dans le
passé. En 1794, dans son rapport présenté au nom du Comité de Salut Public, il
déclare: «Un roi, un sénat orgueilleux, un César, un Cromwell, doivent avant
tout couvrir leurs projets d'un voile
religieux, transiger avec tous les vices, caresser tous les partis,
écraser celui des gens de bien, opprimer ou tromper le peuple, pour arriver au
but de leur perfide ambition» (Robespierre 1965: 210). Il savait bien que la
politique suivie jusque-là par l'État-nation usait du voile religieux comme
d'un masque, pour cacher son laïcisme.
Aussi nous faut-il démasquer l'islamisme aux niveaux
épistémologique et politique comme une même forme de laïcité, ses procédures
étant à estimer comme une adaptation radicale à la modernité laïque. Ce sont
justement cette politisation et cette étatisation, conformes aux procédures des
idéologies laïques, qui font de l'islamisme un élément redoutable pour la
cohésion des États. En fin de compte, il faut estimer que ce facteur jouera un
rôle positif, à une époque où s'écroulent les États-nations, sous l'effet de
pressions internes. Ces pressions, qu'elles soient d'ordre démographique ou
qu'elles soient liées à la destruction de l'environnement, sont à l'origine des
luttes ethniques tribales qui déchirent un continent comme l'Afrique. Le
caractère anti-démocratique qui est celui de l'islamisme ne lui est cependant
pas nécessairement lié. Ce caractère ne procède en effet nullement de l'islam.
Pourquoi l'islam, une fois libéré du sectarisme
islamiste, ne pourra-t-il pas engendrer de nouvelles formes démocratiques pour
les États-nations, pourquoi ne pourrait-il pas être, à une époque de luttes
ethniques et tribales, un principe confédérateur? Pourquoi l'islam, tellement
ancré dans l'imaginaire collectif, une fois libéré des régimes répressifs et
dictatoriaux, ne pourra-t-il pas former le fondement d'une société civile comme
alternative à l'État-nation laïque? Est-il impossible que les droits de l'homme
naissent de l'islam, de la même façon qu'ils sont nés de l'humanisme chrétien?
Le fanatisme anti-démocratique actuel n'est-il pas
d'abord la conséquence de la lutte acharnée contre la répression des régimes au
pouvoir, qu'ont entreprise les islamistes? Ce même fanatisme n'est-il pas
également le résultat de la lutte qu'ont aussi entreprise les islamistes contre
les manipulations de la politique occidentale, devenues évidentes, en
particulier pour les jeunes, pendant la Guerre du Golfe. Avec de telles
analyses, il va sans dire que nous sommes loin de celles d'Arkoun.
g. La
condamnation par Arkoun, des efforts bricoleurs de la culture populaire et de
l'islamisme.
Après avoir pris connaissance de mes propos sur le
bricolage, Arkoun se sert pour la première fois de cette notion dans les
contributions qu'il a fait paraître dans L'état
du Maghreb (Paris 1991). Toutefois, ce terme que l'on lit chez lui
dans le contexte d'une explication du populisme maghrébin, n'est utilisé que
dans un sens péjoratif: «les codes de l'honneur traditionnels n'ont pas
totalement cessé de fonctionner; mais ils survivent dans des assemblages idéologiques
bricolés par des oulémas coupés
de la pensée islamique classique, et cependant empressés à se rendre utiles au
nouveaux États; par des élites politiques qui imposent à des sociétés
traditionnelles, voire archaïques en certains secteurs, des modèles de
développement importés soit des démocraties populaires, soit des démocraties
libérales. Des sociétés entières, à tous leurs niveaux d'expression et
d'existence sont soumises à un immense bricolage politique, économique et
surtout culturel» (mgr 371). Cet «immense bricolage» qui se répand avec le
populisme, touche également, selon Arkoun, l'islam dit populaire, dont
ressortissent le culte des saints, la littérature hagiographique, ou encore les
interventions des puissances occultes liées «aux enseignements coraniques ou
aux forces cosmiques». «Ce stade naïf ... connaît une résurgence dans le
contexte islamiste actuel. On tombe même dans des naïvetés, des crédulités, des
manipulations que ne tolérait pas la culture populaire des sociétés traditionnelles
avant l'irruption du populisme» (mgr 132).
La culture berbère actuelle se trouve ainsi condamnée,
absorbée qu'elle est, tout comme l'islam lui-même, par le populisme des
idéologies et leur «bricolage» populaire. Dans les paragraphes précédents, j'ai
montré que pareils constatations et jugements portés par Arkoun sont trop
réducteurs. Quant aux vues développées par Arkoun sur l'islamisme ainsi que sur
l'idéologie de combat, elles s'expliquent de la même façon. Il est vrai que si
on prend, comme dans mon raisonnement, l'islamisme comme une adaptation aux
nécessités de l'État-nation, comme une force de réconciliation avec
l'étatisation moderne, et donc comme la concrétisation cachée d'un laïcisme, on
a bien sûr le droit d'accuser l'islamisme d'être «idéologique», c'est-à-dire en
fait anachronique. Sur ce point, ma position pourrait sembler en accord avec
celle d'Arkoun, toutefois, chez lui, la notion d'idéologie est prise dans un
sens trop réducteur et trop idéaliste pour pouvoir éclairer le processus politique
compliqué qu'embrasse la notion.
Pour Arkoun, l'idéologie se réduit trop à n'être qu'une
simple réprobation. Qualifier tel ou tel mouvement d'idéologique revient à
donner une légitimité à leur condamnation. Même si on pouvait accepter que ce
n'est pas sans quelque droit qu'Arkoun accuse des penseurs divers, tels Ali
Shari`ati, Hasan Hanafi et Ziauddin Sardar, d'être des «idéologues», il n'en
reste pas moins vrai qu'en se distanciant du domaine de la politique, et en ne
parvenant pas à penser ce
domaine à la lumière des sciences qui étudient ces processus de modernisation,
Arkoun, en prononçant ces condamnations, ne fait qu'obscurcir son propre
analyse.
Arkoun se heurte à l'impensé politique, peut-être même à
son impensable politique, ou si l'on veut encore, à cet impensé qui est
impliqué par sa propre épistémologie. Le nouveau champ d'intelligibilité qu'il
réclame, n'inclut pas, en effet, les phénomènes d'interaction de la religion et
de la politique des siècles passés, et bloque, de ce fait, la compréhension du
rôle central joué par la religion dans les processus de formation des
États-nation modernes, ces processus étant eux-mêmes étroitement liés à la
marche de la sécularisation.
h. Résumé
des épistémologies bricoleuses du sacré.
Arkoun, je l'ai montré, est obligé de tenir compte des
différentes épistémologies applicables aux textes sacrés et aux réalités
sacrées. En ce point de mon étude, il est nécessaire de donner un aperçu
d'ensemble du champ occupé par ces épistémologies afin de pouvoir situer l'attitude
d'Arkoun par rapport à ce champ. L'analyse de trois ruptures épistémologiques
apparentées va me permettre de donner une caractérisation de la position
qu'adopte Arkoun dans ses interprétations. Il semble aujourd'hui impossible de
s'inscrire dans le mode de connaissance mythique qui avait cours dans un monde
tenu pour miraculeux. Ce mode de connaissance n'est plus praticable dans sa
forme originelle, et tenter de le ressaisir ne peut se faire, pour l'homme
moderne, sans ruptures. Celui qui est formé dans un monde imprégné des
conceptions des sciences rationnelles, rencontrera des difficultés à comprendre
littéralement textes et réalités de la tradition; les prendre simplement à la
lettre le conduit à une impasse: ou bien il déforme cette tradition ancienne en
l'insérant dans ses conceptions modernes, ou bien il se soumet sans critique à
l'épistémologie soi-disant transmise par les textes et les événements d'antan,
en mettant sa raison hors jeu. J'entrevois à ce jour cinq possibilités de
changement et d'adaptation, qui ont fait l'objet de diverses élaborations
culturelles:
1. L'épistémologie de la synthèse classique. La pensée arabo-islamique
andalousienne, inspirée par la pensée grecque, a influencé les théologiens
chrétiens, comme, par exemple, Thomas d'Aquin, dans leur élaboration de la
synthèse entre la raison et la foi. Cette synthèse s'est révélée fertile pour
de nombreux siècles, et se maintient toujours, dans ses grandes lignes, dans la
pensée catholique contemporaine.
A la différence de la combinaison théorique européenne
qui avait pour mérite de donner à la raison une place importante, encore que
strictement limitée, dans sa théologie classique, l'expérience de la pensée
arabo-islamique, a avorté et s'est trouvée marginalisée jusqu'à nos jours, dans
la théologie musulmane. S'il est vrai qu'Al-Ghazali, dont l'œuvre constitue un
point de repère pour s'orienter dans le champ de la culture religieuse, a
intégré dans la tradition l'imagination mystique du soufisme, il en a, par
contre, expulsé pour une grande part, la critique rationnelle. Certes, Ibn
Ruchd sut répondre à Al-Ghazali en proposant une «réfutation de la réfutation
de la philosophie», et créa le noyau d'une nouvelle école, à partir de la
pensée des philosophes arabes du Mu'tazila. Reste que les fondements établis
par Ibn Ruchd au douzième siècle, pour une synthèse de la raison et de la foi,
demandent, aujourd'hui, à être renouvellés. Et bien que le pouvoir de
l'imagination religieuse de tendance soufiste, tel que le conçoit Ibn `Arabi, se
soit propagé jusqu'à nos jours sous des formes popularisées, et ce, grâce au
réseau des innombrables fraternités répandues dans tout le monde islamique, la
critique rationnelle d'Ibn Ruchd est restée isolée et même oubliée. Pour
Arkoun, le rationalisme et l'humanisme classique de la pensée arabo-islamique,
demeurent à explorer. Il faut les prendre comme points de départ et comme
références pour de nouvelles entreprises de réflexion. Avec sa thèse sur
Miskawayh, Arkoun lui-même a contribué à ce dessein par un travail d'une
importance indéniable. Néanmoins, il est évident qu'une simple reprise de la
réflexion classique ne suffira pas pour résoudre les problèmes de la modernité.
2. L'épistémologie scientifico-rationelle.
Dépassant des ressources de l'étroite raison du positivisme, Arkoun utilise,
comme nous l'avons vu, des notions empruntées au structuralisme et au
postmodernisme, tout en prétendant rester dégagé des partialités de ces
courants de pensée. Pourtant, le rejet radical de chaque «signifié transcendantal»,
comme par exemple chez Derrida, implique, à titre de conséquence logique, une
pensée agnostique. Conséquence de la pensée du siècle des Lumières, dans
laquelle Arkoun veut se positionner, la pensée postmoderniste radicalise la
contradiction entre connaissance qui prend comme fondement le fait historique,
et la connaissance qui prend pour fondement l'abstraction intellectuelle. Cette
contradiction, inhérente à la pensée des Lumières, et analysée par Hegel (1952:
414ff) détermine depuis des siècles la culture européenne, par les déchirements
qu'elle y produit. Cette contradiction était à l'œuvre dans l'opposition entre
les diverses formes de romantisme, et les divers courants rationalistes, comme
elle l'est actuellement dans l'opposition entre modernisme et postmodernisme.
Or, tout en voulant se situer dans le courant postmoderniste, Arkoun reste en
réalité très lié à la pensée du siècle des Lumières et à la contradiction qui
la traverse.
On voit dans son œuvre se répéter l'exclusion réciproque
du fait historique et de l'abstraction intellectuelle. Alors que la pensée de
l'historicité s'impose de façon contraignante aux orientalistes, Arkoun, lui,
la rejette. Son appel postmoderne à la narrativité des textes et des traditions
du sacré ne peut nous induire en erreur quant à l'origine de son choix et quant
à la base étroite sur laquelle il repose. En mettant l'accent sur l'imaginaire
des croyants, qu'il estime être un facteur négligé, et en réintroduisant la
dimension mythique de la réalité de la foi, Arkoun nous montre en fait,
clairement, que sa position est en réalité une réaction. Les notions de mythe
et d'imaginaire sont à ré-inventer à l'aide des nouvelles approches de la
science de l'histoire des religions et de l'anthropologie, avance-t-il. Ce programme
n'est cependant qu'une promesse destinée à être réalisée à l'avenir. Ce
programme ne peut nous empêcher d'évaluer la position, ambiguë, d'Arkoun. Le
refus d'une séparation claire entre modernisme et postmodernisme constitue un
autre indice du fort lien que les conceptions d'Arkoun entretiennent avec la
pensée des Lumières, tout comme en constitue aussi un le fait qu'il répète le
grand projet d'élargissement de la raison, inauguré par le romantisme.
3. L'épistémologie éthique-prophétique.
Dans la tradition des penseurs Rosenzweig et Buber, Emmanuel Levinas a proposé
une épistémologie qui rejette l'ontologie occidentale, qu'il considère comme la
négation de l'orientation biblique. Arkoun n'accepte pas cette attitude,
d'autant plus qu'elle renforce à ses yeux le malentendu selon lequel le
judaïsme et l'islam seraient, dans leur doctrine, moins influencés par la
pensée grecque que ne le serait le christianisme. La doctrine islamique, tout
comme la doctrine juive (Maimonïde), a exprimé, les symboles de la foi en usant
de concepts grecs, même s'il est vrai que les langues arabe et hébraïque
gardent encore actuellement vivant le lien avec les notions originales de la
révélation, ce qui n'est pas le cas pour les langues européennes.
Si l'on adopte le point de vue de la tradition
philosophique européenne, on pourrait dire que Levinas, d'une façon finalement
analogue à Kant, maintient des réalités transcendantales par l'intermédiaire de
postulats éthiques. Dans sa démonstration de l'insuffisance du fondement ontologique
de la religion, Levinas ne le cède en rien à Kant.
On trouve une application actuelle des conceptions de
Levinas chez Pierre-André Taguieff (1988) qui fait un appel à ce dernier pour
élaborer une réconciliation entre universalisme et relativisme opposés par la
tradition classique. Taguieff se demande en effet comment, dans la société
moderne, valoriser les diversités culturelles. Cette question embrasse aussi
les différences d'orientation religieuse telles qu'elles existent entre
musulmans, chrétiens et juifs. Et chez Taguieff, ce n'est pas une vision
dialectique à la manière de Hegel ou de Marx qui permet de résoudre ces apories
kantiennes, mais l'éthique de Levinas.
Chez Arkoun, on cherchera en vain ce genre de
réconciliations éthiques. Chez lui, ses opposants sont répartis en deux camps
irréconciliables avec sa propre position. Dans l'un d'eux, se trouvent les
orientalistes dits positivistes, qui n'acceptent dans leur discipline que les
résultats factuels de la recherche historique, dans l'autre se trouvent les
idéologues positivistes, les islamistes et les nationalistes, qui en se fondant
sur des abstractions religieuses, débarrassés de toute référence factuelle,
revendiquent la possession de la vérité. Les impasses dans lesquelles se
trouvent engagées ces deux attitudes également stériles, ont leur origine dans
l'attitude des Lumières, qui est, comme le dit Hegel, une attitude de nature
«abstraite-négative». Qu'on fonde la connaissance sur l'historicité des faits,
ou qu'on la fonde sur l'évidence de l'abstraction, il est clair que les deux
conceptions ne peuvent se rencontrer. Arkoun n'attend pas la solution d'une
vision dialectique, mais d'une synthèse nouvelle fondée sur
l'interdisciplinarité des sciences, apparentée à la solution romantique classique.
Chez Arkoun, l'événement prophétique, - événement qui se
poursuit et s'actualise dans la prédication -, ne crée pas d'émotion éthique.
Pour lui, la réalité de l'humain se fonde sur la valeur de la personne humaine.
Cette inspiration humaniste ne tire pas son existence d'une expérience
transcendantale divine. Quoique le «fait du Coran» éclaire l'existence humaine,
elle ne rend pas la raison humaine superflue ou impuissante. L'inspiration
humaniste d'Arkoun est optimiste, elle croit en un progrès des procès
universels de civilisation. On retrouve une conception comparable chez Norbert
Elias. Finalement, l'obscurantisme des idéologues, tout comme le positivisme
des historiens, sera vaincu. Certes, le «fait du Coran», en tant que
manifestation de la révélation, contient un appel spécifique à la conscience.
Cependant, ce fait ne transforme pas les procédures de traitement de textes,
pas plus qu'elle ne transforme les procédures de l'interprétation du contexte
ontologique, les unes et les autres étant guidées par le principe d'une
rationalité universelle.
En fin de compte, l'appel religieux reste une affaire
privée, qui concerne la conscience individuelle du croyant. Pour comprendre les
textes, l'appel religieux ne saurait fournir de règles et ne saurait, par conséquent,
remplacer les procédures rationnelles. On pourrait dire que l'appel prophétique
fait partie de la contextualité du croyant, mais que celui-ci explique
rationnellement la totalité de son existence. Si, pour interpréter le fait
prophétique, les procédures scientifiques sont déclarées irrecevables, alors le
fait prophétique paraît se prêter à une certaine politique étatique, et
légitimer une idéologie qui déforme le «fait du Coran» en simulacre.
4. L'épistémologie politico-activiste
est actuellement représentée au Maghreb par les islamistes. Dans
cette épistémologie, nous avons à faire à une adaptation de l'épistémologie
traditionnelle aux idéologies de l'État-nation. Comme dans le marxisme, il ne
s'agit pas «d'interpréter le monde autrement, mais de le changer». Ce
positivisme de la révélation développe pour la connaissance un intérêt
pratique. Il n'autorise pas une critique qui serait issue d'une interprétation
rationnelle des textes du Coran. Ces derniers font en effet littéralement
office d'armes de combat dans la lutte pour les changements politiques. Comme
l'ont fait les marxistes-léninistes d'antan avec la doctrine abrégée et
simplifiée de l'œuvre de Marx et d'Engels, la «diamat», les islamistes
réduisent le Coran à n'être qu'une idéologie de lutte. La connaissance profonde
de la dimension religieuse du Coran est accessoire. Comme le petit livre rouge
de Mao jadis, le Coran, aujourd'hui, doit être avant tout le symbole de la
lutte révolutionnaire.
Dans cette optique, la connaissance revêt un caractère
instrumental. Elle est en effet tout entière au service de l'action
révolutionnaire. Le Coran légitime le messianisme utopique qui constitue
l'idéal au nom duquel les croyants mènent la lutte politique. C'est la raison
pour laquelle des activistes comme Yassine voient dans le marxisme le
concurrent le plus redoutable de l'islamisme. A leurs yeux, le marxisme
constitue un double de leur propre lutte pour la justice, mais il a le tort
d'emprunter son inspiration et ses contenus à un Occident matérialiste et
athée. L'activisme marxiste et l'activisme islamique sont apparentés dans leur
structure: l'un et l'autre sont des mouvements messianiques, leur organisation
politique est semblable. Ils se donnent l'un et l'autre comme but, à travers la
lutte, l'établissement de la dictature d'un prolétariat, que ce prolétariat
soit un prolétariat de l'Homme ou un prolétariat de Dieu.
Cette parenté des deux mouvements expliquent d'ailleurs
la facilité du passage d'un camp à l'autre. Et de fait, de la part des activistes
marxistes, nombreuses ont été les conversions à l'islamisme. Mais les
idéologues islamistes savent bien que des conversions en sens contraire sont
tout autant possibles. C'est la raison pour laquelle l'idéologie marxiste
constitue à leurs yeux une menace. Toutefois, l'écroulement du bloc de l'Est a
fait disparaître l'imminence du danger. D'une façon générale, toutes ces formes
de théologie de libération courent le risque de réduire les contenus religieux
à n'être plus que des manifestes de lutte. Une épistémologie elle-même orientée
vers des buts pratiques immédiats décrète que la science, surtout lorsqu'elle
s'incarne sous la forme de la technologie, ne contredit pas les textes révélés.
Les questions fondamentales qui s'imposent pour pouvoir rechercher une
rénovation des techniques sont éliminées. Les remplace une référence
auto-suffisante à l'époque de gloire de la civilisation arabo-islamique.
Ce faisant, les islamistes effacent les apports
scientifiques et technologiques émanant des cultures qui ne sont pas d'origine
islamique. Reconnaître de tels apports ne pourraient en effet que troubler la
pureté de la saine doctrine islamique. Seule, l'époque de l'islam des origines
peut revendiquer la gloire des inventions technologiques. Au cours des croisades,
les Occidentaux se sont emparés de ces inventions comme d'un authentique butin,
et ils les ont ensuite mises à contribution dans la poursuite de leurs buts. Et
l'un de ces buts fut la soumission du monde musulman. Dans ces conditions, il
convient de réparer le tort causé au monde islamique. Confronté à ce vol
criminel, le monde islamique ne peut que chercher à récupérer le butin dérobé.
Dans la même optique, la réécriture de l'histoire de l'impérialisme s'impose.
La décadence matérielle de la civilisation islamique, après l'essor qu'elle a
connu, n'a d'autre cause que l'abandon de la doctrine islamique.
Si nous revenons à Arkoun, il convient de se demander
quelles sont les raisons pour lesquelles les islamistes voient aussi en lui une
menace de leur idéologie. Arkoun, dans son projet, envisage lui aussi
l'introduction de la science moderne, mais à la différence des islamistes, il
souhaite intégrer, - et même, il y insiste -, les matières les plus dangereuses
pour la légitimation de la doctrine islamiste, à savoir les méthodes et les
contenus des sciences humaines dans le champ du sacré. La critique des sciences
sociales constitue un défi dans le projet arkounien, elle met en question la
légitimité des réductions islamistes.
5. L'épistémologie composite, d'accouplement, des croyants
traditionnels et populaires. Cette épistémologie est, au Maghreb, fortement
influencée par la culture berbère. Elle est le résultat, nous l'avons vu, d'un
bricolage populaire opéré à partir de plusieurs épistémologies d'origines différentes.
Arkoun, qui garde pourtant des souvenirs nostalgiques de ce bricolage
populaire, le rejette (cf. L'État du
Maghreb ) au même titre que les bricolages idéologiques opérés par
les nationalistes au pouvoir.
Ces cinq modes d'entendement de la religion couvrent le
champ épistémologique sur lequel se profile le projet de la raison islamique
d'Arkoun. En fin de compte, il faut se demander pourtant, si les cinq
épistémologies du sacré, mentionnées ici, ne souffrent pas en leur principe
d'une incohérence fondamentale interdisant la réconciliation du discours de
l'intelligibilité moderne et celui du sacré prophétique. Une analyse critique
amènera toujours à mettre à jour le caractère bricoleur de ces épistémologies.
Comme telle, l'épistémologie de la synthèse classique,
développée au moyen âge, ne suffit pas à éviter les ruptures épistémologiques
avec la modernité. Comme Mohammed Abed al-Jabri le montre (1994), la pensée de
l'islam classique, notamment celle d'Ibn Hazm et celle d'Ibn Ruchd, peut nous
inspirer, et indiquer le mode de pensée à suivre, mais il n'est plus possible
de répéter cette solution. Une répétition de leur pensée qui s'inscrit dans la
problématique aristotélicienne, introduirait aujourd'hui le bricolage d'une
pensée au fondement radicalement différent de celle de la modernité.
L'épistémologie éthique-prophétique, lucide lorsqu'elle
s'intéresse à la pratique et décrit la foi du croyant, continue, au niveau
cognitif, à renouer avec les dilemmes kantiens. Une telle épistémologie s'avère
donc de caractère composite. Une pratique éthique ne saurait réconcilier la
réalité rationnelle avec la réalité du sacré, et cela prouve que,
structurellement, il s'agit, là encore, du point de vue de la raison moderne,
d'un bricolage de composants qui en réalité s'excluent. L'épistémologie
politico-activiste de l'islamisme, tout comme l'épistémologie composite, sont
l'une et l'autre le résultat d'accouplements d'éléments qui, entre eux, sont
incompatibles. Ils ont été analysés comme des assemblages bricoleurs par
excellence. D'un côté, c'est un volontarisme révolutionnaire qui forge
idéologiquement une unité artificielle, d'un autre côté, c'est le sens pratique
qui manipule intelligemment les analogies qui existent entre les deux domaines,
qui sont incompatibles. Arkoun rejette ces deux dernières épistémologies comme
issues d'une idéologie fausse et du populisme.
Quant à l'épistémologie scientifico-rationnelle, comme
celle qui est proposée par Arkoun, elle souffre également de telles
incompatibilités. Arkoun n'accomplit pas la promesse déjà faite par le
romantisme du XIXe siècle de réconcilier la raison avec les sentiments, la
raison scientifique avec les expériences du sacré prophétique, entre autres,
biblique ou coranique. Son désir d'élargissement de la raison scientifique ne
trouve pas de réalisation, comme il l'admet lui-même. Le plaidoyer que fait
Arkoun en faveur des droits de Dieu dans la Déclaration des droits de l'homme
paraît en soi une incohérence. De même, l'application des notions post-modernes
pour expliquer rationnellement les textes coraniques, même si elle offre un
éclaircissement de la problématique à résoudre, se heurte aux limitations des
notions utilisées. Comme l'a montré la discussion de Derrida avec Levinas, ces
notions ontologiques sont trop apparentées à des conceptions grecques d'un
sacré naturel, ou trop imprégnées d'un radicalisme agnostique: cela ne permet
pas d'employer ces notions pour expliquer un message émanant du sacré
prophétique. Le désaccord radical d'Arkoun avec les méthodes scientifiques des
orientalistes prouve que son interprétation coranique se base également sur un
bricolage d'éléments incompatibles. Toutefois, avant d'être en droit de tirer
pareilles conclusions, il nous faut d'abord suivre en détail la lecture du texte
coranique, telle qu'Arkoun nous la propose.
- - Entretien
avec Mohammed Arkoun (6).
Haleber: Actuellement,
en Algérie, mais aussi au Maroc, les mouvements berbères se considèrent comme
les défenseurs d'un pluralisme démocratique et estiment que leur culture fait
partie du patrimoine maghrébin. C'est la raison pour laquelle je voudrais bien
que vous expliquiez votre définition de l'identité maghrébine. Dans votre
œuvre, vous reprochez aux émigrés arabes d'Andalous à Fès, d'avoir renforcé «de
graves oppositions» entre l'islam orthodoxe et l'islam populaire. Vous
constatez qu'il existe à l'intérieur même de l'identité maghrébine, des
exclusions. L'impact de la pensée malikite a causé au Maghreb une exclusion des
dhimmi, des femmes, des esclaves. «Il en est résulté au Maghreb la coupure bien
connue entre États-villes/ campagnes, montagnes, désert». Dans ce cadre vous
proposez une conception nouvelle, «l'univers arabo-berbère». En même temps,
vous dites que l'islam, dans cet «univers arabo-berbère» a été «un facteur
d'intégration, de promotion humaine et de paix» et que «cette identité
permettra les grandes résistances populaires». Et comme exemple des formes
mixtes d'identités vous vous referez aux Mozabites. Leur identité a été
"une appropriation berbère de l'expérience de Médina". Quels sont les
éléments berbères dans l'islam maghrébin? Et comment expliquer cette
coïncidence des facteurs d'exclusion et d'intégration comme promotion des
droits de l'homme dans l'islam maghrébin?
Arkoun: L'identité maghrébine est essentiellement le fait
d'un fond culturel berbère. Et quand je dis culturel, c'est au sens
ethnologique. C'est-à-dire, la culture au sens de la cuisine, du costume, du
mobilier, des croyances, évidemment, tout ça. Il y a un fond culturel maghrébin
qui s'étend de Benghazi, de la frontière égypto-lybienne jusqu'à l'Atlantique.
Tout cela, c'est le domaine berbère. Nous l'appelons berbère parce que les
Romains déjà ont donné ce nom - barbarius
- à toute cette population. C'est-à-dire qu'il y a un phénomène historique pour
tout cet espace-là qui remonte aux Romains. Puisque déjà les Romains ont porté
sur cet espace maghrébin un regard ethnographique, dont le nom même que nous
donnons à cette population porte témoignage. «Berbère», ce n'est pas le nom que
cette population s'est donnée à elle même. C'est le nom que les autres, venus
de l'extérieur, avec leur regard civilisé, ont porté sur des barbares. Car
«Berbères», c'est «barbares». Voilà déjà une remarque importante. Et les Arabes
quand ils vont arriver, ils vont entendre les Romains et les Byzantins parler
de barbarius, et ils vont dire barâbir. Ils reprennent le mot. Et ça
reste. Et jusqu'à présent, tout le monde dit «les Berbères». Enfin,
heureusement, «Berbère», ça modifie un peu «barbare», quand même.
Autrement dit, nous avons à faire à un phénomène
historique de très longue durée, et qui a fonctionné toujours de la même façon.
Et il a fonctionné, ça, je l'ai développé selon une dialectique anthropologique
où l'État s'oppose aux sociétés segmentaires sans État. L'écriture s'oppose à
l'oralité. La culture savante s'oppose à la culture populaire. Et l'orthodoxie
religieuse s'oppose à l'hérésie. Terme à terme. Ainsi, vous avez deux niveaux
de fonctionnement de la société maghrébine et de toute la société du
Proche-Orient. Vous avez des niveaux supérieurs où vous avez la relation
fonctionnelle de quatre forces dominantes, avec des traits d'union: État,
écriture, culture savante, orthodoxie. Ça fait une sphère du pouvoir dans le
domaine du politique, dans le domaine de la langue, dans le domaine de la
culture et dans le domaine de la religion. C'est-à-dire que tout le niveau
symbolique est entièrement contrôlé par une puissance impériale, califale,
émirale, appelez-la comme vous voudrez. Puis en-dessous, le niveau profond, la
masse de la population, société segmentaire, tribu, clan, famille, oralité: le
berbère n'a jamais été écrit; culture orale jusqu'à présent. Culture populaire,
c'est le peuple, paysans, montagnards et nomades. Ils n'accèdent pas à la cité.
Ils n'accèdent pas au pouvoir sauf exception. Vous voyez? La dialectique. Et au
Maroc, on va dire au XIXe siècle: bilâd
al-makhzen/ bilâd al-sîba. Voilà l'opposition anthropologique. Et
puis il y a l'opposition de l'orthodoxie et de la culture populaire.
H: Faudrait-il dire
qu'avec cet islam contextuel et intégral de la culture populaire des Berbères,
que c'est dans l'islam authentique que vous avez été éduqué?
A: Ah, je n'ai pas dit l'islam authentique. Non. C'est
l'islam de ma société. C'est l'expression religieuse de mon groupe social.
Voilà. En termes anthropologiques rigoureux, il faut dire que c'est
l'expression religieuse de mon groupe social. Il contient sûrement des aspects
de l'islam. Puisque, par exemple, on fait des prières, on jeûne, mais à côté de
ça, moi, je suis allé en pèlerinage avec ma mère à des sources gazéifiées
auxquelles on prête une âme, à de grands oliviers noués qui datent de deux
cents, trois cents ans, et qui sont considérés comme des arbres habités par un
esprit. On va demander à cet esprit la baraka, la protection. Ce sont donc des
animistes, dira la religion officielle, en haut, là. Nous sommes des animistes.
Et d'ailleurs, les oulémas, chez nous, dans les années trente et dans les
années quarante, ont mené une lutte farouche contre notre islam à nous, islam
superstitieux, islam magique...
Notre langue, c'est le kabyle. Jusqu'à l'âge de dix-sept
ans, je ne connaissais pas du tout l'arabe. Je l'ai appris à l'école. J'avais
peut-être plus de facilités parce que dans la rue, je l'entendais, bien sûr,
mais quand même. Je l'ai appris avec les livres. Et en sortant de ma Kabylie
pour aller au lycée dans une grande ville, à Oran, j'ai fait l'expérience d'une
double acculturation et d'affrontement culturel. Puisque d'une part, j'ai eu à apprendre
l'arabe et à découvrir la société algérienne arabophone et non pas
berbérophone, et d'autre part, j'ai eu à découvrir la société française
coloniale. Deux chocs culturels, que vous devez subir dans votre adolescence, à
l'âge de treize ans. Ça, ça m'a marqué, parce que j'ai lutté à l'intérieur de
moi-même pour pouvoir m'adapter à cette situation. Et personne ne pouvait
m'aider, ni mon père, ni ma mère, ni mon entourage, rien, tout seul, comme
beaucoup d'Algériens... Je ne suis pas un phénomène exceptionnel. Nous sommes
plusieurs à avoir fait cette expérience.
Et c'est ça qui m'a donné ce regard critique et ce regard
de refus de la domination, et cette exigence constante de la démocratie et de
la liberté. et aussi, cette exigence du respect de la personne humaine, et
cette connivence psychologique avec les juifs, les juifs avec qui, d'ailleurs,
j'ai fait des études, et que j'ai connus en Algérie, parce qu'ils ont lutté
aussi.
Mais je crois que la lutte des berbérophones, des
Mozabites, des Chawiya, des Kabyles et d'autres encore, je crois que cette
lutte-là était plus difficile encore, pendant la présence française. Parce que
vous avez deux fronts. Et deux fronts qui ne signifient pas du tout la même
chose. Les uns sont quand même des Algériens et des musulmans avec leurs
propres différences culturelles. Et puis, vous ne parlez pas votre langue.
Tandis que les autres, c'est l'arrogance coloniale. C'était l'Algérie
française. Alors, voilà, ça, c'est ma biographie. Vous voyez l'enracinement de
cette biographie? Et puis les modèles, porteurs d'histoire, de cette
biographie. Parce que ça vous met dans la situation des grands conflits
historiques. D'apprendre une langue, ce n'est pas seulement une histoire. Non,
vous découvrez les confrontations majeures entre les groupes sociaux dans un
même espace social.
H: Pourtant,
j'insiste, qu'est-ce que c'est que cette «appropriation berbère» de l'événement
islamique? Est-ce que le résultat est un islam berbère, ou comment définir ce
résultat?
A: Là, il faut distinguer des étapes historiques. Voyez
Ibn Khaldun, au XIIIe et XIVe siècles, qui est un Maghrébin. Il est né au
Maghreb, mais du côté de l'aristocratie arabe. Quand il se forme, il trouve une
bibliothèque arabe intellectuellement très riche. Alors, il s'ouvre, il devient
un grand intellectuel et un grand penseur, parce que la bibliothèque arabe et
l'environnement culturel arabe, à Tunis, à Fez, à Cordoue, au Caire, en son
temps, était riche et porteur. Et ça vous donne Ibn Khaldun.
Quant à moi, j'ai grandi dans l'Algérie de dix-neuf cent
quarante, de dix-neuf cent cinquante, je n'ai pas possédé cette bibliothèque.
J'ai grandi dans un lycée français laïque de la Troisième République Française.
La laïcité de la Troisième République Française. Loin de toute bibliothèque
arabe. C'est autre chose. Donc il a fallu que je me batte tout seul et je
raconte ça dans l'introduction de ma thèse! Avec l'École des Annales, qui m'a
libéré parce qu'elle m'a donné de nouvelles armes intellectuelles pour résoudre
ce problème, qui là-bas en Algérie n'était pas résolu parce que mes profs
là-bas: zéro. Aucune armature intellectuelle, le désert! J'ai été éduqué par un
type comme Henri Pérès qui était un pédagogue, un petit instituteur qui n'avait
aucune espèce d'inquiétude intellectuelle, aucune espèce de problème, de vision
intellectuelle de notre situation, alors que ça bouillonnait. Et que le
mouvement national, la guerre allait éclaté trois ans après. J'étais à la
faculté en cinquante et un. C'est fou!
H: Oui, mais ce n'est
pas seulement par les Français que vous avez été déraciné. Aussi le Salafiya -
qui inspirait la lutte d'indépendance, a aboli le `orf, vos coutumes berbères.
Les oulémas salafistes les avaient exclues, est-ce qu'ils vous ont privés
également de vos racines?
A: Oui, l'attitude des oulémas? Pour moi, elle était
oppressive, exclusion et oppression, je ne pouvais pas l'accepter. Alors, j'ai
refusé les colons et j'ai refusé la Salafiya. J'ai refusé tout autour de moi
dans ma société. C'était pourtant ma société! Et j'ai été exclu... Et le
discours du `orf? Il comporte,
comme la tradition musulmane, des archaïsmes, qui doivent être soumis à la même
critique.
Je ne voulais qu'une chose, c'était venir ici à Paris.
Parce que, bon, de là-bas, on voit Paris comme un lieu de libération, c'est
vrai. Quand on vient ici, les choses, quand même, deviennent différentes parce
que, bon, il y a toute sorte d'ouvertures intellectuelles que nous avons ici,
et effectivement, j'ai découvert l'École des Annales avec Fernand Braudel et
d'autres, comme Lévi-Strauss, et puis d'autres chercheurs. C'est pour cela que
j'ai cette passion pour les sciences humaines, les sciences sociales, parce
qu'elles sont vraiment des outils.
H: Cette modernité
que vous avez rencontrée dans les sciences sociales en Europe, a influencé à
son tour profondément le Maghreb. Ne s'est- elle pas exprimée également dans
des discours politiques?
A: Non, tout ça, c'est du bricolage. Je ne connais pas de
discours politiques maghrébins qui prennent en charge l'ensemble des données de
la société maghrébine, telle que je l'ai définie tout à l'heure, à partir de
Benghazi - je ne veux pas dire berbère, je dis bien maghrébine - en prenant en
charge justement tous les éléments constitutifs de l'identité maghrébine telle
qu'elle résulte de vingt-cinq siècles d'histoire. C'est-à-dire pratiquement des
Romains jusqu'à nos jours. Et moi, j'inclus tout. C'est-à-dire que la dimension
romaine de l'histoire de l'Afrique de Nord fait partie de l'identité
maghrébine. Quand vous allez visiter Jamila en Algérie, c'est une ville
absolument magnifique où vous voyez la ville romaine païenne face à la ville
chrétienne du troisième siècle après Jésus Christ, parfaitement conservée. Le
plan de la ville, les temples et tout, le marché, une ville complète, au coeur
de l'Algérie. Qu'est-ce que vous voulez? C'est une dimension formidable! Et je
vais rejeter ça? Mais c'est une richesse! Ça m'appartient, au même titre que
m'appartient la mosquée de Kairouan et mon olivier, auquel je me suis rendu
avec ma mère, c'est à moi aussi.
7. LECTURES.(retour) Lecture arkounienne du texte coranique: exclusion des
orientalistes et exclusion de l'orthodoxie.
«Le Texte aurait pu naître ici au lieu qu'il le fût au
Hedjaz. Il aurait pu survenir dans cette fixité qui ordonne les choses une fois
pour toutes, qui nie la récrimination et les ambiances perturbées. Le Texte qui
musèle le monde par son intransigeance, sa beauté - qui ne tolère que
l'acquiescement. Le Texte jaloux, tyrannique, qui n'admet aucune autre parole,
aucune autre figure signifiante. La récurrence et la consécution se relayant,
seules, dans la mécanique du Parfait. Le Texte a biffé l'existence en la
sublimant une fois pour toutes. Effondrement du monde charnel et désirant. La
canicule, seule architecture en équilibre» Tahar Djaout, L'invention du désert, p. 115.
a. Un
exemple de lecture coranique de Mohammed Arkoun: de l'ijtihâd à la critique de la
Raison islamique.
En 1990, Arkoun nous offre pour la première fois une
lecture méthodique d'un texte coranique, sur la base de la thèse d'un
orientaliste, D. S. Powers, publiée en 1986 à Princeton. Afin de comprendre la
position «intermédiaire» qu'occupe Arkoun entre les islamistes et les
orientalistes, et afin de vérifier si c'est à bon droit qu'il occupe cette
position, il est nécessaire de suivre Arkoun dans des démarches
d'interprétation, qui vont jusque dans le détail.
En proposant une nouvelle interprétation du Coran, on
court le risque d'être l'objet d'attaques émanant aussi bien de l'orthodoxie
que des islamistes. Arkoun nous explique que le climat menaçant qui règne dans
sa communauté musulmane l'avait empêché de publier son travail plus tôt:
«Cependant le climat idéologique, créé par les mouvements islamistes même dans
les pays occidentaux et notamment en France, m'a incité à surseoir jusqu'ici à
toute publication sur un sujet aussi délicat. Non que ma recherche remette en
question un point quelconque du dogme reçu en islam; mais l'étendue de
l'impensable dans les sociétés musulmanes actuelles engendre des malentendus
graves, repris, développés, répercutés par un discours militant totalement
étranger à l'idée d'une théologie moderne conçue et pratiquée comme une foi
vivante mise à l'épreuve du temps, c'est-à-dire de l'historicité foncière de la
raison et des valeurs» (ijt: 205).
Si l'on en croit Arkoun, une foi vivante n'est donc
jamais possible si on ne peut pas la mesurer aux développements scientifiques
et aux visions morales d'une certaine époque.
Pour interpréter le Coran, l'instrument traditionnel
était, entre autres, l'ijtihâd;
à l'origine, il s'agit d'un instrument qui est à la disposition de tous les
croyants et qui n'est pas réservé au cercle restreint des oulémas.
L'application de l'ijtihâd ne
s'est jamais faite en dehors du contexte historique et des influences
idéologiques. Arkoun nous rappelle que l'effort ascétique fait partie
intégrante de son programme: «Bien qu'en effet l'ijtihâd n'ait jamais été et ne puisse être aujourd'hui un
pur exercice intellectuel portant sur des questions théologiques et
méthodologiques abstraites à l'écart des exigences de l'État et des contraintes
de la société. Autrement dit, il faut détecter dans chaque conjoncture, chez
chaque praticien, les dérives idéologiques d'une opération intellectuelle présentée
comme un contact direct de
l'esprit humain avec la Parole de Dieu pour en saisir adéquatement (=fuqaha, d'où Fiqh pour désigner le droit) les
Intentions ultimes, les significations fondatrices qui doivent illuminer la
Loi, garantir la légitimité des conduites et des pensées des hommes au cours de
l'existence terrestre. Soulignons et retenons la prétention exorbitante,
l'orgueil démesuré de l'esprit qui revendique la possibilité d'un contact direct avec la Parole de Dieu, d'une
saisie adéquate de ses Intentions pour les expliciter dans la Loi et fixer
ainsi le Code divinisé des normes légales de toute conduite et de toute pensée
pour chaque croyant soumis à l'épreuve d'obéissance à Dieu» (ijt: 202).
Les docteurs de la science religieuse ont admis la possibilité
de se tromper dans l'application de l'ijtihâd,
mais leurs constructions ont finalement engendré et imposé un système clos de shari`a. Afin d'ouvrir ces systèmes clos
traditionnels, le penseur musulman d'aujourd'hui se trouve devant «la tâche
effrayante de déplacer les conditions théoriques et les frontières de l'ijtihâd du domaine théologico-juridique
où l'ont cantonné les docteurs à celui des interrogations radicales, inédites
dans la tradition islamique, au sujet de la Critique
de la raison islamique» (ijt: 203). Il est clair que «les
interrogations radicales» auxquelles Arkoun propose de confronter les textes
coraniques, ne sont plus identifiables à l'ijtihâd
classique. Arkoun confesse que la méthode de l'ijtihâd classique ne suffit plus. On passe à d'autres
domaines scientifiques: il faut que les sciences religieuses s'ouvrent et
soient remplacées par les interrogations radicales des sciences modernes. D'où
l'importance de mes questions dans le Débat
sur la valeur actuelle de l'ijtihâd
classique. Comme principe épistémologique, le concept de Raison islamique se
situe dans le cadre de la rationalité universelle de la science moderne. Selon
Arkoun, elle ne signifie, en soi, rien d'autre que l'approche scientifique
moderne d'interprétation des textes. L'attribut islamique ne signifie qu'une
référence au sujet textuel et contextuel, aux événements historiquement
contrôlables de l'origine de l'islam et de la vie du prophète: «Concept de
Raison islamique: il ne s'agit pas d'une raison spécifique, différenciée ou
différenciable chez les Musulmans en tant que faculté commune à tous les
hommes; la différence est tout entière contenue dans le qualificatif islamique, c'est-à-dire dans le donné
coranique et ce que j'ai nommé l'Expérience
de Médine devenue, grâce notamment aux opérations successives d'ijtihâd, le Modèle de Médine» (ijt: 203).
Arkoun considère cette «traversée de l'ijtihâd vers la critique de la Raison
islamique» comme «longue et difficile». Il fait référence aux discussions sur
le statut de la femme dans la Sharî`a. Il est important de constater que l'ijtihâd classique diffère essentiellement
de la critique de la Raison islamique: c'est cette différence qui fait surgir
des questions à propos de la validité actuelle de l'application traditionnelle
des solutions de la Sharî`a, solutions qui sont présentées comme obligatoires
dans les pays islamiques. Il faut se poser aussi la question de la validité
professionnelle des oulémas qui appliquent et décident maintenant sur les
matières de la Sharî`a dans la vie des croyants. Est-ce qu'il faut remplacer
cette caste qui exerce un métier pour lequel la formation professionnelle n'est
plus adéquate, vu l'épistémologie des sciences modernes? A ces questions,
Arkoun apporte des réponses qui restent ambiguës (cf. 10, Débat). Il est vrai
que les personnes connues, comme Arkoun, si elles se prononcent clairement,
risquent d'être touchées - comme le prouve le sort de Fatima Mernissi, citée
par Arkoun - par «les foudres des cléricaux qui tiennent à conserver le monopole
du Magistère doctrinal» (ijt: 203).
Il faut que les oulémas fassent «des pas décisifs vers la
modernité intellectuelle». Et, si de son côté, le savant musulman, formé aux
disciplines de l'ijtihâd
classique, éloigné «des méthodes pluri- et transdisciplinaires de la science
moderne, se doit de ne pas blesser, brutaliser les consciences croyantes, les 'ulama doivent, à leur tour, remplir leur
tâche de médiateurs crédibles entre les consciences croyantes et les réquisits
de la connaissance scientifique moderne» (ijt: 204). Bien qu'Arkoun présuppose
que le savant musulman occupant la place de l'ouléma traditionnel aurait une
formation aux disciplines de l'ijtihâd
classique, la question se pose de savoir comment délimiter son domaine d'action
de façon à ne pas «blesser, brutaliser les consciences croyantes». Déjà, exiger
qu'on introduise «les réquisits de la connaissance scientifique moderne» pour
l'interprétation du Coran sera éprouvé comme un blasphème chez «les consciences
croyantes» dans le monde islamique. On y est presque complètement ignorant des
résultats d'un siècle de recherche scientifique dans le domaine d'un
orientalisme qu'on condamne généralement, avant même d'oser en prendre
connaissance. Cette prise de connaissance est de fait impossible, parce que la
majeure partie de l'œuvre classique de l'orientalisme du siècle passé se trouve
interdite.
A cause de cette interdiction, et aussi à cause de sa
fermeture à des projets innovateurs comme celui d'Arkoun, le monde musulman,
notamment le monde arabe, se prive de la seule défense effective contre une
polarisation fondamentaliste, qui est de plus en plus marquée. Le monde
musulman se livre, selon moi, volontairement à des types d'interprétation qui
engendrent un climat général de répression religieuse - et ce, y compris dans
les couches populaires -. En évitant une discussion ouverte, et en remettant
les affaires religieuses aux mains des policiers, les autorités responsables,
au lieu d'éclairer les esprits par le débat public, ne font que propager l'obscurantisme,
tout comme la violence et le suicide intellectuel et physique qui l'accompagne.
A titre d'exemple des problèmes par l'interprétation
coranique, Arkoun traite, sur la base des résultats de l'orientaliste américain
Powers, des prescriptions ayant trait à l'héritage et au testament. Les textes
coraniques qui vont suivre amènent la production d'interprétations qui se
contredisent. Il faut alors que certains textes coraniques aient la priorité
sur d'autres; certains textes doivent être «abrogés», selon le principe
classique de l'exégèse islamique, l'«abrogation». La démarche extrêmement
prudente d'Arkoun n'ose même pas encore tirer des conclusions concrètes sur une
formulation législative de l'héritage et du testament. Il ne s'agit chez lui
que des considérations méthodologiques et de leurs conséquences, afin de créer
une ouverture pour la pratique des législateurs. Les textes qui se contredisent
et qui font l'objet de discussions sont les suivants:
«Dieu vous commande dans le partage de vos biens entre
vos enfants, de donner aux mâles une portion double de celles des filles (...)
Vous ne savez qui de vos pères ou de vos enfants vous sont le plus utile. Dieu
vous a dicté ces lois. Il est savant et sage (4,12). (...) Dieu vous donne des
précisions pour que vous ne vous égariez pas, Dieu sait tout» (4,176).
En contraste avec ce commandement clair, le Coran
mentionne d'autres prescriptions, que l'exégèse classique comme celle de
Tabari, a fait concorder en invoquant le principe de l'«abrogation»:
«Il vous est prescrit, quand la mort se présente à l'un
de vous, et s'il est laissé des biens, qu'un testament soit fait par lui en
faveur de ses père et mère, de ses proches parents en accord avec la pratique
reconnue; c'est là une obligation pour ceux qui craignent Dieu» (2, 180).
«Quiconque altère ce testament après l'avoir entendu, le
péché en incombera à ceux qui l'altèrent; Dieu entend et sait tout» (2, 181).
«Quiconque craint de la part d'un testateur une injustice
ou un péché et réconcilie les héritiers, ne sera pas en faute. Dieu est pardon
et miséricorde» (2, 182).
«Ceux d'entre vous qui sont rappelés à Nous et laissent
des épouses, (devront leur laisser par) testament des ressources pour une
année; elles ne seront pas expulsées (du domicile conjugal); si elles le
quittent, il ne vous sera fait aucun reproche sur ce qu'elles auront décidé
d'elles-mêmes dans le cadre d'une pratique reconnue. Dieu est puissant et sage»
(2, 240).
b. Lecture de narrativité contre
lecture orthodoxe et lecture orientaliste.
En prenant pour exemple le commentateur classique Tabari,
qui, «soucieux de stabiliser l'exégèse», a pris la responsabilité
d'interventions grammaticales dans le texte, Arkoun montre comment
l'orthodoxie, en tant que formation historique de la majorité, s'impose à la
lecture et à l'interprétation du texte. Il manque «un examen critique à la
mesure de l'enjeu premier de tout problème de lecture: restituer la forme
linguistique authentique de la Parole de Dieu» (ijt: 208), et on reconnaît
l'«opportunisme des législateurs», lorsqu'il s'agit «de désigner les versets
abrogeants et les abrogés».
Pour authentifier les récits, la critique des chaînes de
garants (isnâd) des savants
classiques, dans les limites de l'historiographie de leur temps, ne trouve des
prolongements que dans la critique philologique des orientalistes: Elle «ne
fait que systématiser dans le sens positiviste (datations exactes, matérialité
des faits, restitution des textes et des significations, suspension de toutes
décisions sur les faits douteux...)» (ijt: 208). Malgré sa critique sur
l'orientalisme, Arkoun estime cette enquête philologique positive: «on pourra
franchir une étape que les anciens n'ont pu atteindre faute de moyens ou de
méthode adéquate» (ijt: 208). Sur ce point, la conscience croyante se montre
inutilement choquée, il faut au contraire que cette conscience se consacre à sa
propre réalité et se pose la question: «Comment passe-t-on, dans l'exégèse, du dire-vrai de Dieu (la Révélation) au dire-vrai du théologien-juriste (usûl al-din et usûl al-fiqh) pour garantir le croire-vrai de tous les fidèles» (ijt:
209).
Ce problème nous amène à une recherche qui n'est plus
philologique ou historique, il déplace «l'analyse vers la linguistique, la
psychologie historique et l'anthropologie sociale et culturelle» (ijt: 209).
Pour Arkoun, le problème central n'est pas de se concentrer, comme les
orientalistes, sur l'authenticité du texte, sur le dire-vrai du
théologien-juriste, ni de s'expliquer, comme théologien confessionnel, le
croire-vrai des fidèles, mais d'éclaircir la transmutation qui permet le
passage d'un niveau à l'autre. En posant ce problème, il aborde l'énigme
théologique de la naissance de la foi du croyant, et, conformément à sa propre
méthode, il insiste sur la nécessité d'une analyse scientifique mettant en
œuvre les différentes sciences qui étudient la religion. Pour Arkoun, dans une
pareille analyse, la notion centrale, c'est la narrativité du texte: «on
montrera comment la narrativité fait prévaloir la représentation imaginaire, sur
la raison historienne pour générer une «foi» inséparable de l'imaginaire
social» (ijt: 212).
Arkoun transcende donc les limites de la recherche
historique et philologique des orientalistes, et il critique le fait qu'ils se
considèrent comme bornés par ce domaine clos de connaissance. Mais à quel point
le projet d'Arkoun, avec son rejet des limitations de la science orientaliste,
est-il acceptable? A quel point les résultats de la recherche orientaliste de
la critique des textes, fonctionnent-ils encore dans le projet arkounien? En
voulant dépasser les limites d'une science spécialisée et entrer dans le
domaine interdisciplinaire, encore faut-il faire attention de ne pas «jeter
l'enfant avec l'eau du bain». L'étude du phénomène de la narrativité par des méthodes
anthropologiques pourrait-elle remplacer la critique historique?
Selon Arkoun, le but de l'exégèse coranique, c'est
d'indiquer et d'expliciter la transition de la narration du texte à la foi du
croyant; comment s'établit l'imaginaire croyant? Quelles sont ses relations
avec l'imaginaire social et culturel? Il y a trois parties en jeu, voire en
compétition pour faire prévaloir leur réponse: les exégètes classiques de la
tradition islamique, les historiens modernes de la discipline orientaliste, et
les croyants eux-mêmes, traditionnellement renfermés dans leurs convictions de
confession partielle. Chaque groupe a ses propres intentions dans sa recherche
de la compréhension du texte, et formule des questions à partir des intérêts
qui lui sont propres. C'est la raison pour laquelle l'exégète classique pose
d'autres questions que l'historien et le philologue: «Lorsque Tabari introduit
chaque explication d'un mot, d'une expression, d'un syntagme ou d'un verset
entier par la formule: «Dieu dit ... Yaqûlu-llahu»,
il ne s'interroge pas sur les conditions de possibilité épistémologique, puis
de légitimité théologique pour toute raison humaine d'expliciter les Intentions
exclusives de la Parole de Dieu. Qu'on ne dise pas que la raison IIIe-IVe
siècle de l'Hégire ignorait l'interrogation épistémologique; la raison
aristotélicienne était largement accessible aux intellectuels quand ils ne la
rejetaient pas a priori, de la
même façon qu'on a vite condamné les discussions théologiques sur le Coran
créé, au lieu de les approfondir, de les enrichir dans le sens d'une
confrontation ouverte entre raison philosophique, raison théologique et Logos
divin» (ijt: 226-7).
Il est alors important de ne pas rejeter, mais au
contraire d'«approfondir», et d'«enrichir» l'exégèse classique en la
confrontant aux sciences modernes. Pourtant l'intérêt que l'exégète
traditionnel porte au texte est essentiellement différent de l'historien
scientifique moderne, car, «seconde évidence»: «l'exégète traditionnel n'hésite
pas à trancher un point dont il établit, par ailleurs, la totale obscurité.
Tout en professant un respect de principe pour la Parole de Dieu, on n'hésite
pas à l'interpréter dans le sens qu'exigent le besoin d'unité de la communauté,
la pression de la coutume vivante, les stratégies de puissance et de contrôle
de la circulation des biens dans la société. Ce sont là, en effet, les enjeux
non avoués de toute législation sur les héritages» (ijt: 213).
Les enjeux de l'exégèse traditionnelle limitent le
domaine de ses réponses. Et cette limitation n'est pas le fruit du hasard et
n'est pas facile à remettre en cause, car elle aboutit à un système clos. Elle
creuse un fossé profond entre, d'une part, l'origine des vérités révélées, et
d'autre part, l'islam réellement existant, devenu idéologie étatique, que ce
soit dans le cadre ancien des califats ou dans le cadre moderne des
États-nations. Cette limitation de l'exégèse traditionnelle nous amène donc à
constater la troisième évidence, développée par Arkoun: «L'intervention des
exégètes et des juristes a creusé un fossé entre le système législatif visé par le Coran et le système
effectivement défini et appliqué dans le cadre de l'État califal et ensuite
musulman (sultanat, émirat et, aujourd'hui, royautés et républiques)» (ijt:
213-214).
Le fossé politique existant entre le message du Coran et
les systèmes de légitimation étatique eut pour résultat la création de
différents ensembles de corpus législatifs, et ce, non seulement pour le monde
musulman, mais aussi pour le monde juif et chrétien. A l'époque moderne, vu le
mode de connaissance, qui diffère de celui qui existait dans l'Antiquité, la
crédibilité de ces différents systèmes juridiques et politiques se trouve en
jeu et se trouve contestée. Les présuppositions intellectuelles et culturelles,
comme les présuppositions sociales et politiques permettant de répéter
inconditionnellement l'évidence des légitimations étatiques, se sont perdues.
Leur crédibilité ne repose plus que sur l'acceptation du miraculeux et sur
l'abandon inconditionnel à ce même miraculeux. Alors que la tradition avait
fait concorder foi raisonnable et foi surnaturelle, opposée à la logique et à
la science, l'histoire a créé un fossé entre l'une et l'autre foi:
«Les juristes-théologiens [de la religion juive, du
christianisme comme de l'islam] ont dû construire une science - le fiqh et ses fondements (usûl); le Droit Canon; la Halaka juive
pour vérifier `rationnellement' l'enracinement de la Loi dans la Révélation et,
par suite assurer la fonction instrumentale de la loi comme voie du Salut. On a
vu comment cette vérification est devenue problématique, puisque les outils
intellectuels et les cadres culturels qui la rendaient possible, voire aisée,
ont perdu aujourd'hui leur pertinence. Ainsi, le dévoilement des mécanismes sémiotiques
du discours narratif, les analyses de la métaphore et du symbole, la
perspective anthropologique sur les représentations mythiques ne permettent
plus aux récits traditionnels de plonger la conscience dans le monde du
merveilleux et du surnaturel pour suspendre toute objection critique et ouvrir
le cœur - au sens de Qalb,
siège de la connaissance savoureuse et «rationnelle» à la fois dans le Coran -
à toutes les vérités religieuses» (ijt: 228).
Arkoun s'efforce de sauver l'essence de la foi, qu'il considère
comme enfermée dans le secret de la narrativité des histoires racontées par le
croyant. Il reproche aux orientalistes, accusés de positivisme, de négliger et
même de nier cette vérité. Le conflit qui oppose le scientifique et le croyant,
porterait sur la narrativité de la foi, dont l'évidence serait à opposer aux
réalités de la science: «Les évidences
qu'on vient d'énumérer s'imposent au philologue historien moderne, mais pas à
la conscience croyante ni de l'exégète traditionnel, ni des fidèles qui,
jusqu'à nos jours, reçoivent les récits comme autant de «preuves» concrètes, de
mises en place «historiques», d'actualisations authentiques des versets
coraniques. L'évidence que recueille le croyant de l'ensemble des récits annule
toutes les évidences que le philologue historien utilise de son côté pour
rejeter, dans la représentation illusoire, la réalité imaginaire, la vision
incohérente, tout ce que revendique le croyant. Est-il possible de dépasser ces
deux positions exclusives l'une de l'autre et de proposer un champ
d'intelligibilité où le croyant et le philologue historiciste prennent
également conscience de l'inadéquation de leurs attitudes cognitives?» (ijt:
214)
Comment Arkoun résout-il ce conflit entre l'historien
moderne et le croyant? Pour lui, seules, l'anthropologie culturelle et la
psychologie pourraient vaincre cette exclusion mutuelle et stérile du croyant
et du scientifique, s'ils se montraient aptes à se retrouver ensemble sur un
terrain nouveau qui serait celui d'un même entendement. Pour Arkoun, ce nouveau
terrain pourrait avoir les contours de la critique de la Raison islamique,
critique qu'il a lui-même mise en place. Mais attentif aux réactions que
suscite son projet, Arkoun nous dit qu'il est lui-même victime d'un
«scepticisme croissant». L'adoption d'attitudes divergentes lui paraissent
liées aux positions de pouvoir, qu'elles soient d'ordre doctrinaire ou d'ordre
politique, occupées par les personnes qui émettent des jugements. On ne saurait
donc modifier ces attitudes en s'adressant à l'intellect seul.
De leur côté, les historiens et philologues modernes
obéissent eux aussi, selon Arkoun, à des préjugés. Ils ne s'intéressent pas aux
conditions qu'il faut poser à l'attribution de sens dans les traditions orales,
conditions qui diffèrent de celles posées à l'attribution de sens dans des
contextes écrits. Pour le prouver, Arkoun émet la thèse selon laquelle il
existerait un grand écart entre l'oral et l'écrit dans l'expression du sens.
Cette thèse me semble assez arbitraire et même artificielle, notamment pour
l'époque dont il s'agit:
«mais les philologues modernes ne s'inquiètent pas
davantage des conditions de production du sens en contexte oral et en contexte
graphique. Même fixés par écrit, les récits rassemblés par les exégètes, les
biographes de Muhammad, les historiographes, les collecteurs de la poésie
ancienne, doivent être rapportés aux conditions initiales de leur apparition et
de leur fonctionnement en contexte oral. Prenons deux exemples dans les récits
de Tabari rapportés ci-dessus: l'épisode du serpent qui surgit dans la pièce au
moment précis où 'Umar allait enfin se prononcer au sujet du sens de Kalâla; le geste du Prophète qui asperge
de l'eau de ses ablutions Jâbir ibn `Abd Allah évanoui. Dans les récits oraux,
ces épisodes ne donnent pas lieu à des questions critiques de la part des
auditeurs: ceux-ci entrent, au contraire, dans la sphère du merveilleux, de la
volonté mystérieuse de Dieu où les idées et les situations reçoivent
immédiatement une signification sûre, définitive, indiscutable. Quand on passe
à l'écrit, l'impression faite par ces interventions «miraculeuses» perd
progressivement sa force, donc sa fonction, jusqu'à ce que la lecture critique,
rationnelle l'élimine complètement comme relevant de la «légende», de
l'«hagiographie», c'est-à-dire de phénomènes de caractéristiques de la
conscience mythique et du mode de connaissance correspondant» (ijt: 215).
Lorsque les contes oraux sont transformés en textes
écrits, le merveilleux perdrait son pouvoir et ses fonctions. Or, la lecture
critique des orientalistes passerait ce phénomène sous silence. En faisant du
simple passage de l'oral à l'écrit, la cause d'une transformation du sens des
récits, qui, en perdant leur caractère miraculeux, acquièrent une «signification
sûre, définitive, indiscutable», Arkoun avance une thèse apodictique, qu'il
faudrait d'abord prouver. Les études de l'anthropologie montrent clairement
qu'il y a une relation entre l'apparition des textes écrits et la dimension
répressive des fonctions de prêtre et de fonctionnaire étatique, mais ces mêmes
études n'établissent pas la disparition du miraculeux et de l'irrationnel.
Arkoun pour les besoins de sa cause, impute de façon quasi clandestine sur le
plan intellectuel, au passage de l'oral à l'écrit et au fait narratif,
l'apparition de phénomènes qui jouent un rôle central dans son raisonnement.
Or, Arkoun, en passant sous silence des enquêtes anthropologiques qui
n'autorisent pas sa thèse, introduit des éléments qui relèvent, en fait, de la
manipulation. Pour Arkoun, le passage de l'écrit à l'oral acquiert un sens
nouveau et moderne, qui englobe même l'idée de sécularisation: le processus de
la transition de l'oral vers l'écrit signifie progressivement une
dé-sacralisation, perte de fonction du miraculeux dans le texte, jusqu'à la
disparition (ijt: 215).
A côté de cette orientation «positiviste» des
orientalistes qui ne tiennent pas compte de ce que le texte oral narratif
pourrait évoquer pour le croyant, Arkoun suppose que les exégètes classiques et
les juristes, les fuqahâ, ont adopté une attitude intermédiaire, mais tout
autant inadéquate: «Cependant, les fuqahâ
et les exégètes classiques occupent une position intermédiaire entre ces deux
systèmes cognitifs: ils consignent les récits dans leurs formes orales
initiales, ils en acceptent la substance et les intentions; mais ils imposent
des solutions pragmatiques pour élaborer un code fonctionnel (la sharî`a); les conditions de passage des
récits acceptés par l'attitude fidéiste au code réaliste et empirique - en
rupture notamment avec le sens du mystère - ne font l'objet d'aucun examen. Or,
c'est l'analyse de ce saut qui
intéresse aujourd'hui la psychologie de la connaissance, les modes
linguistiques et sémiotiques de genèse du sens et, par conséquent, la critique
de la connaissance prônée par l'exégèse, le droit, la théologie classiques»
(ijt: 216).
Il est difficile de s'imaginer que les juristes du début
de l'ère musulmane, aient commis une faute en voulant élaborer un code
juridique fondé sur des prescriptions concrètes figurant dans le Coran.
Evoquons ici, à titre d'exemple, les prescriptions des punitions «houdoud», qui
prévoient la lapidation pour les voleurs et les femmes adultères.
L'incompatibilité des mœurs voulues par ce code juridique avec la situation
actuelle, est la même que celle qui prévaut aujourd'hui pour les codes
attribués à Moïse dans la Bible. Elle n'a nullement pour cause le saut
épistémologique qui se serait opéré, du récit oral qui se situerait dans la
sphère du merveilleux, à la loi écrite codifiée. On ne peut que regretter
qu'Arkoun, en procédant à une intervention exégétique «postmoderniste», rate
précisément la possibilité de réinterpréter ces textes coraniques à la lumière
d'une contextualisation historique. Au Soudan, par exemple, le théologien
Mahmoud Mohammed Taha avait proposé une pareille contextualisation. Il
demandait de regarder les sourates révélées à Médine, qui traitent surtout de
la législation pendant l'établissement de la première communauté musulmane,
comme liées à la situation socio-historique de cette époque. Dans cette
optique, ces sourates sont susceptibles de réinterprétations, alors même que
les différentes sourates de la Mecque manifestent au croyant des vérités
éternelles du dogme islamique. De telles options font à l'heure actuelle
l'objet de discussion dans l'islam asiatique, y compris au niveau officiel.
J'en ai moi-même débattu, il y a peu, avec différents ministres des affaires
religieuses.
Arkoun concentre toute notre attention et la force
explicative de sa «raison islamique» sur le saut
de «l'attitude fidéiste au code réaliste et empirique», qu'il s'agisse de celui
attribué aux anciens juristes musulmans, ou qu'il s'agisse de celui attribué
aux orientalistes. Ce faisant, Arkoun obscurcit le vrai problème et se prive de
l'issue d'une ré-interprétation rationnelle. Pourquoi ne pas admettre que les
juristes de l'époque du prophète se sont honorablement acquittés de leur
devoir. Leur tâche consistait à contextualiser les passages du Coran au sein
d'un code juridique, conforme aux exigences et possibilités de leur époque.
C'est par exemple ce qu'ils ont fait pour ces passages du Coran consacrés à
l'héritage, qu'Arkoun étudie. Ces juristes ne semblent donc nullement avoir
trahi le «sens du mystère» du Coran. En reprochant aux juristes, à la lumière
de l'anthropologie (post)moderne, d'avoir procédé à un saut illicite, de l'oral vers l'écrit,
Arkoun semble émettre un jugement plutôt anachronique. Lorsque je lui ai posé,
à Amsterdam, une question sur les houdoud,
Arkoun ne m'a seulement répondu qu'en invoquant la nécessité de repenser la
signification du phénomène de la Révélation pour toute religion...
c. Dans le «champ de ruines» des
orientalistes.
Après les passages cités ci-dessus, Arkoun poursuit en
construisant une forte opposition entre la conscience du croyant et l'approche
scientifique, par exemple, des orientalistes: «On voit pourquoi la question de
l'authenticité des récits, chère aux philologues historicistes, comme autrefois
- mais avec moins de rigueur - aux traditionnistes (Muhaddithûn), passe au second rang; elle reste utile pour
repérer chronologiquement les transformations des systèmes cognitifs; mais elle
perd toute pertinence quand on veut expliquer comment aujourd'hui encore, laconscience fidéiste refuse avec passion toute révision critique d'une exégèse
et de normes juridiques fondées sur des récits de structure mythique. Le problème crucial devient alors la différence entre le sens stable, substantiel, garanti par Dieu
et les effets de sens de narrations et de
pratiques discursives qui varient en fonction du système cognitif
considéré. Les effets de sens des akhbâr
pour la conscience fidéiste sont des sens intangibles, merveilleux, voire
transcendants; ceux-ci deviennent, pour la raison critique moderne, de simples
effets de sens qui s'effacent dès que le
merveilleux inhérent à la connaissance mythique est réduit à de simples
projections de l'imaginaire humain» (ijt: 216, mots mis en italique
par RH).
Il me semble qu'attribuer au croyant une attitude
uniquement fidéiste constitue une erreur. Si l'on suit Arkoun, le croyant ne
saurait être satisfait autrement que par la narrativité des histoires
miraculeuses récitées. Pour nous, un vrai croyant, nous ne parlons pas d'un
bigot -, accepte les faits empiriques de la réalité historique et se méfie des
fantaisies, comme tout un chacun dans le monde moderne. Il me semble également
erroné d'accuser les orientalistes modernes de réduire les données de la foi «à
de simples projections de l'imaginaire humain», parce que ce jugement de valeur
dépasserait largement les limites de leur démarche scientifique. Leur procédé
de comparaison, au même niveau, des motifs mythiques issus de différentes
sources religieuses, n'implique en soi absolument pas un jugement réducteur, ni
psychologique, ni ontologique. Un bon historien ou phénoménologue ne dépasse
pas les limites scientifiques de sa discipline: il constate les ressemblances
et éclaire des perspectives, mais abandonne l'explication de la signification
religieuse aux théologiens. Sur ce point, je suivrai dans le paragraphe suivant
une proposition de la théologie allemande.
Arkoun, quant à lui, est convaincu d'avoir trouvé la clef
de l'exégèse moderne dans le phénomène de la narrativité et dans le nouveau
sens du mythe, aussi condamne-t-il avec indignation les orientalistes ignorants
de leur crime, qui ne lui laissent qu'«un champ de ruines»: «Il est vrai que la méthode philologique et historiciste appliquée aux
textes sacrés d'une tradition religieuse laisse un champ de ruines;
les Musulmans peuvent légitimement s'indigner devant une recherche
intellectuellement irresponsable qui détruit sans même poser quelques pierres
d'attente en vue d'une reconstruction. Les religions ont fait vivre les
sociétés pendant des siècles; il n'est pas permis de les disqualifier par une
intervention scientifique incomplète, fragmentaire, réductrice, se limitant à
la pratique d'une érudition absente. Mais les croyants, musulmans et autres,
perdent tout droit à la protestation, à la condamnation lorsqu'un chercheur
pousse son investigation dans toutes les directions requises par l'étude d'une
religion vivante» (mots mis en italique par RH, ijt: 206).
Il nous semble qu'Arkoun, en se réservant prudemment un
espace pour sa propre «investigation dans toutes les directions requises»,
construit, à son propre bénéfice, une séparation artificielle entre, d'un côté,
l'œuvre des orientalistes classiques comme Nöldeke, Goldziher, et Bell, qui
laissent un «champ de ruines», et d'un autre côté, l'étude de l'Américain
Powers, qu'Arkoun utilise pour cette lecture-ci du Coran, en prétendant que le
travail de Powers diffère des œuvres qui l'ont précédé. Ses reproches ne sont
nulle part prouvés. Aussi est-on fondé de se poser la question suivante: serions-nous
ici en présence d'une concession politique faite par Arkoun envers le monde
arabe, qui n'autorise pas qu'on se consacre aux études orientalistes dans
l'enceinte de ses universités?
Quelle est finalement la signification concrète des
versets du Coran sur l'héritage, que nous venons de citer? Les exégètes
classiques ont pris la décision d'«abrogation». Ils ont abrogé les versets 4:
11 et 12 de la quatrième sourate. Ils se sont autorisés cette intervention sur
la base des conditions socio-économiques, dans l'espace de liberté, limité, que
la société de leur temps leur a imparti. Ils rangent tous les versets du Coran
selon une chronologie fixe, et y font appel en cas opportun.
Certes, les orientalistes, identifiés par Arkoun aux
historiens positivistes, peuvent contester cette intervention, à partir de leur
propre point de vue. Toutefois, toujours selon Arkoun, l'essentiel du problème
leur échappe. Ce qui est en jeu, c'est la compréhension du phénomène religieux
à partir de la société où elle se présente. Il ne faut pas observer, juger ou
critiquer la religion en adoptant un point de vue qui lui est extérieur.
L'approche nouvelle qu'Arkoun propose, implique un rôle central pour
l'anthropologie culturelle comme pour la psychologie. Différentes disciplines contribueront
à esquisser une théo-anthropologie, qui fera le pont entre les positions
exclusives de l'approche du croyant et de celle de la science.
Arkoun constate donc l'existence de divergences profondes
entre la méthode des historiens critiques, pratiquée par les orientalistes,
taxés de positivisme, et la méthode pratiquée par les exégètes classiques. Il
constate également que la réalité de la foi des croyants n'est prise au sérieux
par aucun de ces deux groupes. Arkoun prétend par sa méthode critique de la
raison islamique, dépasser aussi bien les orientalistes que les exégètes
classiques. On cherchera cependant en vain, chez Arkoun, des résultats concrets
de sa méthode. Apparemment, il estime qu'il est encore trop tôt pour confronter
les croyants avec ses nouvelles interprétations. Il semble ne vouloir indiquer
que la voie qui mène à ces interprétations.
d. Les «ruines» déconstruites: confrontation
avec l'interprétation existentiale de la théologie allemande.
De la rupture historique entre prémoderne et
(post)moderne (traités 2c), il s'ensuit qu'il existe une lecture classique et
une lecture moderne du Coran, dont Arkoun formule les postulats (par exemple,
lec: 46-50). Se référant à la formule de Ricœur, Arkoun pose comme l'un des
postulats classiques l'enfermement dans un cercle herméneutique: «La
disparition du prophète a enfermé tous les croyants dans un cercle
herméneutique: chacun est confronté, désormais, au texte qui re-présente la Parole; chacun doit
«croire pour comprendre et comprendre pour croire»». Le cercle herméneutique
(Gadamer 1960; Ricoeur 1965: 67) commande et la situation du texte et la
situation du lecteur dans leur relation mutuelle; le texte détermine la lecture
du lecteur et l'entendement du lecteur détermine le texte. Cela signifie que le
lecteur ne peut pas se situer en dehors de sa propre compréhension du texte,
mais cela signifie aussi, par conséquent, que toute référence à la vérité
devient arbitraire.
Ce thème a été repris par le postmodernisme dans sa
théorie de la relativité des «discours», des jeux de langues autosuffisantes,
sans possibilité de référence à une vérité englobante de ces «discours». Bien
qu'Arkoun voie un écart entre l'entendement classique et l'entendement moderne
des textes des saintes Écritures, il convient de se demander si lui-même
n'accepte pas cette proposition de relativisme absolu. Arkoun ne propose-t-il
pas, en effet, de faire de l'entendement croyant du fidèle l'objet central de
la recherche, ce qui implique une insertion circulaire du croyant et du texte
révélé? Comme nous l'avons vu, c'est la foi du croyant qui lui permet de juger
de la rectitude de l'analyse. C'est ainsi, selon Arkoun, que l'on évite le
champ de ruines laissé par les orientalistes. Il va de soi qu'avec un tel
raisonnement, il sera facile d'introduire les principes circulaires de
l'évidence de l'exégèse classique dans l'épistémologie moderne: quel rôle
joueront alors les faits historiques qui constituent l'objet de la recherche de
la science orientaliste?
L'introduction du cercle herméneutique dans le mystère de
la foi du croyant, dans la réalité miraculeuse indépassable, - renfermé dans le
discours de l'oralité narrative -, n'exclut-elle pas la réalité historique
comme condition de l'entendement du texte? Ne sommes-nous pas renvoyé ici à un
pluralisme de discours sans référent transcendantal capable d'établir une
hiérarchie de la vérité. Ne sommes-nous pas renvoyé ici à un postmodernisme qui
a perdu la notion d'une vérité englobante, qu'elle soit philosophique ou
religieux? Nous posons ici la question scientifique centrale qui se pose dans
l'interprétation des textes sacrés.
On prendra encore davantage garde à cette ré-introduction
d'un principe circulaire dans l'interprétation des textes, si on prête
attention à l'image dont use Arkoun pour décrire sa propre approche moderne:
«Cette connaissance est une sortie
répétée hors de la clôture que
tend à constituer toute tradition culturelle ... Cette sortie correspond à la fois au geste spirituel des
mystiques qui ne se stabilisaient dans aucune étape
au cours de leur marche (sulûk)
vers Dieu; au refus épistémologique du chercheur-militant qui sait que tout
discours scientifique est une approximation provisoire» (lec: 50). Arkoun sort de la clôture logocentrique d'une vérité englobante comme le fait
un mystique qui continue à percer la connaissance évidente et quotidienne en
passant par des stades de méditation dont la gradation ne connaît pas de fin.
Qui plus est, dans la tradition de l'islam, surtout dans celle du chi`isme, ce
qu'on recherche, c'est l'explication des significations cachées (batin) qui sont pluriformes, ambiguës, et
qui, en tout cas, ne se laissent pas contrôler scientifiquement. Bref, il faut
se poser la question de savoir si les historiens auront encore un rôle pour
détecter des faits historiques, si un cercle herméneutique et mystique, qui
varie selon l'entendement du croyant, analogue aux stades mystiques, détermine
dorénavant la vérité variable des «discours»? Ce cercle herméneutique introduit
par Arkoun, ne remplace-t-il pas l'intelligibilité circulaire et fermée de la
prédication? Mais est-il nécessaire de comprendre la réalité du «kérugme», la
réalité de la prédication, incorporant la foi du croyant, comme accessoire
émotionnel à la manière d'Arkoun?
Il me semble que l'impasse dans laquelle Arkoun s'est
engagé dans sa pratique de son exégèse coranique, n'est pas nouvelle. Le
dilemme dans lequel le chercheur est enfermé, entre les résultats de la
recherche historique et la réalité de la foi du croyant, a été déjà discuté, il
y a quelques décennies, en Allemagne. On y a étudié ce qu'on a appelé le
«kérugme de la foi», c'est-à-dire l'énonciation, la proclamation de la foi, en
analysant comment la foi est apparue dans l'histoire. C'est la raison pour
laquelle une référence à la solution offerte par la théologie dialectique
allemande s'impose. Il y a un siècle déjà, les théologiens protestants libéraux
notamment, se trouvaient devant la question: quelle importance la science
doit-elle attribuer aux faits historiques pour expliquer l'apparition du
christianisme? Albert Schweitzer a donné un aperçu de la recherche, avant que
des théologiens comme Rudolf Bultman et Karl Barth ne se disputent dans les
années soixante sur ce problème.
Depuis Renan, la question se posait ainsi: s'agissait-il
avec la personne de Jésus d'une personne historique ou d'une légende? La même
question se posait aussi pour le prophète Mohammed. Les historiens qui
s'inscrivaient dans la tradition de Renan étaient victimes d'un malentendu. Il
leur fallait en effet expliquer l'origine de la foi de la communauté des
croyants sur la base des faits historiques. Si la recherche historique pouvait
prouver que les miracles comme la résurrection du Christ n'avaient pas de
fondement historique, la foi des croyants manquait alors, elle aussi, de
fondement, et il fallait renvoyer la réalité de la foi à un monde mythique
illusoire. De la réalité de la foi, il ne restait qu'une «vie de Jésus», qui
revêtait une valeur éthique et poétique. La raison moderne, en effet, surtout sous
sa forme rationaliste ou positiviste, exclut les miracles, les dogmes de la
tradition chrétienne ne sauraient donc avoir d'autre origine que la
manipulation humaine. Toutefois, pour ces scientifiques, la genèse de la
croyance de la communauté d'origine, l'apparition de cette foi, restaient une
énigme, et ne pouvaient qu'être réduite à une aberration historique.
Il va sans dire que le même défi intellectuel se pose aux
historiens à propos de l'islam. Arkoun résout le problème, nous l'avons vu, en
accusant l'orientalisme de s'embarrasser d'un faux problème. Selon Arkoun,
l'orientalisme ne fait pas de distinction claire entre conscience mythique et
conscience scientifique. On voit facilement l'impasse dans laquelle Arkoun
s'est engagé si on lui demande, comment le prophète Abraham, présent à La
Mecque, aurait pu jouer un rôle fondateur dans les données du hadj. Comment
faut-il comprendre ces histoires dites historiques, racontées dans le langage
du Coran? Arkoun nous offre la réponse suivante: «Ce fonctionnement à la fois
métaphorique et métonymique du vocabulaire, est renforcé par l'emploi de
coordonnées spatio-temporelles propres au langage mythique. Aucun énoncé ne
peut être situé dans l'espace décrit par notre géographie ou le temps parcouru
par notre histoire positive. La référence à Abraham est particulièrement
significative à cet égard: nous sommes renvoyés à un personnage, à un temps et
à des événements mythiques, c'est-à-dire à des réalités mentales incontrôlables
par les procédés habituels de la raison logique. Si nous posons les questions
de l'historicité d'Abraham, de sa venue en Arabie, de sa relation à la Ka'ba,
de son rôle fondateur du Hadj monothéiste, nous sortons de l'espace d'intelligibilité propre à la
conscience mythique pour entrer dans celui de l'intelligibilité expérimentale
et logique. C'est ce qu'avait fait, maladroitement, Taha Hussein dans son
fameux livre sur la poésie anté-islamique. Aujourd'hui, la pensée religieuse
affronte, avec de nouveaux moyens d'analyse, les problèmes nés de la
confrontation entre conscience mythique et conscience historique. Le verset 26
résume admirablement les valeurs fondatrices de la Religion d'Abraham dans le
Coran: autour de la Figure d'Abraham, s'organise un récit de fondation qui
utilise des éléments disparates (récits bibliques, récits arabes sur La Mecque
et la Ka'ba)» (lec: 165).
Arkoun fait donc appel à l'«intelligibilité propre à la
conscience mythique» séparée de la réalité propre «de l'intelligibilité
expérimentale et logique» qui incluerait notre conception du «temps parcouru
par notre histoire positive». Sortir du premier type d'intelligibilité pour
s'enfermer dans le second, telle serait la faute commise par Taha Hussein comme
par les orientalistes. En adoptant, à l'instar de Michel Foucault, la thèse de
la séparation historique des différents modes de connaissance, des épistémès, et donc des deux
intelligibilités dont il est question ici, Arkoun cherche à résoudre le
problème et à se préserver des exigences des orientalistes, accusés de violer les
frontières de leur propre intelligibilité. En voyant dans la réalité de
l'imaginaire de la communauté des croyants une imperméable «intelligibilité
propre à la conscience mythique», le problème serait résolu. Selon Arkoun, les
approches nouvelles de la science d'histoire des religions expliquent comment
traiter cette intelligibilité spécifique.
Si donc quelqu'un réitère, non sans acharnement, sa
question à propos de la présence effective du prophète Abraham à la Mecque,
présence que mentionnent les récits coraniques, Arkoun ne voit aucune réponse à
lui apporter (dem: 41). On pourrait pourtant implicitement conclure du texte
que dans notre «histoire positive», elle n'a pas eu lieu... Arkoun ne daigne
pas répondre et se cantonne à renvoyer aux ruines que laisse derrière eux les
orientalistes. Arkoun prétend que cette question ne peut être posée au niveau
de la raison du quotidien, sans rater la compréhension du caractère propre du
mythique.
Il est évident que cette réponse ne suffit pas à l'homme
ordinaire, pas plus qu'elle ne suffit à des chercheurs scientifiques comme les
orientalistes, qu'il condamne. Ces derniers insistent pour savoir quel rôle
jouent les faits historiques, et ce, d'autant plus que, dans le cas de Mohammed
bien davantage que dans le cas de Jésus, ils sont plus faciles à détecter et
plus élaborés. A la vérité, Arkoun paraît ne rien faire des résultats de la
riche tradition scientifique de la recherche historique. Sa critique de la
raison islamique exclut de fait, les résultats du travail d'orientalistes comme
Nöldeke, Goldziher, Bell, Watts et d'autres encore. Dans une telle perspective,
l'écart entre l'islamologie scientifique et l'interprétation des textes
coraniques est maintenu dans toute sa stérilité.
Arkoun s'abstient de nous expliquer les raisons pour
lesquelles il rejette totalement les résultats de l'orientalisme scientifique.
Il est néanmoins un fait évident que dans les pays islamiques, notamment dans
les pays arabes, cette approche historique qui consiste à questionner les textes
sacrés, se trouve être l'objet d'une interdiction extrêmement sévère. Aucune
faculté théologique officielle, dans les pays arabes, accepte ces approches
scientifiques, qui, depuis plus d'un siècle, ont prouvé leur valeur. Elles ont
en effet révélé quantité de faits exacts qui contribuent à expliquer et
confirmer en détail comment est apparue la révélation islamique du prophète.
Paradoxalement, ces données historiques modernes se montrent jusque dans le
détail, conforme à la tradition islamique elle-même, et ne font que confirmer
ce que nous transmettent les historiens classiques de l'islam. En réfutant
l'approche historique moderne, les musulmans élargissent encore l'écart entre
la foi et la science.
Je me demande d'ailleurs si cette impasse, chez les musulmans,
est nécessaire. Ne serait-elle pas plutôt artificielle pour la simple raison
que la plupart des faits historiques ne contredisent pas la tradition
islamique? La richesse des faits puisés des sources historiques ne fait que
confirmer le récit sacré.
Reste le problème, abordé par Arkoun, de l'explication de
l'origine de la «foi du croyant», ou mieux de l'explication de l'origine de la
communauté des croyants chez les musulmans. Une reconnaissance de la réalité
historique serait-elle incompatible avec la foi? Menacerait-elle tellement la
conviction du croyant qu'elle ne serait abordable qu'à la condition de se
référer à une «intelligibilité propre à la conscience mythique»?
Pour éclairer le problème, la «théologie kérugmatique» de
l'école de Bultmann a choisi une autre méthode, en prenant au sérieux les
résultats de la recherche historique dans l'étude de l'origine de la foi. En ce
qui concerne la situation épistémologique de la foi comme de la théologie
scientifique, Bultmann parle de l'existence de deux paradoxes de la foi. Le
premier paradoxe de la foi concerne l'actualisation homilétique dans la
prédication et dans la prière. Le deuxième concerne l'objectivation
scientifique dans la théologie, qu'il faut regarder comme une objectivation
paradoxale parce que l'objectivation pratiquée par la théologie signifie le
soulèvement (Aufhebung) de cette objectivation. Malgré ce paradoxe, Bultmann
maintient sévèrement l'objectivation scientifique du langage croyant, et ne le
fait pas absorber par la prédication homilétique, comme le faisait Levinas:
«C'est cela le paradoxe de la foi chrétienne, que l'action eschatologique qui
détermine la fin du monde, est devenue dans l'histoire du monde un événement
(Ereignis), qui s'actualise en chaque sermon, qui se prouve vrai sermon, comme
en chaque réveil chrétien. C'est cela le paradoxe de la théologie, qu'il faut
qu'elle parle en notions objectives, - comme toute science, sur la foi -,
tandis qu'elle sait que son langage ne trouve son sens que dans le soulèvement
(Aufhebung) de cette objectivation» (Bultmann et Jaspers, o.c. 72).
Bultmann se réfère au fait herméneutique selon lequel
l'exégète a toujours certaines idées préconçues qui président à sa lecture du
texte: «L'interprétation adéquate de la Bible (...) consiste à montrer quelle
compréhension de l'existence humaine est mise en lumière et présentée comme
évidente dans la Bible» (o.c. 192). Des théologiens orthodoxes comme Karl Barth
considèrent, compte tenu de l'existence de témoins oculaires croyants, que la
résurrection de Jésus, après sa mort, constitue un fait historique. Bultmann
coupe sur ce point le lien avec l'histoire des faits et introduit les résultats
de la recherche historique à titre de condition dans l'exercice de la pensée
théologique (o.c. 188). Avec la résurrection de Jésus, il ne s'agit pas, pour
le croyant chrétien, de la croyance dans la réalité des miracles. Tout au
contraire, la croyance aux miracles, que nous venons aussi de constater chez
les islamistes, signifie une sécularisation illicite: «Il s'agit de
sécularisation si le langage de Dieu dans la nature est entendu comme
légitimité et finalité du procès de la nature, sur la base duquel il faudrait
conclure à la sagesse du Créateur» (o.c. 123).
En réduisant la foi à n'être qu'une réalité miraculeuse,
on réduit la foi à une information analysable dans les termes des sciences
naturelles. Or, c'est précisément cette conception positiviste des données
révélées, qui permet une sécularisation réductrice. Et c'est justement cette
forme réductrice de sécularisation que l'orthodoxie et l'intégrisme confirment
à leur insu en transformant faussement la foi en savoir scientifique. Cette
démarche sectaire transforme le croyant en un sujet irrationnel, capable
d'énoncer des absurdités, et prive la science de toute appareil théorique de
contrôle, la rendant ainsi contradictoire.
Dans ma description, par exemple de la foi islamiste,
j'ai dénoncé cette sécularisation comme une identification positiviste de
différents modes de compréhension qui s'excluent. Cette identification d'unité
de la réalité miraculeuse avec les lois des sciences naturelles signifie une
réduction de la foi. A l'opposé de cette identification contradictoire, il y a
l'interprétation de Bultmann qui veut que le sens «des symboles mythologiques»
réside en ce qu'ils parlent «de l'espérance, comme l'avenir de Dieu, comme
l'accomplissement de la vie humaine» (o.c.90).
Selon Bultmann, la réduction de la foi à la science
naturelle ne constitue pas la seule conséquence d'un processus de
sécularisation fausse. Cette démarche embrasse aussi la spiritualisation de la
foi ainsi que la réduction de la foi à l'éthique et à l'esthétique. Faut-il
donc toujours regarder la sécularisation comme un processus réducteur et
destructeur de la foi? Je ne le crois pas. Les trois grandes religions
prophétiques incorporent elles-mêmes une tradition de sécularisation, dans la
protestation prophétique qu'elles émettent contre la sacralisation de la
création. Ces religions poussent à un désvoûtement des idoles ensorcelées, à
une libération de l'homme, de la magie, à une égalité dans la société, des
fonctions sacrés et des fonctions profanes devant Dieu. C'est la raison pour
laquelle, face à la thèse d'une sécularisation destructrice, Bultmann met
l'accent sur le fait, que le christianisme «lui-même a été un facteur décisif
pour la sécularisation du monde, notamment parce qu'il a libéré le monde de la
sacralité, ... par cette libération, la foi chrétienne a découvert la liberté
de l'homme en face du monde». Je crois qu'il faut voir la révélation de l'islam
comme la prédication de la même libération sécularisée. Le monothéisme strict
de l'islam impliquait le même désenchantement sécularisé vis-à-vis du monde
sacralisé.
Croire que la facticité historique pourrait réfuter la
réalité de la foi repose sur un malentendu. Le fait qu'on puisse beaucoup moins
s'informer sur la vie de Jésus que sur la vie de Mohammed ne joue pas un rôle
important. Les faits historiques ne sont pas le fondement de la croyance, parce
que la croyance se base sur le témoignage transmis de l'annonce et de la
prédication d'un acte de foi de la communauté d'origine, acte de foi dont la
prédication comprend et applique de nouveau, pour chaque époque, le contenu. Il
est donc inévitable que la foi interprète son propre contenu selon les données
d'une actualité changeante. Le croyant se rend compte des changements qui se
produisent dans le monde et interprète son adhésion à une foi qui lui a été
transmise par une tradition millénaire, en l'adaptant adéquatement au niveau
des significations du monde actuel. Pourtant, cette adhésion à une foi
transmise ne contient aucune connaissance surnaturelle, pas plus qu'elle ne
contient de connaissances scientifiques dans le sens moderne. Il ne s'agit donc
pas d'une théosophie, ni d'une anthroposophie. Selon les paroles de Bultmann:
«Jésus ne parle nulle part d'un monde céleste. Il ne communique pas davantage
de mystères cosmogoniques ou de mystères sotérologiques, comme le font les
personnages rédempteurs du gnosticisme... C'est pourquoi les idées du Nouveau
Testament ne valent qu'autant qu'elles mènent à développer une compréhension
sur Dieu, sur le monde et sur l'homme à partir de la foi, dans une situation
concrète» (o.c. 586).
Il faut en conclure que l'acte de foi du croyant concerne
son attitude envers la révélation sur la relation de l'homme envers Dieu, et
envers la signification, - au niveau du sacré -, du monde vu comme création et
situé dans cette alliance entre Dieu et l'homme. La foi se base à titre
primordial sur une tradition de confiance en Dieu, tradition qui a été
transmise au fidèle par la communauté des croyants, la foi ne se base pas sur
quelque clairvoyance à propos de vérités appartenant au domaine des sciences
naturelles. Les symboles de la foi, tout comme les formes concrètes de la
révélation, ne renvoient qu'aux promesses divines impliquées dans l'acte de
confiance du croyant en son Dieu, et ne renvoient pas aux connaissances
scientifiques ou théosophiques.
Comment se situe la théologie d'Arkoun par celle de Bultmann?
D'abord, Arkoun rejette l'importance «kérugmatique», le caractère prédicative
de la théologie, pour détecter la foi du croyant (cf. 10-d). Pour Bultmann, la
théologie est kérugmatique, ou encore prédicative, toute foi étant conviction
d'être guidé par Dieu. Bultmann considère que c'est l'apparition de la foi même
dans la communauté des premiers croyants, qui est miraculeuse.
Or, Arkoun voit dans le caractère kérugmatique de la foi
une réalité non pas théologique, mais sentimentale et homélitique (cf. 10-d).
La «démythologisation» des faits miraculeux par Bultmann, est considéré comme
du positivisme (cf. 2-a). Arkoun n'accepte ni le positivisme, qui récuse les
faits miraculeux, ni la religion traditionnelle, qui croit dans les faits
miraculeux. Mais Arkoun refuse également la voie proposée par Bultmann.
Pour Arkoun, la démythologisation des faits présentés
traditionnellement comme miraculeux par les religions, telle que l'entreprend
Bultmann, relève du positivisme. C'est la raison pourquoi, Arkoun n'a-t-il
d'autre issue que d'accepter malgré lui, les faits miraculeux du récit sacré
comme fondement historique inviolable de la foi islamique. Les «ruses» de sa
raison islamique essayent, en vain, d'effacer et de nier l'importance des
données sur les faits historiques, apportées par les orientalistes. Le récit
coranique sur Abraham reste donc une énigme ouverte.
En faisant la distinction entre la réalité de la foi et
la réalité miraculeuse du gnosticisme chrétien, la théologie chrétienne moderne
a ouvert la possibilité d'une acceptation des faits historiques, même si ceux
qu'on peut relever à propos de Jésus sont particulièrement peu nombreux. C'est
la raison pour laquelle nombreux théologiens croyants reconnaissent le résultat
des recherches des historiens. Il arrive même que le théologien croyant et
l'historien se confondent en une seule et même personne, pour autant qu'elle
respecte les limites posées d'une part, par la théologie, et d'autre part, par
les disciplines historiques. Chez Arkoun, une telle cohabitation n'existe pas,
et la guerre entre les deux disciplines continue à sévir comme avant.
Comment la nouvelle raison islamique arrive-t-elle à
interpréter le Coran? Bien qu'Arkoun se crée un espace nouveau d'interprétation
du Coran et de la tradition, il le fait d'une façon qui n'est pas celle de la
théologie «scientifique» du christianisme moderne: Arkoun distingue «le fait du
Coran» dynamique et oral, et le texte canonique, fixé et écrit, du Coran
transmis. Cet espace lui permet d'établir une distance, de la Parole révélée
directe, à l'Écriture coranique comme texte référentiel. Cette distance lui
offre la liberté de l'interprétation scientifique, tout comme la distance entre
Jésus comme Parole vivante de Dieu, et les textes de témoins, l'Évangile transmise,
rend possible la théologie chrétienne.
Dans ces conditions, on pourrait penser que les oulémas
des pays islamiques sont favorablement impressionnés par la guerre qu'Arkoun
mène contre les orientalistes. Mais il n'en est rien. La voie de la modernisation
choisie par Arkoun exige en effet l'acceptation des méthodes de la science
moderne, notamment l'acceptation des méthodes de l'anthropologie et de la
linguistique. Elle exige qu'on introduise ces démarches dans le champ de la
théologie islamique. Or, les oulémas s'y opposent absolument. Arkoun prétend
nous montrer la juste voie entre d'un côté, le fidéisme des «croyants»
intégristes et orthodoxes, et d'un autre côté, le positivisme des orientalistes
«scientifiques». En tout cas, Arkoun, en prenant cette position, se soustrait
de fait aux attaques véhémentes des fondamentalistes qui l'accusent d'imiter
les méthodes des orientalistes: Arkoun refuse autant que les intégristes, les
méthodes de la recherche historique, qui ne constituent, selon lui, finalement
que des «champs de ruines».
8. RUPTURES.(retour) Trois ruptures épistémologiques qui fonctionnent comme clefs pour l'œuvre
d'Arkoun.
a. Le «fait du
Coran» comme événement oral: l'islam comme objet de l'anthropologie.
Quel est pour Arkoun le statut épistémologique du Coran écrit? Arkoun utilise
l'expression de «fait du Coran», qu'il définit comme «l'Appel adressé à la
conscience humaine pour la centrer sur les conditions existentielles de sa
promotion, de son épanouissement» (ess: 311). Cet appel nous atteint par
l'intermédiaire d'une langue spécifique et des expériences économiques,
politiques, morales et sociales de l'Arabie du VIIe siècle. En contraste avec
ce fait original, le «fait de l'islam» est la «projection historique concrète»
de cet appel divin. Les forces politiques et idéologiques ont déformé et
remplacé le sens et le contenu du fait coranique: «le fait islamique a usurpé
le sens et la portée du fait coranique par une promotion arbitraire - ou mieux
idéologique - de l'immanent au transcendantal, ... de la loi à l'esprit, du
code fermé au Message ouvert» (ibidem). L'arbitraire politique a pris la place
de la volonté univoque de l'inspiration originale, c'est le «triomphe d'un
islam officiel avec Mu`âwiya» (ess 312). Un canon fixé et sélectionné s'est
substitué à la récitation. Cette orthodoxie a abouti à de multiples islams,
«récupérés par les partis nationaux uniques», qui sont jusqu'à aujourd'hui
monopolisés et politisés par les gouvernements arabes et islamiques. Lorsqu'on
parle d'«Islam», on parle, de fait, d'«une entité abstraite dont le contenu
réel varie avec la culture et l'appartenance ethnopolitique de chacun» (ess
312). Cette transition, de la révélation coranique à l'islam réellement
existant, amène le chercheur à se poser une série de questions pertinentes à
propos du dogme islamique. Si la codification du Coran a déjà subi un processus
d'«étatisation», qu'est-ce que le Coran pour Arkoun? Pour lui, le phénomène du
«Coran» a deux significations: il représente à la fois un texte écrit fixé et
un corpus d'énoncés.
«On est parvenu au seuil politico-religieux à partir
duquel une solidarité de fait entre Sunnites et Chî`ites s'imposait pour
défendre le caractère intangible d'un texte commun. L'historien peut, dès lors,
retenir la définition opératoire suivante:
Le Coran est un corpus fini
et ouvert d'énoncés en langue arabe auxquels nous ne
pouvons avoir accès qu'à travers le texte
graphiquement fixé après le IVe/Xe siècle. La totalité du texte ainsi fixé a
fonctionné simultanément comme une œuvre
écrite et comme une parole
liturgique. Cette définition insiste sur le passage de la parole au texte; elle
fixe l'attention sur la forme réellement transmise qui a servi de base à
l'élaboration de toute la pensée arabo-islamique. En outre, la forme transmise
est présentée non comme un texte relevant de la seule approche philologique,
mais comme un texte renvoyant à un langage
religieux. Or, celui-ci s'épanouit sur trois plans solidaires: le
culte (gestes, rites, récitations comme moyens d'expression clef de l'âme
religieuse); la loi (institutions, droits des hommes, droits de Dieu); la
pensée (théologie, éthique, mystique, exégèse, sciences auxiliaires). Il y a eu
effectivement une impressionnante expansion du discours coranique sur tous ces
plans, ainsi qu'on le verra. L'âme religieuse vit de façon indivise l'acte de
prière ou de pèlerinage, l'acte d'obéissance à la Loi (charî'a) et l'acte de réflexion sur les
significations de la Parole révélée» (pen: 8-9).
Arkoun parle dans une définition surprenante du «texte graphiquement fixé après le IVe-Xe
siècle», texte qui serait la seule possibilité d'entrer en contact avec le fait
coranique original. Or, sa constatation est en contradiction avec les faits: on
sait que le prophète avait des secrétaires à sa disposition, qui notaient les
énoncés révélés (Watt 1990); on sait aussi que des codifications antérieures à
celle d'Othman ont eu lieu, et que ces codifications ne mettent pas en question
le corpus du texte. La science des orientalistes a prouvé que les changements
subis par le texte écrit ont été minimes, et n'ont concerné que l'écriture,
sans avoir d'importance pour le sens du texte.
Le texte du Coran renvoie à un «langage religieux» sur
trois plans, à savoir, le culte, la loi et la pensée. Réfutant l'interrogation
historique des orientalistes, Arkoun définit le Coran comme «parole de vie» du
croyant: «le Coran n'est pas un document qu'interroge l'historien, mais une
parole de vie: les énoncés déterminent les conduites rituelles, éthiques,
juridiques des croyants, ils délimitent le champ de leur activité
intellectuelle et imaginaire; ils engendrent et nourrissent les formes de leur
sensibilité. Voilà pourquoi l'exégèse du discours prescriptif qui a permis
l'élaboration de la Loi religieuse (chari`a)
a eu la priorité et a imposé ses méthodes (cf. la science des
sources-fondements de la Loi = usul al-fiqh)
à l'analyse des autres types de discours» (lec: 73).
Dans une définition de 1975, Arkoun élabore cette idée de
discours différents en mettant l'accent sur l'écart entre parole et texte
écrit. C'est pour cette raison qu'il exige un dépassement des méthodes
orientalistes. Pour ce faire, il a recours à l'anthropologie et à la
narrativité linguistique: «En posant que le Coran est un ensemble d'énoncés, nous ramenons l'attention sur
le fait qu'il a été et qu'il demeure une parole
avant d'être un texte écrit. Cependant, la parole émise par le prophète n'a pas
le même statut linguistique que celle du croyant qui la répète dans une forme
phonétique et graphique strictement fixée. Ces considérations nous amèneront à
distinguer trois protocoles de lecture ... L'ensemble des énoncés appelés versets, constituent une
suite de textes courts, ouverts
sur le texte global formé par tous
les énoncés recueillis dans le corpus» (lec: 44).
Pour justifier sa dépréciation du texte écrit, Arkoun
énumère les raisons suivantes: «1. La recension d'Uthmân a entraîné un certain
nombre de décisions regrettables: destruction des corpus individuels antérieurs
et des matériaux sur lesquels avaient été consignés certains versets; réductionarbitraire des lecteurs à cinq, élimination de la très importante recension
d'Ibn Mas'ûd, un Compagnon respecté dont le corpus a pu être, cependant,
conservé à Kûfa jusqu'au Xe siècle. En outre, l'insuffisance technique de la
graphie arabe rendait indispensable le recours aux lecteurs spécialisés,
c'est-à-dire au témoignage oral. 2. Dans quelle mesure, la décision du
gouverneur d'Irak, Al-H'ajjâj, de fixer l'orthographe de la recension
`uthmânienne, a-t-elle entraîné de nouveaux choix morphologiques et syntaxiques
qui affectaient nécessairement le sens? Les versions chî`ites qui, à l'époque,
constituaient le fondement «idéologique» de l'opposition au pouvoir officiel,
étaient-elles toujours visées par ces choix?» (pen: 8).
Pourtant, l'existence de grandes différences entre parole
et texte écrit, soutenue par Arkoun, ne tient pas si l'on prend en
considération les résultats des études historiques. Pourquoi Arkoun crée-t-il
cet étrange écart entre écriture et parole? Le «fait du Coran» embrasse plus
que le texte fixé transmis sous le nom de Coran. Au commencement du chapitre
intitulé Fait du Coran, qui
figure dans son livre La Pensée Arabe,
il définit ce fait comme «un événement linguistique, culturel et religieux qui
partage le domaine arabe en deux versants: le versant de «la pensée sauvage» au
sens défini par C. Lévi-Strauss et celui de la pensée savante» (pen: 5).
L'intervention de l'anthropologie culturelle pour l'interprétation du Coran
devient une nécessité. L'anthropologie culturelle, loin d'avoir un statut de
science auxiliaire, est une discipline centrale qui détermine en toute
indépendance le contenu de l'objet de son étude. Dans la démarche d'Arkoun,
l'anthropologie culturelle se trouve opposée à la «méthode historiographique»
suivie par les orientalistes (cf. pen: 5 et 6).
Arkoun trouve des justifications à sa démarche en
s'appuyant sur l'œuvre de l'anthropologue Jack Goody, qui a décrit (1988, cf.
aussi: Graham 1993) la transformation de la culture orale en culture fixée par
l'écrit. J. Goody présente une évaluation anthropologique de la culture orale
et défend la modernité des habiletés intellectuelles de cette «pensée sauvage»,
et ce, même contre Lévi-Strauss et Durkheim. Goody ne distingue pas seulement
entre des cultures orales et des cultures écrites, mais aussi entre «religions
orales» et des «religions lettrées». A la lumière de ces distinctions, l'islam
a produit, pour Goody une culture «lettrée limitée», et, au sein de cette
culture, des «individus concernés par la manipulation de la parole écrite»
(1989: 31). Parallèlement aux idées d'Arkoun, l'anthropologue néerlandais
Lemaire présente une critique idéologique de l'écriture, critique pour laquelle
il convoque Hegel: «D'abord l'État produit un contenu qui est adapté à la prose
de l'histoire, et qui le co-produit». Il constate que «L'écriture est dès son
origine chargée de l'ambivalence du progrès: c'est-à-dire que la croissance de
la richesse sociale se trouve accouplée à l'inégalité et l'idéologie ... Si la
soi-disant vraie histoire commence en tant qu'historiographie, et avec
l'historiographie, elle commence également en tant qu'histoire des maîtres.
L'historiographie est dès son origine complice d'un masquage de l'histoire des
Autres qui, par leur vie et leur travail quotidien, rendent l'État possible.
Bref, l'histoire commence comme idéologie» (1984: 106). Nous observons que chez
Arkoun également, la rupture entre culture orale et culture écrite se trouve
étroitement liée à la rupture entre authenticité et idéologie étatique. A mon
avis, en accentuant l'importance de la rupture entre culture orale et culture
écrite, Arkoun crée pour sa «critique de la raison islamique» un espace de
liberté d'interprétation, et ce, dans trois domaines:
1. Pour interpréter le texte écrit du Coran,
l'intervention de l'anthropologie culturelle devient une nécessité. L'exégèse
coranique doit se baser sur les méthodes herméneutiques des cultures, des
traditions orales et des discours narratifs. Ces études anthropologiques
permettent finalement de mettre en place le champ d'une intelligibilité élargie
qui doit être à même de comprendre la dimension de «mythe» du Coran.
2. En posant une adhésion «de fait et non de droit»,
qu'apporte la communauté au Coran codifié (pen: 7), Arkoun crée pour l'exégète
islamique un espace libre, comparable à l'espace qui existe dans la théologie
chrétienne: les textes fixés du corpus transmis réfèrent indirectement à la
Parole divine originale (le «kérugma» chez Bultmann). L'Évangile réfère
indirectement à la Parole de Dieu, à Jésus. En tant que texte fixé, le Coran ne
réfère lui aussi qu'indirectement à l'événement oral que fut la Parole révélée
reçue par le prophète Mohammed. En dernière instance, le texte écrit ne
constitue plus une autorité décisive. Il ne vaut que comme référent à
l'événement du discours narratif. Cet espace, de dimensions variables manque à
l'exégète classique. Pour ce dernier, le texte transmis et l'événement oral de
la révélation sont, sans aucune réserve, identiques.
3. En considérant que le Coran écrit joue un rôle
d'intermédiaire par rapport à la Parole parlée, Arkoun peut éviter la critique
historique des orientalistes comme les attaques des fondamentalistes. La
fixation du texte écrit du Coran, l'aliénation de son origine orale récitée, a
livré la Parole coranique aux malentendus historiques, au développement d'une
fausse dichotomie qui aboutit aujourd'hui à un «paroxysme» délirant
d'islamisme. Les fondamentalistes s'efforcent de comprendre le texte à la
lettre: dans ces conditions, la théologie devient une pseudo-science frustrée,
un positivisme erroné. De leur côté, les historiens orientalistes, en
pratiquant leur fausse méthode «positiviste», prétendent en vain accaparer un
texte qui, étant un discours oral et narratif, n'a nullement l'intention de
témoigner de faits historiques positifs.
b. Trois
ruptures épistémologiques qui fonctionnent comme clefs pour l'œuvre d'Arkoun.
Comment Arkoun se crée-t-il une position spécifique dans
le champ de l'épistémologie moderne? Quelles sont les caractéristiques
innovatrices grâce auxquelles il prétend ouvrir un nouvel horizon pour la
compréhension et l'interprétation de la religion?
Après avoir beaucoup réfléchi sur la structure de sa
pensée, j'ose déclarer que trois ruptures épistémologiques forment plus ou
moins implicitement, le fondement de son système spécifique d'interprétation.
La découverte, ou la construction, de ces trois ruptures fondamentales dans
l'entendement historique des réalités que sont l'homme, Dieu et le monde,
offrent à Arkoun l'espace d'une méthodologie nouvelle, mais contestable. Ces
ruptures, et notamment leur alliance interne, constituent la clef cachée de
l'œuvre d'Arkoun. L'auto-censure qu'Arkoun s'est imposée en raison des
contraintes qui existent dans le monde musulman, rendent ces ruptures
difficiles à détecter. Les trois ruptures, ou mieux, les trois manifestations
d'une seule et même rupture se situent dans les domaines suivants:
1. La transition et la séparation entre culture orale et culture écrite. Ce phénomène, - sujet des études anthropologiques -, a
été décrit par exemple dans l'œuvre de Goody et celle de Lemaire.
Historiquement, à ce processus succède une seconde rupture que nous précisons
maintenant. C'est:
2. La transition et la séparation entre l'authenticité scientifique,
religieuse et politique, et la servitude idéologique de la science,
de la religion et de la politique. Cette rupture
s'analyse en fonction de la critique de l'idéologie, explicitée par l'application
de la notion du logocentrisme, due à Derrida. Cette rupture de la contrainte
idéologique historique coïncide avec la sortie du paradis que représentait la
phase de la culture orale, et que symbolise cette constatation de Rousseau:
«tous les hommes sont nés libres». Cette phase précède un troisième stade:
3. La transition et la séparation entre le discours pré-moderne, mythologique,
et le discours (post)moderne, rationnel. Ce troisième phénomène embrasse les différentes ruptures d'épistémè
situées par Michel Foucault à la Renaissance, à l'âge classique et à l'époque
moderne. Ce troisième stade renvoie à une nouvelle intelligibilité et à la
réintégration du «mythe» et de l'imaginaire.
Ces trois ruptures marquent l'origine du phénomène
d'idéologie, le phénomène allant s'intensifiant à chacune des ruptures
successives: (1). Selon certains anthropologues, comme le Néerlandais Lemaire,
l'introduction de l'écriture, en même temps que l'établissement de l'État et la
mise en circulation de la monnaie, - au moment où se situe la première rupture
identifiée par Arkoun - implique le début des idéologies religieuses et
politico-étatiques. (2). Dans la phase de la deuxième rupture, le texte étant
mis au service de l'État, le caractère idéologique de l'écriture devient
explicite. La déformation idéologique du logocentrisme (Derrida) produit les
préjugés de la science. Pour les textes sacrés, cela signifie que le «`ilm eddin» se restreint à la propagation
des objectifs étatiques. Ce processus aboutit finalement aux idéologies des
États-nations. Ces idéologies cimentent les États-nations en revêtant la forme
de nationalismes uniformisants qui cherchent à imposer une discipline sociale
rigoureuse. Aussi pénètrent-elles la religion et les autres niveaux de culture.
(3). Étroitement liée à cette deuxième phase de rupture, et parallèlement à
l'aboutissement de cette deuxième phase qui donne lieu à la formation des
idéologies des États-nations, une transition s'opère, qui s'achemine vers la
mise en place des épistémologies de l'époque moderne. L'époque des Lumières
perçoit comme un progrès la transition qui se fait à différents niveaux de la
connaissance, entre autres, le passage du mode de connaissance moyenâgeux au
mode de connaissance moderne.
Il me semble évident qu'une fois qu'on a déclaré que les
deux premières ruptures constituent des transitions vers une négativité
idéologique, il faut également voir dans le résultat de la troisième rupture un
phénomène ambigu, déterminé par le même mécanisme idéologique. C'est d'ailleurs
bien ce que font Foucault et Heidegger, qui voient dans les Lumières un
événement négatif. Ici se séparent leurs routes: Arkoun, séduit par les
possibilités qu'ouvrent les Lumières pour engendrer sa nouvelle intelligibilité
du «mythe», se place dans le progrès linéaire de la modernité. A l'instar de
sociologues comme Norbert Elias, il se situe dans la tradition optimiste d'une
civilisation évolutionniste. Bien sûr, Arkoun garde ses réserves envers le
progrès de la modernité. Chez lui s'ouvre le perspective que ce stade
provisoire s'achèvera sur l'intelligibilité finale du mythe et de l'imaginaire
religieux. Mais la modernité telle que l'affirme Arkoun ne lui permet pas de
voir le processus historique de la pensée moderne comme un processus
«idéologique», comme une décadence et un oubli selon la pensée de Heidegger. Il
faut alors constater qu'il existe une contradiction dans son système de pensée.
Pourquoi, la césure entre prémoderne et moderne comme
résultat du même processus ne serait-elle pas déterminée par une
intensification de l'idéologie comme cela s'est passé pour les phases
précédentes, ou par un retour vers le passé? Dans les tendances actuelles, on
perçoit un retour aux cadres de références prémodernes, comme le prouve la
popularité de l'astrologie, les thérapeutiques alternatives, le mouvement new age, etc. De plus en plus, on en est
conscient que la dévalorisation du mode de connaissance soi-disant médiéval
dans le champ religieux ne tient pas, et que cela est encore plus vrai pour le
monde oriental. On est conscient que cette dévalorisation inclut un jugement de
valeur unilatéral, qui trouve son origine dans l'optimisme du progrès de
l'intellectualisme qu'ont véhiculé les Lumières, qu'il faut, par conséquent,
reconnaître comme un phénomène ethnocentrique. Compte tenu de la distance qu'il
prend vis-à-vis de ses propres origines culturelles, qui sont berbères, Arkoun
ne participe pas à ces idées. Il vise une «super»-rationalité, qui réconcilie
mythe et raison moderne sans retour au discours prémoderne.
Comment retrouve-t-on concrètement ces trois ruptures
épistémologiques, qui, selon moi, constituent la clef ouvrant à la
compréhension de l'œuvre d'Arkoun?
1. La rupture entre l'oral et l'écrit se retrouve dans la rupture entre la révélation
coranique narrative et récitée, et la fixation du texte écrit codifié, fixation
qui se serait passée selon Arkoun, quatre siècles plus tard. Cette rupture
oblige à interpréter le texte à l'aide d'une science multidisciplinaire, d'une
nouvelle vision théo-anthropologique de la réalité. Cette approche se trouve
autant en opposition avec la tradition orientaliste occidentale qu'avec la
tradition des scribes islamiques. Lorsque Arkoun constate une rupture de quatre
siècles, le fait-il à bon droit?
2. La rupture entre l'authentique et l'idéologique se retrouve dans la rupture entre le fait pur du Coran
en tant que révélation narrative et récitée, et le fait de l'islam, pénétré par
l'histoire de l'idéologie de la politique étatique, et qui trahit la raison
universelle. Cette dernière, en effet, embrasse l'imaginaire du mythe.
L'histoire islamique, c'est alors une histoire de décadence et d'oubli, pour
autant qu'elle ne s'est pas